La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

11 mars 2009

Du Rwanda aux États-Unis : l'écriture en tant qu'agent de transformation

 
Immaculée Ilibagiza
Immaculée Ilibagiza raconte dans ses livres son expérience vécue en tant que survivante du génocide rwandais. (Photo Michael Collopy)

Immaculée Ilibagiza

Immaculée Ilibagiza a émigré aux États-Unis en 1998. Son premier livre, Miraculée : Une Découverte de Dieu au cœur du génocide rwandais (2006), raconte son expérience vécue durant le génocide rwandais. Son livre le plus récent est Led by Faith (2008). Elle donne des conférences inspirantes sur la paix, la foi et le pardon.

J'ai toujours aimé écrire. Dans mon enfance, mon bien le plus précieux était un carnet d'adages et de proverbes que j'avais compilés au cours des années. Malgré l'amour que je portais à`l'écriture, jamais je n'avais rêvé que quelqu'un lirait un jour les pensées privées que je déversais dans les pages de ce carnet. Tout le monde a une histoire qui lui est propre, mais il n'est pas donné à tous de la raconter au monde.

En 1994, j'ai vécu une expérience qui a fait naître en moi un désir impératif de raconter mon histoire au monde entier. Cette année-là, j'étais retournée dans ma famille passer la semaine des vacances de Pâques. Deux jours avant mon retour à l'école, j'ai vécu l'un des génocides les plus sanglants et les plus efficaces de l'histoire du monde. Le matin du sept avril, l'avion du président Habyarimana a été abattu et le génocide a commencé.

Mes parents, qui étaient tous les deux enseignants, furent d'accord avec mon frère lorsqu'il suggéra que je me cache. J'étais la seule fille parmi trois garçons et lorsque je résistai à l'idée de me cacher, deux de mes frères et mes parents insistèrent pour que je le fasse. Heureusement, mon frère Aimable étudiait au Sénégal à l'époque, et nous savions tous qu'il était en sécurité.

Malgré moi, et uniquement par obéissance et par respect pour mes parents, j'allai me cacher chez un pasteur luthérien qui habitait dans le voisinage et qui faisait partie de la tribu hutue. J'étais une Tutsie et c'était ma tribu qui était visée. À mon arrivée chez le pasteur, il me cacha avec cinq autres femmes dans une salle de bain d'un mètre sur un mètre cinquante. Deux autres femmes devaient se joindre à nous par la suite.

Le pasteur nous conseilla de ne pas faire de bruit et nous assura qu'il ne mentionnerait notre présence à personne, pas même à ses enfants qui vivaient dans la maison où nous avions trouvé refuge sous leur nez. Il était d'avis que la guerre prendrait probablement fin dans quelques jours, et certainement dans une semaine tout au plus. Trois mois plus tard, nous étions toujours dans cette salle de bain, assises dans un silence complet de crainte d'être découvertes. Durant tout ce temps, nous avons eu très peu de nourriture et la maison était souvent fouillée par nos persécuteurs.

Nous sommes sorties de la salle de bain pour trouver le sol de notre petit pays jonché d'un million de cadavres. Cette nuit-là, j'ai appris que tous ceux que j'avais quittés avaient été brutalement assassinés. Je pensais que tout cela faisait partie d'un cauchemar dont je me réveillerais à un moment donné. Malheureusement, je vivais dans une nouvelle réalité, une réalité qui ressemblait à l'idée que je me faisais de la fin du monde.

Pendant mon séjour dans la salle de bain, j'avais subi une transformation à la fois physique et spirituelle. Mon corps était émacié à tel point que je pesais moins de 30 kilos, mais ma foi et ma volonté étaient inébranlables. Je me souviens du moment exact où j'ai supplié Dieu de me permettre de raconter au monde mon histoire et les leçons que j'avais apprises durant ma captivité.

Le désir de partager ce qui se passait dans mon cœur et dans mon pays était une chose que je ne pouvais taire. Pourtant, sur le plan culturel, les Rwandais n'ont pas l'habitude d'écrire des livres ou des récits. On décrit parfois le Rwanda comme « le pays des mots ». Mes compatriotes ont toujours transmis notre histoire de génération en génération dans les familles, selon la tradition orale. Mais il n'y aurait plus personne pour le faire maintenant que ma famille et mes voisins avaient disparu.

Je n'avais jamais pensé être capable d'écrire des choses que les autres liraient. Et pourtant, cette pensée ne me quittait pas. Je n'avais aucune idée de la façon dont mon rêve de raconter mon histoire se réaliserait. J'ignorais tout de l'écriture et je n'avais jamais rencontré d'écrivain. Mais je savais que si je m'en remettais à Dieu, rien n'était impossible. Ma foi m'a permis de continuer à espérer.

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Des réfugiés quittent la Tanzanie pour rentrer au Rwanda
Près de Kigali, des réfugiés rwandais rentrent de camps tanzaniens où ils s'étaient réfugiés en 1994 pour fuir le génocide. (AP Images)

J'avais très envie de partager l'histoire de mes parents et les leçons qu'ils m'avaient enseignées jusqu'à la dernière minute. Leurs sages paroles avaient fait de moi la femme que j'étais devenue. Je me demandais comment j'arriverais à vivre sans pouvoir leur parler ou rechercher leurs conseils. Je savais que leurs paroles et leur souvenir resteraient gravés en moi à jamais, mais je voulais dire aux gens comment ma merveilleuse famille avait disparu.

Durant mon séjour dans la salle de bain, je suis passé de la rage et de la haine envers ceux qui nous poursuivaient au pardon. Je ressentais de la douleur, de la colère tandis que j'envisageais de tuer ceux qui cherchaient à me tuer et à tuer ceux que j'aimais. Ma colère empoisonnait mon âme. Le fardeau de la haine envers des millions de gens était tout simplement trop lourd à porter. J'ai eu l'impression d'être étouffée par le mal et la haine jusqu'au moment où j'ai supplié Dieu de m'apprendre à voir le bon côté des gens, à aimer et à sourire.

Je me souviens distinctement du moment où mon cœur a été affranchi de la colère. Le mot pardon est le seul qui me vient à l'esprit quand je tente d'exprimer ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Si nous n'avions pas été cachées, j'aurais crié de joie devant mes compagnes de captivité dans la salle de bain, pour leur dire combien elles étaient belles, alors qu'en réalité, nous avions toutes l'air de cadavres ambulants et qu'aucune de nous n'avait pris de douche depuis des mois. Je comprenais que les tueurs étaient aveuglés par la colère et la haine. Je comprenais que je ne pouvais pas changer ce qu'ils ressentaient dans leur cœur, et que je ne changerais rien en rivalisant de haine avec eux.

Pardonner ne signifiait pas que j'étais censée devenir une victime en permettant à une autre personne de me faire du mal. Cela ne signifiait pas non plus que je devais méconnaître la vérité ou que j'étais naïve. La justice peut aussi être une forme de pardon si elle a pour intention de changer une personne et non de la blesser ou de se venger. Je gardais ces leçons dans mon cœur et je savais intuitivement qu'elles ne concernaient pas que moi, que je devais les partager avec les autres. Mais la question de savoir comment faire continuait à se poser.

À la fin de 1998, les auteurs du génocide menacèrent de me tuer, tout comme ils avaient éliminé un grand nombre d'autres survivants parce que ceux qui avaient été les témoins du carnage constituaient pour eux une menace. J'aurais été fière de donner mon témoignage mais, en réalité, je n'avais dénoncé aucun des tueurs. Je n'avais été le témoin d'aucune tuerie, mais je savais que ceux qui m'avaient pourchassée avaient sans aucun doute tué de nombreuses personnes et j'étais sûre qu'ils seraient poursuivis en justice. Comme beaucoup d'autres survivants, j'ai visité la prison pour voir ceux qui avaient tué mes compatriotes. J'y ai rencontré un homme qui avait tué des membres de ma famille et je lui ai offert mon pardon. Je savais que je ne serais pas un bon témoin, mais mon nom est apparu dans le journal peu après ma visite. J'y étais décrite comme un témoin accusé d'avoir fait emprisonner des innocents.

Sachant que je courais des risques et sur le conseil d'amis américains, je décidai de quitter le Rwanda et d'immigrer aux États-Unis. À l'époque, je travaillais pour les Nations unies au Rwanda, ce qui était l'un des meilleurs emplois du pays, mais je savais qu'il me fallait partir.

Je suis fermement convaincue que mon départ pour les États-Unis a été inspiré par Dieu. Pourtant, les premiers mois qui ont suivi mon arrivée n'ont pas été faciles. Je me trouvais plongée dans une culture complètement étrangère et j'avais de la difficulté à m'intégrer dans mon nouvel environnement. N'ayant jamais connu l'hiver, je suis arrivée au début de cette saison. Et pour comble de malheur, j'étais enceinte pour la première fois de ma vie.

C'était la première fois que je faisais l'expérience de journées courtes et de nuits longues et inversement. Au Rwanda, la température se situe toute l'année entre 18 et 21 degrés centigrades. Chaque jour, le soleil se couche à 18 heures et se lève à 5 heures. Kigali et New York étaient comme le jour et la nuit. Les deux villes n'auraient pu être plus différentes.

Malgré la nécessité de m'adapter sur bien des plans, j'étais fermement convaincue que j'étais née pour vivre aux États-Unis. C'était un pays dans lequel on se sentait chez soi, indépendamment de sa race ou de sa tribu. Quand j'observais les gens autour de moi, la liberté se lisait sur tous les visages. C'était presque comme si je sentais la liberté dans l'air. Les gens portaient et faisaient ce qu'ils aimaient, et personne ne semblait surpris de quoi que ce soit. Le nombre d'écoles et de possibilités était extraordinaire. Tous les cours que je voulais suivre ou les emplois auxquels je voulais postuler étaient à ma portée. New York semblait être le centre du monde. Il y avait une variété de vêtements, d'automobiles ou de gens que je n'avais jamais vue auparavant.

La cordialité des gens et leur empressement à aider étaient surprenants. Je n'oublierai jamais le jour où j'ai eu une crevaison. Je ne m'en étais rendu compte que lorsqu'une auto m'avait dépassée et m'avait bloqué le chemin, me forçant à stopper. Deux jeunes gens en T-shirt sortirent de leur voiture avec le sourire, des outils à la main, pour réparer la mienne. Ils changèrent mon pneu et repartirent avec un sourire chaleureux. Je continue à me demander si ces jeunes gens étaient des anges tombés du ciel ou des personnes réelles.

Après un certain temps, j'ai éprouvé un profond désir de raconter mon histoire. Il m'a fallu trois mois pour rédiger ma première ébauche. Lorsque je l'ai relue, un peu plus tard, il m'a encore fallu trois mois pour réviser le texte initial et, dans l'intervalle, j'avais obtenu un emploi et j'essayais de concilier la révision de ce texte avec mon travail. Mes amis américains, qui connaissaient mon histoire, m'encourageaient à écrire.

Trois jours après avoir fini d'écrire, j'assistai à un atelier à New York. Je n'espérais rien d'autre que de passer du temps avec des amis. Mais à la fin de l'atelier, je rencontrai un écrivain qui me demanda comment j'allais. « Bien », répondis-je. Après avoir entendu ce seul mot, il me demanda l'origine de mon accent. Quand je lui répondis que je venais du Rwanda, il ouvrit de grands yeux et me demanda si je savais ce qui s'y était passé. Je le lui racontai en quelques mots. Nous étions pressés l'un et l'autre. Il dédicaçait ses livres et je ne voulais pas le retenir. Il me dit alors que si je terminais mon livre, il m'aiderait à trouver un éditeur. Il me présenta à son éditeur peu après notre rencontre, comme il me l'avait promis. Huit mois plus tard, mon premier livre, Miraculée, était publié. À ma grande surprise, il devint un best-seller du New York Times deux semaines après sa parution.

Je suis extrêmement reconnaissante aux Américains, qui ont reçu mon histoire à bras ouverts. Je me demandais comment ils pourraient comprendre une telle horreur. Mais ils l'ont fait. Ils ont pleuré pour mes parents, ils ont ri avec moi et compris mes luttes avec ma foi. Raconter mon histoire a permis à mon cœur de guérir.

Aux États-Unis, j'ai trouvé mon foyer et une épaule sur laquelle verser mes larmes. Mes enfants sont américains et j'en suis fière. Je n'ai plus l'impression d'être une étrangère. J'applaudis chaque victoire et je déplore toute mauvaise nouvelle qui frappe mon nouveau pays. Qui plus est, je considère l'avenir de ce pays avec espoir et je prie pour son bien-être. Étant enfant, dans mon minuscule village rwandais de Mataba, j'avais appris que les États-Unis étaient une terre de liberté. Je pense aujourd'hui que cela est plus vrai que jamais. Aux États-Unis, j'ai pu raconter mon histoire.

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