La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

11 mars 2009

La littérature à la croisée des chemins

 
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Tayari Jones
La romancière Tayari Jones. (Avec l'aimable autorisation de Tayari Jones)

Tayari Jones

Le thème des ouvrages de Tayari Jones, originaire d'Atlanta (Géorgie), est le Sud urbain. Son premier roman, Leaving Atlanta (2002), a reçu le Hurston/Wright Award for Debut Fiction et a été sélectionné par l'Atlanta Journal-Constitution et le Washington Post comme l'un des meilleurs romans de l'année. Son second, The Untelling (2005), a reçu le Lillian C. Smith Award for New Voices. Récipiendaire de bourses prestigieuses, dont Yaddo, MacDowell Colony, et Bread Loaf Writer's Conference, elle est professeure assistante dans le programme de maîtrise en beaux arts de l'université Rutgers à Newark (New Jersey).

 

Si vous entrez dans une des grandes chaînes de librairies des États-Unis, vous trouverez mes ouvrages dans la section « Afro-Américain ». Tous les deux ou trois mois, je reçois un courriel d'une lectrice (généralement blanche) outrée par ce qu'elle considère comme un dénigrement de mon œuvre. « Vos ouvrages devraient être à l'entrée du magasin avec ceux de tous les auteurs normaux ». Par « normal » elle veut dire blanc, mais elle ne le sait pas encore. Je reçois aussi des messages de jeunes auteurs noirs qui s'inquiètent du statut de livres qu'ils n'ont pas encore écrits. « Comme est-ce que je vais faire sortir mes livres de la section « noir » ? » s'inquiètent-ils à l'avance. Après quelques semaines de classe, les étudiants de mon cours de création littéraire trouvent le courage de me demander ce que je pense du fait que mes romans font l'objet d'une politique à la Jim Crow (par allusion à la discrimination de facto existant avant la loi sur les droits civils). Et comme beaucoup d'autres, ils ne comprennent pas pourquoi cela ne me dérange pas que mon œuvre soit placée sur des rayons situés à 2 ou 3 mètres de ceux qui contiennent les œuvres d'auteurs américains légendaires comme John Updike ou Joyce Carol Oates. Certains lecteurs se demandent tout haut comment, à l'époque de Barak Obama, une librairie peut avoir le culot de prendre acte de la race d'un auteur et d'organiser ses rayons en conséquence. Une lectrice bien intentionnée est même allée jusqu'à proposer d'écrire à son libraire en mon nom. Bien que touchée, je lui ai conseillé de se calmer. Je ne suis pas certaine que je veuille perdre l'étiquette « noir » en faveur de celle sans distinction d' « auteur » ou même « auteur américain », sans le trait d'union qui rend ma vie intéressante.

À la différence de nombre de mes collègues, je trouve les étiquettes fascinantes et amusantes. En ce qui me concerne, plus il y en a, mieux c'est : Tayari Jones est une romancière afro-américaine du Sud, bourgeoise et droitière. C'est l'écrivaine de la famille. C'est l'écrivaine qui porte un pull-over vert et mange de la crème brûlée à son petit déjeuner. Cela ne me dérange pas d'être identifiée par des descriptifs dans la mesure où ils sont justes et où je peux en choisir autant que je veux. Le problème avec les étiquettes ne réside pas dans les étiquettes en soi, mais dans les réactions qu'elles suscitent chez certains lecteurs. Historiquement, elles ont été utilisées pour caractériser un statut inférieur. Eviter l'étiquette n'est pas la même chose que de s'attaquer au système de caste qui la crée. Au contraire, éviter l'étiquette « auteur afro-américain » peut en fait réintroduire des suppositions blessantes. C'est pourquoi certaines personnes disent quelque fois « votre œuvre est trop bonne pour être mise dans la section « noir » de la librairie », comme si le mérite était ce qui séparait les Noirs des autres. Le gentil lecteur veut me sauver du racisme au lieu de s'attaquer à ce monstre.

Alors même que j'écris ces mots, la question me semble quelque peu hors de propos même si j'ai des idées très arrêtées sur les mots que j'ai écrits. Il me semble impossible de répondre à la question de ce qu'est un écrivain afro-américain sans poser celle de ce que c'est qu'être lu comme un écrivain afro-américain ou celle, encore plus pertinente, que d'être commercialisé comme un écrivain afro-américain. L'artiste en moi est agacée par la question car elle ne correspond pas à ce que je fais avec mon papier et mon stylo.

Ecrire en soi est un labeur spirituel de l'imagination. Seule devant ma page, je ne pense pas à la politique de rayonnage des grands libraires. Je ne m'inquiète pas du langage que les critiques utiliseront. Lorsque j'ai écrit mon premier roman, Leaving Atlanta, j'étais poussée par la volonté de raconter l'histoire des enfants d'Atlanta qui avaient vécu - et étaient morts - pendant la vague de meurtres d'enfants de 1979 à 1981. Le roman consigne l'histoire émotionnelle d'une génération à un moment et en un lieu précis - et une grande partie de sa valeur vient de cette fonction. Bien que les événements de cette époque tragique soient maintenant considérés comme historiques, pour moi, ils appartiennent plus au souvenir qu'à l'histoire. En 1979, j'étais une fillette de 10 ans avec des dents trop grandes et pas assez d'amis. Lorsque j'ai fêté mes 12 ans, deux garçons de ma classe étaient morts et des douzaines d'autres corps jonchaient les rues de ma ville natale, la « ville trop occupée pour haïr ». En grandissant avec cette horreur en toile de fond, j'ai appris le poids de la négritude. Lorsque je me suis installée pour écrire mon tout premier roman - mon bébé comme je l'appelle - c'était plus à cause d'un besoin pressant de dire la vérité que par désir d'accomplir le travail académique consistant à « remplir les vides de l'histoire » que l'on considère souvent comme le « travail » des écrivains afro-américains.

Si je respecte les écrivains qui ont utilisé leur imagination pour recréer en fiction les voix perdues des générations passées, je pense que les auteurs afro-américains doivent aussi aborder des thèmes contemporains. Certains écrivains afro-américains ont admirablement reconstruit le passé - je pense par exemple au brillant Beloved de Toni Morrison - pour autant, nous ne devons pas être obsédés par le désir de remplir les pages laissées vierges par des documents historiques incomplets au point d'oublier de laisser des annales de notre propre vie. Je n'aime pas imaginer que ma propre petite-fille sera obligée d'avoir recours à des archives de bibliothèques pour reconstruire ma vie parce que j'aurai épuisé mes ressources et mon talent à penser au passé. À un certain moment, tout écrivain sérieux doit nous engager aussi ardemment à transformer notre propre vie en une œuvre d'art.

***

Transformer la vie en une œuvre d'art, l'observation en une œuvre d'art, l'émotion en une œuvre d'art, voire même une idée en une œuvre d'art, c'est la magie de l'écrivain. Cette transformation alchimique se passe à mi-chemin entre le cerveau et le cœur. Peut-être l'endroit magique est-il la gorge, là où naît la voix.

Tous mes romans ont pour cadre Atlanta (Géorgie), ma ville natale. Les centres urbains du sud des États-Unis sont le cadre préféré de mes œuvres. Je les aime parce que ce sont les lieux de rencontre entre le vieux monde et les nouvelles technologies, que les règles concernant la race, la classe, le sexe et la politique y changent souvent pendant la nuit et que, lorsque mes personnages se réveillent le matin, ils ne savent plus où ils en sont et doivent passer le reste du roman à chercher. Nous sommes ensemble, mes personnages et moi. Nous sommes toujours en quête de la vérité. Et la vérité, comme tout le monde le sait, est universelle.

 

Il est possible que je semble me contredire dans cet essai. Au début, je parlais de la spécificité de mon expérience d'Afro-Américaine. J'acceptais même la section séparée dans les librairies américaines. Et voilà que quelques paragraphes plus loin, je me lance dans une discussion abstraite de l'universalité et de la transcendance de l'art.

Pour moi, il n'y a pas de contradiction. Ces idées se recoupent. Dans de nombreuses traditions de la diaspora africaine, la croisée des chemins est un endroit sacré où le monde des mortels et celui des esprits se chevauchent. Pour moi, la littérature afro-américaine est un art qui a son bercail là où deux routes se rencontrent. En prise sur le monde matériel, les auteurs afro-américains parlent de la réalité de notre peuple divers et brillant. Les manières dont nous interprétons cette réalité tangible sont aussi diverses que nos visages. Il n'y a pas de réalité authentique qui définit la littérature afro-américaine, mais il existe un témoignage authentique, qui est déterminé par l'auteur et sa conscience. En tout cas, c'est sur la route des esprits que nous trouvons ce qui nous unit tous en tant qu'être humains, ce qui est plus important que nos réalités construites.

Pour terminer l'histoire là où je l'ai commencée, revenons à la librairie avec ses différentes sections. Amis et lecteurs qui êtes consternés de trouver mes livres dans une section que vous trouvez « anormale », soyez un peu plus circonspects. Le panneau au dessus du rayon où sont placées mes œuvres, mes histoires humaines sur d'amour, la famille et le foyer, ne les qualifie par d' « anormales ». Il rappelle seulement au client que je suis afro-américaine, que mes œuvres appartiennent à une riche tradition historique. C'est une invitation à partager le vécu des vies décrites dans des œuvres d'art variées, mais regroupées. Je ne pense pas que la vérité soit jamais l'ennemie de l'art et le panneau pendu au dessus du rayon décrit une vérité compliquée mais sans équivoque. Lorsque vous êtes devant ce rayon, vous êtes à cette croisée des chemins mythique et magique. Allez-vous oser sentir les deux choses à la fois ? La réaction émotionnelle que vous avez eue devant la description raciale brutale de l'auteur est le pied que vous avez posé sur la route solide, la route en terre, mais allez-vous oser avancer sur l'autre, la route extrahumaine ? La littérature afro-américaine, comme toutes les littératures, est nourriture pour l'esprit de tous. Allez-vous accepter l'étiquette et accepter en même temps sa pertinence et sa non pertinence ? Il est difficile d'avancer sur les deux routes en même temps, mais vous pouvez le faire. Et je pense que vous allez le faire. Vous n'avez qu'à reconnaître la faim qui taraude votre esprit, car elle est l'expression du plus humain de tous les besoins.

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