La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

11 mars 2009

Le chien fantôme ou comment j'ai composé mon premier roman

 
Randall Kenan
L'écrivain Randall Kenan s'inspire des habitants et des lieux du Sud. © Jill Krements, avec l'aimable autorisation de Randall Kenan).

Randall Kenan

La critique a fait bon accueil à A Visitation of the Spirits (1989) et à Let the Dead Bury the Dead (1992). L'auteur a sillonné l'Amérique pendant des années, interrogeant des Afro-Américains de tous les milieux pour écrire Black American Lives at the Turn of the Twenty-First Century (2000). Son dernier ouvrage, The Fire This Time (2007), est un hommage opportun à James Baldwin. Kenan enseigne la création littéraire à l'Université de la Caroline du Nord, à Chapel Hill.

 

I.

Je n'ai jamais vu le chien fantôme, mais il est pourtant bien présent dans mon esprit.  Certains disent que c'était vraiment un loup, gris aux yeux rouges, d'autres que c'était un très grand « sooner », terme sudiste pour désigner un chien bâtard, un clebs « de cette race-ci ou bien de celle-là ». Mais selon certains rapports décrivant l'apparition du chien fantôme, il était blanc, d'un blanc spectral, probablement un berger, avec un nez fin et des oreilles pointues. Noble. Solide.

Dans tous les récits que j'ai entendus dans mon enfance, le chien aidait toujours quelqu'un. Mon arrière grand-tante racontait comment le chien l'avait aidée à sortir des bois un jour qu'elle s'y était perdue. Il y avait même une histoire où figuraient mon arrière arrière-grand-mère, une tempête, une mule, une charrette cassée et l'héroïque chien fantôme. Une femme racontait comment elle avait été attaquée par une meute de chiens et ce merveilleux chien blanc était venu à son secours : il était sorti de nulle part et l'avait raccompagnée chez elle saine et sauve. Quand elle s'était retournée après avoir ouvert la porte, le chien avait disparu.

Ces apparitions étaient toujours signalées le long d'un tronçon de route bitumée qui avait été une piste amérindienne avant de devenir un chemin de terre et, finalement, l'une des principales voies d'accès à la plage. La route 50 traversait une étonnante forêt de vieux arbres. Des chênes. Des peupliers. Des pins. Surtout de majestueux pins des marais, une espèce aujourd'hui menacée, qui s'élançaient vers le ciel. Pour l'enfant que j'étais, c'était une forêt primitive, pleine de mystères, de dangers, habitée de sorcières, de farfadets et de toutes les choses magiques que j'avais lues dans les contes de Grimm. Et cet étonnant chien blanc. Le chien que je n'avais jamais vu, mais qui vivait dans mon imagination. Qui y vit toujours.

Aujourd'hui, il me parait absolument évident qu'un jour j'écrirai l'histoire de ce chien fantôme et de ce comté de Duplin, dans le sud-est de la Caroline du Nord. Chinquapin. Une ville de deux cents âmes. Des fermiers, des ouvriers des élevages de poulets, des employés de la base maritime, surtout. Mais, à cette époque, je n'étais pas conscient de cet apparent impératif.

II

Lorsque j'ai quitté ma petite ville hantée de la Caroline du Nord pour la première fois, je me suis inscrit à l'université de la Caroline du Nord à Chapel Hill, la plus vieille université publique du pays, un bastion de la pensée classique, de la pensée sociale progressive, de l'art et surtout, pour moi, à l'époque, de la pensée scientifique. En ce temps là, mon objectif était de devenir physicien. Mon intérêt dans la science était né des heures que j'avais passées dans des opéras de l'espace comme Fondation d'Isaac Asimov ou Dune de Frank Herbert, dans les épisodes de Star Trek et les autres histoires fantastiques de cultures extra-terrestres, de voyages à des vitesses de plus en plus grandes que celle de la lumière, de trous noirs, de tunnels spatiotemporels et de fusils à rayon laser. (Je n'oublierai jamais le jour où mon professeur de physique m'a dit, pendant ma troisième année : « Je crois que tu devrais écrire de la science fiction, mon garçon. » Lorsque je me suis vexé et que j'ai essayé d'expliquer ma note médiocre en calcul différentiel, il s'est empressé d'ajouter : « Il ne faut pas avoir honte d'être écrivain. Beaucoup de scientifiques le seraient s'ils le pouvaient. Alors, soit reconnaissant d'en avoir la capacité. »)

À vrai dire, mon intérêt dans la science fiction m'a conduit à étudier la création littéraire et cela m'a conduit à étudier la littérature. Mais attention, on parle de haute littérature, de la littérature canonique, Charles Dickens, F. Scott Fitzgerald et William Makepeace Thackeray. Il m'est apparu très tôt qu'il y avait une certaine orthodoxie à l'œuvre. Étant dans le sud des États-Unis, dans l'une des grandes universités de la région, la littérature du Sud était reine : Thomas Wolfe. William Faulkner. Flannery O'Connor. Richard Wright. Eudora Welty. Littérature du Sud signifiait réalisme social. C'étaient les figures iconiques qui étaient présentées aux jeunes écrivains en herbe que nous étions. Tout penchant pour le fantasmagorique était découragé. Ridiculisé, même. Les vrais écrivains, les bons écrivains décrivaient le monde tel qu'il est. « Ecrivez sur ce que vous connaissez » était la litanie des cours de création littéraire offerts par le département d'anglais et, en dernière année, je n'étais plus étudiant en physique mais en anglais. J'écrivais sur ce que je connaissais. Et je connaissais les chiens fantômes.

III

Dix choses sur Chinquapin :

1.         Les champs de soja
2.         Les deux églises baptistes noires
3.         Les serpents à sonnette
4.         Les élevages de dindes
5.         Les champs de concombres
6.         Les cerfs
7.         Les réunions familiales d'été
8.         Les granges à tabac
9.         Les réunions de septembre pour le renouveau de la foi
10.       Les mocassins d'eau

Agrandissement
Une grange à tabac
Une grange à tabac dans le Sud des États-Unis. (© AP Images/The Murray Ledger & Times, John Wright).

IV

Lorsque je suis arrivé à Chapel Hill, à l'automne 1981, le pourcentage des Afro-Américains était très faible, de l'ordre de 4 ou 5 pour cent. Et pourtant, cette minorité faisait sentir sa présence. Pour une raison ou une autre, la plupart de mes amis les plus proches étaient aussi afro-américains. Besoin du connu ? Liens affectifs ? Réconfort de la fratrie ? A vrai dire, j'avais aussi de nombreux bons et proches amis blancs - ainsi que des amis japonais, hispano-américains et indiens, et je suis toujours proche de nombre d'entre eux - mais la gravité de la culture afro-américaine m'attirait. J'écrivais pour le journal étudiant noir. Je chantais dans le chœur gospel du mouvement des étudiants noirs.

Je ne me suis jamais senti obligé d' « écrire noir ». Je respectais l'Evangile du réalisme social et son Canon et je les connaissais bien. Mais avec chaque histoire autobiographique que je rédigeais pour un atelier d'écriture, j'écrivais aussi une histoire mettant en scène un « tourneur de racines » (sorcier traditionnel afro-américain), une station spatiale ou un chien parlant. De plus, à l'époque, j'avais déjà rencontré trois écrivains qui m'ont donné ce que j'aime appeler la permission.

La meilleure formation possible pour un écrivain, c'est de lire, lire et encore lire. Plus que d'écrire, c'est indispensable. Et si j'ai avalé avec empressement les auteurs canoniques du Sud dont j'ai donné les noms ci-dessus et si j'y ai ajouté une exploration en profondeur des grandes fictions afro-américaines - Ralph Ellison, James Baldwin, Gwendolyn Brooks - j'ai aussi découvert, en dehors de ce jardin clos, des écrivains qui ont eu une énorme influence sur la manière dont je conçois la fiction. Issac Bashevis Singer. Yukio Mishima. Anthony Burgess. Des écrivains qui n'étaient pas, a priori, des héros évidents pour un jeune Noir du sud-est rural de la Caroline du Nord.

C'est Toni Morrison, déjà connue mais à des années de Beloved et du prix Pulitzer et du Nobel, qui m'a appris une chose qui m'a ouvert l'esprit. À quelques rares exceptions près, depuis le XIXe siècle et les pléthores d'écrits célèbres d'esclaves, la littérature afro-américaine était une littérature de « revendication ». Même jusqu'en 1970, année de la publication du premier roman de Morrison, les romans afro-américains les plus importants traitaient des droits civils et de la justice sociale pour les Noirs. Mais Morrison a pris comme sujet les Noirs eux-mêmes, et non le racisme et la politique. Elle a choisi de s'intéresser à la dynamique personnelle et familiale, aux problèmes du cœur et de l'âme. Dans son monde, le point de vue des Blancs pouvait ne pas être mentionné pendant des centaines de pages. Pour le garçon de 18 ans que j'étais, c'était une révélation.

Les écrits du grand auteur colombien Gabriel Garcia Márquez ont été mon premier contact avec ce qui allait être connu sous le nom de réalisme magique. Ils m'ont transformé pour la vie. (Dans son discours d'acceptation du prix Nobel, Garcia Márquez a souligné qu'il n'y avait rien de fantastique dans ses œuvres et que le monde qu'il décrivait était résolument réel. J'ai immédiatement compris ce qu'il voulait dire.) Voilà un écrivain qui parle de fantômes et d'une ville qui souffre d'amnésie de masse, de tempêtes de papillons et de femmes qui volent vers le paradis, avec la langue terre à terre du réalisme social - de fait, ses trois écrivains favoris sont Faulkner, Ernest Hemingway et Virginia Woolf.

Zora Neale Hurston, dont les œuvres trop longtemps ignorées commençaient juste à être redécouvertes lorsque j'étais à l'université, m'a frappé avec la force d'une bombe à neutrons. Voilà une anthropologue de formation, une Floridienne, une Afro-Américaine qui mélangeait sans difficulté le folklore et la vie quotidienne, le réalisme social et le fantastique. Comme Morrison, qui a beaucoup appris d'elle, Hurston ne mettait pas la politique de la race au-dessus de l'essence existentielle de la culture noire.

Le chant de Salomon, Cent ans de solitude, Une femme noire. C'est comme s'ils me disaient tous : Ecris à tout va, mon garçon. Fais ce que tu dois.

Pour me thèse de licence, j'ai soumis plusieurs chapitres d'un futur roman dont l'action se situe dans une petite ville de Caroline du Nord semblable à Chinquapin, nommée Tims Creek. Son héros était un jeune avocat, un garçon du pays, qui était devenu un avocat célèbre à Washington. Mais un été fatal, lorsqu'il revient à Tims Creek, l'esprit tourmenté, il rencontre un « tourneur de racines » qui le maudit (le bénit) et la nuit suivante, il devient un loup-garou ! Je l'avais intitulé « Ashes don't burn ».

Mon dieu, mon dieu.

V.       

Imaginez ce que c'est que de décrocher un premier emploi à la sortie de l'université chez l'éditeur de deux de vos héros littéraires. Alfred A. Knopf. New York. L'éditeur de longue date de Toni Morrison. Le nouvel éditeur de Gabriel Garcia Márquez. 1985. J'allais bientôt devenir l'assistant de l'éditeur de L'amour au temps du choléra. Pour un écrivain en puissance, c'était comme d'étudier aux pieds de Merlin.

Mais je recevais aussi une autre éducation. J'allais vivre pendant des années dans le Queens, puis à Brooklyn. Tous les jours, dans le métro, dans les rues et, à terme, dans leurs maisons, je côtoyais des Noirs de toute la diaspora africaine. J'ai fait connaissance de Noirs du Ghana, de la Trinité et d'Haïti, de Toronto et de Houston (Texas). Ces fréquentations m'ont amené à poser des questions sur la négritude et à porter un nouveau regard sur le monde dans lequel j'avais grandi. Et tout d'un coup, les pique-niques, les chœurs d'église qui chantent faux, les heures passées à trimer sous le soleil dans les champs de tabac, les cours d'été consacrés à l'étude de la Bible, l'abattage du cochon et les histoires de chiens fantômes, tout cela est devenu important, assez important pour qu'on l'écrive.

« Ashes don't burn » souffrait d'un défaut fondamental et, rétrospectivement, je remercie les enseignants de l'UNC (Université de Caroline du Nord) toute saturée de réalisme social de m'avoir aidé à comprendre mon blocage. Mon erreur n'avait rien à voir avec la lycanthropie. Simplement : je n'étais pas un avocat d'une trentaine d'années qui traversait une crise lors de son retour au pays. Je n'écrivais pas ce que je « connaissais ». Mais j'avais grandi dans le même pays et, peu à peu, le récit sur lequel je peinais a changé. J'ai conservé les personnages surnaturels qui, j'en suis sûr, habitent ces forêts sombres. Le paysage n'a pas changé, en fait il s'est probablement enrichi et approfondi en partie du fait de ma nostalgie et de ma réaction à l'immensité de la ville où je rêvais de bois et de cerfs et de champs de maïs.

L'histoire que je griffonnais obstinément le soir, dans le métro ou pendant les week-ends a finalement été publiée pendant l'été 1989 sous le titre A Visitation of Spirits. Bizarrement, on n'y trouve pas de chien fantôme mais beaucoup d'autres fantômes et de créatures, de fantasmes du monde et de l'esprit avec une bonne dose de réalisme social, comme on me l'a appris et pour lequel j'ai une grande admiration.

Pour moi, aujourd'hui, cette approche semble inévitable. Juste. La seule que je puisse avoir. Et pourtant, cette voie vers la vision romanesque n'a été ni droite ni facile, mais tous ses tours et détours en ont valu la peine.

Un jour, bientôt, j'espère revenir à la lycanthropie. Quelque chose dans cette mythologie est particulièrement bien adapté à Tim Creek, à Chinquapin. Et bien sûr, bientôt, très bientôt, j'espère qu'un chien fantôme va apparaître dans l'une de mes histoires, secourant quelqu'un avant de disparaître dans l'imagination.

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