View Other Languages

We’ve gone social!

Follow us on our facebook pages and join the conversation.

From the birth of nations to global sports events... Join our discussion of news and world events!
Democracy Is…the freedom to express yourself. Democracy Is…Your Voice, Your World.
The climate is changing. Join the conversation and discuss courses of action.
Connect the world through CO.NX virtual spaces and let your voice make a difference!
Promoviendo el emprendedurismo y la innovación en Latinoamérica.
Информация о жизни в Америке и событиях в мире. Поделитесь своим мнением!
تمام آنچه می خواهید درباره آمریکا بدانید زندگی در آمریکا، شیوه زندگی آمریکایی و نگاهی از منظر آمریکایی به جهان و ...
أمريكاني: مواضيع لإثارة أهتمامكم حول الثقافة و البيئة و المجتمع المدني و ريادة الأعمال بـ"نكهة أمريكانية

13 juillet 2009

Deux langues dans la tête, mais une seulement dans le cœur

 
La romancière Louise Erdrich
La romancière Louise Erdrich, ici à la librairie BirchBark Books à Minneapolis, s'inspire de la vie quotidienne des Amérindiens.

Louise Erdrich

Auteure de plus d’une douzaine de romans, d’une biographie, de poèmes et de livres pour enfants, Louise Erdrich, qui est issue d’une lignée d’Indiens Ojibwés, de la réserve de Turtle Mountain, figure parmi les écrivains amérindiens les plus en vue. Elle s’est fait connaître par la publication de son roman Love Medicine (1984), qui a été couronné d’un prix littéraire. Elle est propriétaire d’une petite librairie indépendante, Birchbark Books, qui est située à Minneapolis, au Minnesota. C’est là qu’elle écrit les ouvrages que lui inspire la langue chippewa (ojibwé), ou ojibwemowin.

Depuis des années, je suis amoureuse d’une langue autre que l’anglais, qui est la langue dans laquelle j’écris, et ce n’est pas chose facile. Tous les jours, j’essaie d’apprendre un peu plus d’ojibwé. Je me suis mise à porter dans mon sac à main des tableaux de conjugaison ainsi qu’un tout petit carnet dans lequel je note des idées sur des livres, des bribes de conversations que j’entends, des détritus linguistiques, des phrases qui me viennent à l’esprit. Maintenant, ce petit carnet contient un nombre croissant de mots ojibwé. Mon anglais est jaloux, mon ojibwé fugace. Telle une maîtresse infidèle et assaillie de part et d’autre, je tente de les apaiser tous les deux.

C’est mon grand-père maternel, Patrick Gourneau, qui a été le dernier membre de notre famille à parler ojibwemowin, également appelé anishinaabemowin, ou langue chippewa, principalement lorsqu’il faisait des prières sur la réserve de Turtle Mountain des Ojibwés. N’ayant pas grandi sur la réserve, je croyais que l’ojibwemowin était essentiellement une langue liturgique, comme le latin pour les catholiques. Pendant de nombreuses années, j’ignorais que l’ojibwemowin était parlé au Canada, dans le Minnesota et dans le Wisconsin, encore que par un nombre décroissant de gens. Quand j’ai commencé à étudier cette langue, je vivais dans le New-Hampshire, si bien que j’ai dû utiliser des cassettes pendant les premières années.

Je n’ai jamais appris rien d’autre, de cette manière, que quelques formules de politesse, mais la sonorité de cette langue, dans la voix anishinaabe calme et digne de Basil Johnson, m’a toujours soutenue pendant les moments où j’avais le mal du pays. Je parlais un ojibwé rudimentaire, toute seule dans ma voiture, le long des routes sinueuses de la Nouvelle-Angleterre, au gré de mes déplacements. À l’époque, comme maintenant encore, mes cassettes m’accompagnaient partout.

Cette langue me touchait au plus profond du cœur, mais elle représentait un désir non comblé. Je n’avais personne avec qui la parler, personne qui se rappelait mon grand-père, debout dans les bois près d’un érable négondo, sa pipe sacrée à la bouche, et communiquant avec les esprits. C’est seulement à mon retour dans le Midwest, à Minneapolis, que j’ai rencontré un compatriote ojibwé, un professeur.

Un professeur captivant

Jim Clark, un sage ojibwé de Mille Lac - Naawi-giizis, ou Centre du Jour - est un ancien combattant de la Deuxième Guerre mondiale, les cheveux en brosse, une personnalité magnétique, toujours de bonne humeur, animé d’une gentillesse mystérieuse que trahit le moindre de ses gestes. Quand il rit, c’est tout son être qui rit ; et quand il est sérieux, il fait les yeux ronds comme un petit garçon.

Naawi-giizis m’a fait découvrir l’intelligence profonde de cette langue et j’ai ressenti la détermination d’apprendre à la parler pour une raison en particulier : je veux comprendre les blagues. Je veux aussi comprendre les prières et les adisookaanug, les contes sacrés, mais l’aspect irrésistible de cette langue, à mes yeux, c’est l’explosion d’hilarité qui ponctue chaque moment de la visite d’un Ojibwé. Comme la plupart des gens qui la parlent sont aujourd’hui bilingues, cette langue regorge de jeux de mots pour qui connaît l’anglais et l’ojibwé, la plupart du temps liés à la bizarrerie du gichi-mookomaan, mot qui signifie « grand couteau » ou « américain » ou « habitudes et comportement ».

Ce désir d’approfondir ma connaissance de mon autre langue me place dans une situation ambiguë vis-à-vis de mon premier amour, l’anglais. L’anglais, après tout, est la langue qui a été mise de force dans la bouche des ancêtres de ma mère. L’anglais est la raison pour laquelle elle n’a jamais parlé sa langue maternelle et la raison pour laquelle je bafouille dans la mienne. L’anglais est une langue qui dévore tout et qui s’est répandue dans toute l’Amérique du Nord, comme les fabuleuses plaies de criquets migrateurs qui obscurcissaient le ciel et dévoraient jusqu’au manche des râteaux et des binettes. Mais la nature omnivore d’une langue coloniale est un don pour un écrivain. Elevée en anglais, je prends part à un festin pour chiens bâtards.

Il y a cent ans, la plupart des Ojibwés parlaient ojibwemowin, mais le Bureau des affaires indiennes et les internats religieux punissaient et humiliaient les enfants qui parlaient des langues amérindiennes. Ces pratiques ont produit les résultats escomptés, puisqu’il ne reste pratiquement personne qui connaisse l’ojibwé aux États-Unis parmi les moins de trente ans. Les gens comme Naawi-giizis chérissent cette langue en partie parce qu’elle a été oubliée par tant de personnes, à force d’être rouées de coups quand elles la parlaient. Ceux qui la parlent couramment ont dû se battre pour elle avec leur propre chair, ils ont été en butte au ridicule, ils ont résisté à la honte et, têtus, ils se sont promis de continuer à la parler.

Le Grand Mystère

Certes, ma relation est très différente. Comment reprend-on une langue qu’on n’a jamais eue ? Pourquoi un écrivain qui aime sa première langue estime-t-il nécessaire et essentiel de se compliquer la vie en en apprenant une autre ? Simples raisons, personnelles et impersonnelles. Au cours des quelques dernières années, j’ai appris que je pouvais parler à Dieu uniquement dans cette langue, qui porte l’empreinte de mon grand-père d’une façon ou une autre. C’est un son qui me réconforte.

Des écoliers du Wisconsin peuvent étudier des langues amérindiennes.
Des élèves de l'école linguistique Objibwe à Wisconsin ont l'opportunité d'apprendre des langues indigènes en voie de disparition.

Ce que les Ojibwés appellent le Gizhe Manidoo, l’esprit noble et bon qui réside dans tout ce qui vit, ce que les Lakotas appellent le Grand Mystère, je l’associe, moi, à la fluidité de l’ojibwemowin. L’enseignement catholique que j’ai reçu m’a touchée au plan intellectuel et symbolique, mais apparemment il n’a jamais eu prise sur mon cœur.

Considérez aussi ceci : l’ojibwemowin est l’une des rares langues qui ont évolué jusqu’à ce jour en Amérique du Nord. L’intelligence de cette langue est adaptée comme aucune autre à la philosophie dont sont imprégnés les terres du Nord, les lacs, les rivières, les forêts, les plaines arides ; aux animaux et à leurs habitudes ; aux nuances de sens qui se dégagent du placement des pierres. En ma qualité d’écrivaine d’Amérique du Nord, j’estime essentiel de tenter de comprendre notre relation humaine vis-à-vis d’un lieu au sens le plus profond possible, en utilisant mon outil préféré, à savoir le langage.

Il y a des noms de lieux en ojibwé et en dakota pour toutes les caractéristiques topographiques du Minnesota, y compris ses récentes additions, comme les parcs municipaux et les lacs qui ont été dragués. L’ojibwemowin n’est pas une langue statique, qui ne servirait qu’à décrire l’univers d’un passé distant et sacré. Il y a des mots pour désigner le courrier électronique, les ordinateurs, l’Internet, le télécopieur. Pour désigner aussi les animaux exotiques des zoos. Anaamibiig gookoosh, le cochon subaquatique, est un hippopotame. Nandookomeshiinh, le chasseur de poux, est le singe.

Il y a des mots pour désigner la prière de la sérénité récitée dans les programmes en douze points et les traductions des comptines pour enfants. On peut aussi exprimer la diversité des peuples autres que les Ojibwés ou les Anishinaabes : Aiibiishaabookewininiwag, les gens du thé, sont les Asiatiques. Agongosininiwag, les hommes-tamias, sont les Scandinaves. Je cherche encore à comprendre pourquoi.

La complexité de l’ojibwemowin

Pendant des années, je n’ai qu’effleuré la surface de l’ojibwemowin. Étudier cette langue, c’est se plonger dans un étonnant complexe de verbes. L’ojibwemowin est une langue de verbes. Tous des verbes d’action. Les deux tiers des mots sont des verbes, et à chacun correspondent jusqu’à six mille formes. Le maelstrom de formes verbales confère à cette langue un caractère incroyablement adaptatif et précis. Changite-ige décrit la façon dont un canard plonge le derrière dans l’eau. Il y a un mot pour traduire ce qui arriverait si un homme, la pipe à la bouche, tombait d’une motocyclette et que le pied de la pipe lui rentrait dans l’arrière de la tête. Il y a des verbes pour tout.

Les noms, eux, sont moins compliqués. Il n’y a pas beaucoup d’objets. Dans une mesure modeste d’orthodoxie idéologique, toute fortuite soit-elle, la notion grammaticale de genre n’existe pas en ojibwemowin. Les adjectifs et les pronoms possessifs, comme les articles d’ailleurs, n’ont pas de formes féminines ni masculines.

Les noms sont simplement désignés comme étant vivants ou morts, animés ou inanimés. Le mot qui désigne une pierre, asin, est animé. Les pierres sont appelées grand-pères et grand-mères et elles tiennent une place importante dans la philosophie ojibwé. Quand je me suis mise à penser au caractère animé des pierres, j’ai commencé à me demander si je ramassais une pierre ou si celle-ci venait se loger dans ma main. Les pierres ne représentent plus pour moi ce qu’elles représentaient en anglais. Je ne peux pas écrire quoi que ce soit au sujet d’une pierre sans l’envisager en ojibwé et me rappeler que l’univers anishinaabe a eu pour point de départ une conversation entre des pierres.

L’ojibwemowin est aussi une langue d’émotions ; les nuances des sentiments peuvent se mélanger comme de la peinture. Il y a un mot pour décrire ce qui se passe quand le cœur verse des larmes en silence. L’ojibwé s’avère une langue particulièrement adaptée à la description des états intellectuels et des aspects délicats de la responsabilité morale.

Ozozamenimaa évoque l’emploi de talents à mauvais escient. Ozozamichige laisse entendre qu’il est encore temps de « rectifier le tir ». Il existe plus de sortes d’amour qu’en anglais. Une myriade de nuances affectives s’applique aux relations avec divers membres de la famille et du clan. L’ojibwé est une langue qui reconnaît aussi l’humanité d’un Dieu créateur devenu créature, la sexualité absurde et merveilleuse des êtres même les plus religieux.

Tout doucement, cette langue s’est immiscée dans mes écrits, remplaçant un mot ici, un concept là, commençant à laisser son empreinte. J’ai bien sûr pensé à écrire des histoires en ojibwé, comme un Nabokov à rebours. Mais comme mon niveau de langue en ojibwé est celui d’un enfant rêveur de quatre ans, je ne le ferai probablement pas.

l’ojibwé n’était pas une langue écrite à l’origine, mais les gens ont tout bonnement adopté l’alphabet anglais pour la transcrire phonétiquement. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, quand il était en Europe, Naawi-giizis écrivait des lettres en ojibwé à son oncle. Il parlait en toute liberté de ses déplacements puisque pas un censeur ne pouvait comprendre ce qu’il racontait. L’orthographe ojibwé a récemment fait l’objet d’une normalisation. Pour autant, il me faut passer toute une journée pour rédiger ne serait-ce qu’un paragraphe dont les verbes sont correctement conjugués dans toutes leurs formes ésotériques. Et quand bien même j’y parviens, il y a tant de dialectes que mes constructions grammaticales seront jugées fautives par un grand nombre de personnes.

Tout horrible que mon ojibwé puisse paraître à quiconque parle couramment cette langue, jamais personne n’a manifesté d’impatience à mon égard ni ri de mes efforts. Peut-être attend-on que j’aie quitté la pièce. Ce qui me paraît plus probable, c’est que toute tentative d’expression en ojibwé revêt un caractère prioritaire. Ceux qui parlent cette langue éprouvent pour elle un amour profond. À chaque mot appartient un esprit, un génie originel.

Avant d’essayer de parler cette langue, l’élève doit reconnaître la présence de ces esprits par des dons de tabac et de nourriture. Quiconque part à la conquête de l’ojibwemowin devra maîtriser plus que des virelangues. Tout maladroit que soit mon usage des substantifs, instable celui des verbes, hésitant mon débit, s’employer à parler la langue, c’est aussi s’adresser aux esprits. C’est peut-être ce que savent mes enseignants et ce que mon anglais me pardonnera.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?