La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

11 mars 2009

Notre pays parle de multiples voix

 
Marie Arana
La romancière, éditrice et critique littéraire Marie Arana est née au Pérou.

Marie Arana

Un Américain sur quatre a des racines profondes dans une culture étrangère et de ces divers patrimoines est née une littérature américaine pleine de vitalité.

 

Marie Arana est l'auteure d'une biographie, American Chica, et de deux romans, Cellophane et Lima Lights. Elle est également l'éditrice du recueil d'essais The Writing Life.

« Nous sommes très fiers de la diversité américaine » a dit un jour le vice-président Hubert Humphrey (1965-1969) « [nous sommes] une Amérique enrichie par les multiples fibres dont elle est tissée ».

Cela n'a jamais été plus vrai qu'aujourd'hui. De nos jours, plus d'un Américain sur quatre a des racines profondes dans une culture étrangère ; plus d'un sur cinq est né à l'étranger ou de parents immigrants. Nous sommes un pays qui parle de multiples voix, qui a des myriades d'histoires - nous sommes un foyer de possibilités artistiques. Il n'est pas étonnant que de ce panachage de cultures diverses soit née une nouvelle littérature américaine.

La naissance de la littérature américaine multiculturelle n'a pas été facile ; un rien aurait pu arrêter sa croissance, mais elle a eu la chance de grandir dans un pays ayant un sens assez souple de son identité. Même les romans fondateurs de Mark Twain, de William Faulkner et de F. Scott Fitzgerald donnent trois images entièrement différentes de l'Amérique. Mais dès les années 50, un écrivain différent est apparu, un écrivain qui n'essayait pas de donner une image d'ensemble de son pays, mais dont les ouvrages étaient empreints d'une sensibilité ethnique spécifique. Il y a d'abord eu Saul Bellow et Bernard Malamud et leurs romans profondément judéo-américains, puis Ralph Ellison avec son histoire poignante de racisme, L'homme invisible.

 

La littérature de l'Amérique noire avait commencé une centaine d'années auparavant avec les récits de Frederick Douglass. Après l'interdiction de l'esclavage, la rhétorique enflammée de W.E.B. Du Bois a fait place aux images frappantes de Langston Hughes et aux œuvres majeures de James Baldwin, Richard Wright et Gwendolyn Brooks. Mais ce n'est qu'à partir des années 70 que les voix noires ont commencé à se faire entendre dans le concert de l'Amérique littéraire : avec Toni Morrison, Alice Walker, Ishmael Reed, Maya Angelou et Jamaica Kincaid, leur littérature singulière a atteint le grand public.

Combler le fossé culturel

Mais il a fallu attendre encore quelques années pour qu'apparaisse une littérature multiculturelle dépassant l'Amérique blanche et noire. La nouvelle vague est arrivée en 1976 avec le best seller de Maxine Hong Kingston, The Woman Warrior, biographie extrêmement inventive qui osait parler de manière entièrement nouvelle. Remplie de fantômes d'ancêtres chinois, l'ouvrage brisait toutes les règles, mélangeait le rêve et la réalité, jonglait avec les identités, et comblait d'une première pierre le fossé culturel.

« Je me souviens avoir lu ce livre quand j'étais jeune et avoir pensé « Wow ! On peut faire ça ? » m'a dit un jour la romancière Sandra Cisneros. « On peut penser dans une autre langue, avec une autre mythologie et l'écrire en anglais ? » Une nouvelle ère de la littérature américaine venait de naître.

Pour les Hispano-Américains, elle n'est pas sortie du néant. Au même moment, un boom latino-américain avait commencé. Les ouvrages de Gabriel Garcia Márquez, Carlos Fuentes et Mario Vargas Llosa étaient traduits en anglais les uns après les autres, et ils sont rapidement entrés dans la sensibilité nord-américaine. Les Cent ans de solitude de Garcia Márquez ont été suivis par La mort d'Artemio Cruz de Fuentes et de La ville et les chiens de Vargas Llosa, chacun laissant sa trace sur la vague montante de notre conscience.

Le premier auteur latino-américain à figurer sur la liste des meilleures ventes de l'époque n'avait pas besoin d'être traduit. La biographie de Richard Rodriguez, Hunger of Memory, publiée en 1981, était un ouvrage élégiaque et violent qui faisant voler en éclats les stéréotypes éculés de l'identité des Chicanos. Trois ans plus tard, il était rejoint par La petite fille de la rue Mango de Cisneros, roman dépouillé et émouvant racontant l'histoire d'une petite Mexicaine de sept ans dans un ghetto pauvre de Chicago. Les lecteurs ont pu y voir une facette d'une Amérique qu'ils ne connaissaient guère.

Au début des années 90, l'intérêt pour les lettres latino-américaines était devenu une manne commerciale. Après que Oscar Hijuelos eut obtenu le prix Pultizer pour son brûlant roman cubain The Mambo Kings Play Song of Love, les éditeurs se sont battus pour publier les ouvrages de Latinos de divers milieux : How the Garcia Girls Lost Their Accents, l'histoire de quatre sœurs de la Dominique vivant dans le Bronx, racontée par Julia Alvarez, Dreaming in Cuban, de Cristina Garcia qui évoque avec beaucoup de vivacité les histoires de sa famille d'immigrants à Miami, The Long Night of the White Chickens, de Francisco Goldman et dont l'action se situe pendant la dictature militaire au Guatemala, When I Was Puerto Rican,  l'hymne rêveur à son enfance d'Esmeralda Santiago ou encore Drown, de Junot Díaz, qui raconte les histoires des punks dominicains.

Notre idée de la littérature américaine a évolué rapidement. Le club de la chance d'Amy Tran, publié à peine 10 ans après The Woman Warrior, a ouvert la voie à une vague d'ouvrages d'auteurs d'origine asiatique. Sont arrivés successivement : China Boy de Gus Lee, roman d'un jeune garçon des rues de San Francisco, Snow Flower and the Secret Fan de Lisa See, roman historique qui se passe dans la Chine ancienne, Typical American de Gish Jen, qui ne parle pas des Chinois mais de ce que c'est que d'être citoyen des États-Unis. Aujourd'hui, cette littérature s'est ouverte aux œuvres des enfants d'immigrants de divers pays asiatiques : Wakako Yamauchi, d'origine japonaise, Fae Myenne Ng, d'origine vietnamienne, et Chang-rae Lee, d'origine coréenne.

Écrire de nouvelles histoires américaines

L'amour de l'Amérique pour la diversité perdure. Aujourd'hui, parmi les écrivains multiculturels, on peut citer ceux dont les ancêtres vivaient en Asie du Sud, comme Jhumpa Lahiri (L'interprète des maladies), Manil Suri (La mort de Vishnou) et Vikram Chandra (Le seigneur de Bombay) ou encore des Afro-Américains ayant leurs racines dans des pays étrangers : Edwidge Danticat qui écrit sur Haïti ou Nalo Hopkinson, née à la Jamaïque. Ces dernières années ont vu l'apparition d'œuvres d'Américains issus du Moyen-Orient : Khaled Hosseini (Les cerfs-volants de Kaboul), Diana Abu-Jaber (Crescent) ou Azar Nafisi (Lire Lolita à Téhéran).

Qu'est-ce que tous ces écrivains ont en commun ? Le désir d'honorer leurs ancêtres, la volonté de préserver leurs racines. À la différence des immigrants des époques précédentes, ils trouvent un équilibre entre leur assimilation et la fierté de leur ethnie.

W.E.B. Dubois appelait cela la « double conscience de soi », Richard Wright, une « double vision ». Quel que soit le nom qu'on lui donne, cette nouvelle littérature, issue de l'expérience des Noirs, forgée par la volonté des immigrants, ne peut plus être considérée comme étrangère. Elle est américaine.

Ma propre prise de conscience de la valeur de mes racines est venue tard dans ma vie, lorsque je suis devenue écrivaine. Editrice pendant de nombreuses années à New York, je n'avais aucune raison de m'appesantir sur le fait que j'étais née au Pérou et que j'avais grandi à moitié péruvienne. J'étais trop occupée à être cent pour cent Américaine, à publier des livres d'auteurs merveilleux, à mieux cerner le lecteur « type » : que veulent les Américains ?

La quarantaine passée, je suis allée travailler au Washington Post, d'abord comme collaboratrice à la section « livres » puis comme éditrice. La direction du journal, extrêmement consciente de la montée de la culture latino-américaine, m'a encouragée à écrire sur le sujet. J'ai commencé par des éditoriaux sur l'Amérique latine, puis j'ai publié des articles sur la population migrante, la vie des travailleurs migrants et les complexités de la pensée latino-américaine. Enfin, j'ai commencé à me souvenir de la petite fille éveillée de 10 ans que j'étais lorsque je suis arrivée dans ce pays. À la fin des années 90, lorsque j'ai commencé à raconter comment j'avais grandi dans un milieu « biculturel », il y avait un grand nombre de personnes comme moi, une vaste confrérie d'Américains dont la nationalité s'écrivait avec un trait d'union.

Il n'y a pas de retour en arrière possible. Nous sommes un pays, comme le disait si justement Humphrey, qui est fier de sa diversité. Elle nous enrichit. La littérature du multiculturalisme est extrêmement originale, imprégnée du monde mais indubitablement américaine. La Brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao de Junot Díaz, fabuleux roman sur l'identité dominicaine, n'aurait pas vu le jour sans les rues du New Jersey. L'émouvante évocation de Haïti par Edwidge Danticat, Adieu mon frère, n'aurait pas été écrite si sa famille n'avait pas déménagé pour s'installer à New York. Ces écrivains novateurs façonnent une nouvelle Amérique : un pied dans le vieux pays, mais l'autre bien planté ici.

 Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis.

 

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