11 mars 2009
Gerald Early
L'apparition d'une nouvelle pulp fiction noire (romans de gare ou romans à sensation) indique peut-être la maturité plutôt que le déclin de la littérature afro-américaine.
Gerald Early est professeur de lettres modernes à l'université Washington, située à Saint-Louis (Missouri) , où il dirige le Centre des Humanités. Il est spécialiste de la littérature américaine, de la culture afro-américaine de 1940 à 1960, de l'autobiographie, de la prose ne relevant pas de la fiction et de la culture populaire afro-américaines. Auteur de plusieurs livres, y compris The Culture of Bruising : Essays on Prizefighting, Literature and Modern American Culture (1994), qui a été primé. Gerald Early a dirigé de nombreuses anthologies et a été consultant pour le documentaire de Ken Burns sur le baseball et le jazz.
L'écrivain afro-américain Nick Chiles a sérieusement critiqué les maisons d'édition, les jeunes lectrices noires et l'état actuel de la littérature afro-américaine dans un commentaire paru en 2006 dans le New York Times et intitulé « Their Eyes Were Reading Smut » (mot à mot : Leurs yeux lisaient des obscénités). Le titre de l'article était une parodie du roman classique de Zora Neale Hurston, paru en 1937 et intitulé Their Eyes Were Watching God ( titre français : Une femme noire ), principal exemple féministe de la littérature afro-américaine considéré par de nombreux experts littéraires comme l'un des grands romans américains de cette époque. Si Nick Chiles se réjouissait de voir les libraires de premier plan comme Borders accorder une grande place à la littérature afro-américaine, il était fortement déconcerté par ce que ce libraire et les maisons d'édition considéraient comme la littérature afro-américaine. « Tout ce que je pouvais voir, c'était des couvertures de livres criardes montrant de la chair noire sous toutes ses formes, généralement à moitié nue et fréquemment dans des poses érotiques, à côte d'armes et autres symboles de la criminalité », a écrit Nick Chiles. Ces romans avaient des titres tels que Gutter (Bas-fonds), Crack Head (Cinglé), Forever a Hustler's Wife (A jamais une femme d'arnaqueur), A Hustler's Son (Fils d'arnaqueur), Among Thieves (Parmi les voleurs), Cut Throat (Coupe-gorge), Payback with Ya Life ( Rembourse avec ta vie), etc. Les auteurs connus sont K'Wan, Ronald Quincy, Quentin Carter, Deja King (alias Joy King), Teri Woods, Vickie Stringer et Carl Weber. Ils appartiennent à un genre appelé « fiction urbaine » ou « Hip-Hop », des œuvres graveleuses, soi-disant réalistes sur la vie dans les bas-quartiers, pleines de descriptions graphiques de l'acte sexuel, de drogue et de crimes, de gangsters, de dough boys (riches trafiquants de drogue) et de violence graphique, une consommation effrénée étant juxtaposée à la vie dans les logements sociaux. Dans certains cas, ces œuvres ne sont rien de plus que des romans policiers racontés du point de vue du criminel. Dans d'autres cas, ce sont des romans d'amour ayant pour cadre un milieu urbain difficile. Dans tous les cas, il s'agissait de littérature bon marché, même s'il elle prétend être réaliste. Ce sont en fait des œuvres d'imagination dont les lecteurs tentent de saisir la réalité, tout en s'efforçant d'y échapper. Ce sont pour la plupart les jeunes Afro-Américains, généralement des femmes, qui constituent la plus grande partie du public qui lit ces livres distribués sur le marché exclusivement à leur intention. Certains de ces romans se vendent suffisamment bien pour subvenir aux besoins de leurs auteurs qui n'ont pas besoin de trouver un emploi régulier, ce qui est rare chez les écrivains.
L'existence de ces livres révèle trois facettes des changements survenus dans la littérature afro-américaine par rapport à ce qu'elle était il y a 30 ou 40 ans. Tout d'abord, en dépit des problèmes d'alphabétisation et du taux lamentable d'abandon des études secondaires chez les Afro-Américains, il existe un groupe de jeunes Noirs si important qu'un auteur afro-américain peut écrire exclusivement à son intention sans se soucier d'être considéré comme un intellectuel ou un littéraire et sans s'adresser également aux Blancs. Deuxièmement, le goût de la masse est généralement distinct de celui de l'élite, ce qui est troublant, dans une large mesure, parce que l'élite ne contrôle plus ni la direction ni l'objectif de la littérature afro-américaine. Il s'agit maintenant, plus que jamais, d'une littérature axée sur le marché, plutôt que d'une forme d'art soutenue et promue par des Blancs et des Noirs cultivés, comme c'était le cas dans le passé. La fondation, par des Noirs, de deux des maisons d'édition qui publient ces livres, Urban Books et Triple Crown, souligne le caractère commercial populiste de ce type de littérature par des Noirs pour des Noirs. Troisièmement, la littérature afro-américaine n'a plus besoin d'être obsédée par le fardeau du devoir de la protestation politique ou du plaidoyer pour la reconnaissance de l'humanité de la race noire, de la valeur de son histoire et de sa culture, comme c'était le cas dans le passé. (Cela ne signifie pas que la littérature afro-américaine a abandonné ces préoccupations, qui sont le plus évidentes dans les livres destinés aux enfants et adolescents qui, comme on pourrait s'y attendre, sont fréquemment très didactiques). Mon but n'est pas de prétendre que les livres que Chiles déplore ont une valeur néo-littéraire ou extra-littéraire qui compenserait le fait qu'il s'agit de romans de quatre sous mal écrits. Cependant, ces livres révèlent certaines des racines complexes de la littérature afro-américaine et de la composition du public afro-américain.
Les films de blaxploitation (contraction des mots « black » et « exploitation ») du début des années 1970 - tels que le film classique indépendant de Melvin Van Peebles Sweetback's Badass Song- mais aussi Coffy, Foxy Brown et Sheba, Baby, ayant pour vedette Pam Grier, Hell Up in Harlem, Black Caesar, That Man Bolt et The Legend of Nigger Charley, ayant pour vedette Fred Williamson, Superfly, les Shaft, dont la vedette était Richard Roundtree - ont créé le premier public de jeunes Noirs pour ces films durs, d'apparence réaliste, ayant pour sujet l'arnaque, la drogue, la prostitution et une politique hostile aux Blancs (et dans lesquels les Blancs - particulièrement les gangsters et les policiers - détruisent la communauté noire). Les racines littéraires de ces films sont issues de deux courants des années 1960. Les intellectuels, les littéraires et les groupes gauchistes ont soutenu la littérature sur les prisons noires comme L'autobiographie de Malcolm X, la collection d'essais d'Eldridge Cleaver Soul on Ice, Poems from Prison, compilés par le prisonnier et poète Etheridge Knight, qui comprend « Ideas of Ancestry » de Knight, l'un des poèmes les plus célèbres et les plus admirés des années 1960, et Soledad Brother : The Prison Letters of George Jackson. Tous ces livres font maintenant partie du canon littéraire noir et sont souvent enseignés à l'université dans divers cours de littérature, de création littéraire et de sociologie. Dans la catégorie de la pulp fiction populiste de la fin des années 1960 et du début des années 1970, il y avait les romans de l'ancien souteneur Iceberg Slim et du drogué emprisonné Donald Goines - Trick Baby, Dopefiend , Street Players et Black Gangter. Ces romans sont les antécédents directs des livres que Chiles trouvait si consternants en 2006. Ils occupaient une partie modeste, certes, mais néanmoins importante, de la littérature noire produite dans les années 1970. À l'époque, un grand nombre de gens les voyaient sous un angle beaucoup plus politique ; aujourd'hui, ces livres dominent la littérature afro-américaine, ou semblent le faire. On pensait alors, et on continue à penser fermement parmi les Noirs - pauvres, gens de la classe ouvrière et intellectuels bourgeois et également parmi de nombreux Blancs - que la vie urbaine caractérisée par la violence représente l'expérience noire authentique et une vraie culture de « résistance » politiquement dynamique.
Chiles aurait probablement préféré que Borders et les autres libraires ne qualifient pas les romans urbains ou hip-hop de « littérature afro-américaine ». Il aurait été préférable pour le public que ces livres soient qualifiés de « littérature afro-pop », de « fiction urbaine noire », ou encore de « fiction pour le marché de masse ». La catégorie « Littérature afro-américaine » aurait alors pu être réservée aux livres et auteurs qui font partie du canon, des écrivains allant de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècles comme le romancier Charles Chesnutt, le poète et romancier Paul Laurence Dunbar et le romancier et poète James Weldon Johnson, aux grandes figures de la Renaissance de Harlem des années 1920 et du début des années 1930 comme le poète et romancier Langston Hughes, le romancier et poète Claude McKay, les romanciers Jessie Fauset et Nella Larsen, et la poétesse et romancière Countee Cullen, jusqu'aux grands écrivains crossover des années l940 aux années 1960 comme le romancier et essayiste James Baldwin, le romancier et nouvelliste Richard Wright, le romancier et essayiste Ralph Ellison, la romancière Ann Petry, la poétesse et romancière Gwendolyn Brooks, et le romancier John A. Williams, des écrivains de l'époque des Black Arts comme la poétesse et auteure pour enfants Nikki Giovanni, le dramaturge et auteur de fiction Amiri Baraka et le poète Haki Madhubuti (Don A. Lee), aux écrivains d'après les années 1960 comme les romanciers Toni Morrison, Alice Walker, Gloria Naylor, Walter Mosley, Colson Whitehead, Ernest Gaines et Charles Johnson, le poète et romancier Ishmael Reed et les poètes Yusef Komunyakaa et Rita Dove. Quelques autres personnes, comme les auteurs dramatiques Lorraine Hansberry, Ed Bullins, Charles Fuller et August Wilson, et des écrivains de la diaspora comme le romancier et auteur dramatique Wole Soyinka, le poète Derek Walcott, les romanciers Chinua Achebe, George Lamming, Jamaica Kinkaid, Zadie Smith, Junot Díaz et Edwidge Danticat, pourraient être inclus pour la bonne mesure.
La préoccupation de Chiles à propos du déclin présumé de la littérature afro-américaine reflète la crainte de l'élite de voir la montée du hip-hop et de l'ethos urbain représenter une décadence de la culture urbaine noire. Les dures réalités de la vie urbaine semblent être un virus qui annule les normes artistiques et une méritocratie noires. Il n'y a plus maintenant que des inepties purement motivées par le profit qui s'adressent aux goûts les plus vulgaires. C'est nettement l'avis d'une personne comme le romancier et critique culturel Stanley Crouch. La sensibilité sur ce point n'est pas entièrement une question de snobisme. Il a fallu longtemps à la littérature afro-américaine pour atteindre un niveau de respectabilité générale, pour que le grand public pense qu'elle vaut la peine d'être lue et que les milieux littéraires estiment qu'elle mérite d'être reconnue. À présent, aux yeux de nombreux Noirs, les Noirs eux-mêmes semblent la dénigrer en inondant le marché de romans de quatre sous qui ne valent pas mieux que ceux de Mickey Spillane. Il n'est pas du tout surprenant que les Noirs, en tant que groupe persécuté et historiquement avili, pensent que leurs produits culturels sont toujours suspects, précaires et facilement retournés contre eux sur le marché, comme une caricature.
Une autre façon de voir la chose est de se dire que la littérature urbaine a démocratisé et élargi la portée et le contenu de la littérature afro-américaine. Dans une certaine mesure, la littérature urbaine pourrait être le reflet de la maturité, et non du déclin, de la littérature afro-américaine. Après tout, cette dernière est la plus ancienne de toutes les littératures timidement identifiées par une minorité ethnique aux États-Unis, dès 1774, avec le premier livre de poèmes de Phyllis Wheatley, jusqu'aux récits d'esclaves de la période de la guerre de Sécession qui a produit des classiques tels que Le récit de la vie de Frederick Douglass (1845) et Incidents dans la vie d'une jeune esclave (1861). Les Afro-Américains considèrent, beaucoup plus qu'aucune autre minorité des États-Unis, depuis longtemps et sérieusement l'importance de la littérature en tant qu'outil politique et culturel. La Renaissance de Harlem était un mouvement de Noirs, appuyés par des protecteurs blancs, visant à obtenir un accès culturel et la respectabilité en produisant une littérature de qualité. L'essor de la littérature urbaine ne répudie pas le passé de la littérature noire, mais suggère d'autres moyens de la produire et d'autres objectifs à son intention. De plus, certains auteurs de littérature urbaine sont loin d'être des écrivaillons. Sister Souljah, activiste politique et romancière qui a beaucoup voyagé, est une écrivaine et penseuse plus que capable, aussi provocante soit-elle. On peut en dire autant de l'unique roman du compositeur Nelson George, Urban Romance (1993), qui n'est assurément pas un roman de quatre sous. Certains des livres d'Eric Jerome Dickey et de K'wan valent également la peine d'être lus. Un important personnage qui se situe entre le roman noir et la littérature urbaine est E. Lynn Harris, écrivain populaire dont les livres traitent de relations et autres questions importantes à l'heure actuelle pour les Noirs, particulièrement pour les femmes.
Quand j'ai contacté Bantam Books, il y a deux ans, pour devenir rédacteur en chef de deux séries annuelles - Best African American Essays et Best African American Fiction - je voulais m'assurer que les livres intéresseraient diverses catégories de lecteurs noirs et c'est pourquoi j'ai choisi Harris comme éditeur invité de Best African American Fiction of 2009, premier volume de la série. Je considérais ces volumes comme une occasion non seulement de mettre les meilleures lettres afro-américaines à la portée du grand public - de jeunes auteurs comme Z. Z. Packer et Amina Gautier à des écrivains établis tels que Samuel Delaney et Edward P. Jones - mais aussi de nouer une sorte de lien entre différents types de littérature afro-américaine. Je voulais utiliser la portée de E. Lynn Harris pour apporter la littérature noire sérieuse à un public qui pourrait ne pas en avoir conscience ni même la désirer. Il est beaucoup trop tôt pour dire si cette tentative réussira, mais ce simple essai reconnait l'existence d'un niveau de complexité dans la littérature afro-américaine et un niveau de profonde fragmentation de son auditoire qui montre que l'expérience afro-américaine , quelle que soit la façon dont elle se manifeste dans l'art, a une profondeur et une portée, une sorte d'universalité dirais-je, qui est de bon augure pour son avenir et peut-être pour celui de toute la littérature issue des minorités américaines.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.