01 juillet 2009
Les choix inattendus des électeurs lancent les optimistes et les pessimistes sur de nouvelles voies.

Professeur d'anglais et d'études américaines à l'université du Michigan, Jonathan Freedman est l'auteur de Klezmer America : Jewishness, Ethnicity, Modernity (Columbia University Press, 2008). Dans le premier de deux articles qu'il a rédigés pour America.gov, M. Freedman présente une analyse et des observations sur la diversité croissante de la population aux États-Unis.
(Début de l'article)
La victoire de Barack Obama est d'une importance extraordinaire pour ceux qui étudient les questions de race et d'ethnicité aux États-Unis. Elle met en doute - et peut-être contredit - de nombreuses notions qu'avaient les sociologues, les politologues et les universitaires spécialisés dans ce sujet.
Deux théories principales reflétaient les progrès accomplis au cours des cinquante dernières années pour éliminer le racisme aux États-Unis : d'un côté, certains pensaient que ces progrès conduiraient à une société affranchie de toute question raciale tandis que d'autres insistaient que malgré la somme de progrès indéniables déjà accomplis, les Blancs américains domineraient toujours la politique et la culture, les représentants par définition historique de l'autorité sociale et politique.
Des points de vue tous deux inexacts
Ce débat se reflétait dans des points de vue divergents de la politique intérieure américaine. Certains persistaient à croire que dans certains domaines, la « ligne de la couleur » - le mot célèbre de W.E.B. DuBois - perdurerait, et que le pouvoir politique réel ne serait jamais entre les mains des Noirs américains.
Les optimistes, eux, faisaient remarquer que des personnalités politiques noires avaient été élues à diverses mairies - comme à New York, Newark, Chicago, et Gary dans l'Indiana - et à des postes de gouverneur - comme en Virginie et au Massachusetts - en formant des alliances avec des Blancs libéraux, des Noirs et des Hispaniques, et que tout cela permettait de pronostiquer de nouvelles coalitions.
Les pessimistes de riposter : il n'y aura jamais assez de Blancs de la classe moyenne, d'ouvriers, de banlieusards et d'électeurs ruraux qui voteront pour un candidat noir pour qu'il puisse remporter une élection d'échelle nationale. Et cette idée avait été renforcée par ce qui semblait avoir été un appel réussi au racisme blanc lors des élections nationales de 1988.
Un débat semblable faisait rage au sujet de l'ethnicité. Les États-Unis n'ont jamais eu un président né à l'étranger, un président juif, un président italo-américain et ils n'ont eu qu'un seul président catholique irlando-américain, parmi tous les protestants anglo-saxons qui avaient été élus à la Maison-Blanche. Ce phénomène ne semblait pas être contesté et représentait un certain nativisme sous-jacent malgré l'idée commune que le pays se faisait (du moins depuis les années 1960) d'être « une nation d'immigrants ».
Les pessimistes faisaient aussi remarquer qu'il y avait d'autres questions préoccupantes : la vague de sentiment anti-arabe et anti-islamique qui avait découlé des attaques terroristes du 11 septembre 2001 ; les hostilités provoquées par les tentatives de réforme des lois sur l'immigration aux États-Unis et les manifestations pro-émigrés de 2006 et 2007 ; enfin, les référendums pour proclamer l'anglais comme la langue officielle du pays.
Pour leur part, les optimistes notaient que cette répression était loin d'être aussi sérieuse que celle à laquelle avaient été soumis les Américains d'origine allemande pendant la Première Guerre mondiale et les citoyens d'origine japonaise à la suite de l'attaque contre Pearl Harbor. Bien que les sondages indiquent que de nombreux Américains s'inquiètent des vagues d'immigration - souvent pour des raisons elles-mêmes inquiétantes parce qu'ils pensent de manière exagérée que ces immigrés leur prendront leur emploi - la majorité de la population a une vue favorable des personnes qui viennent d'arriver aux États-Unis, faisaient toujours remarquer les optimistes. Et ils ajoutaient que de nombreux référendums visant à limiter le droit de vote des émigrés et leur éducation dans leurs langues maternelles avaient souvent été un échec.
Quelles que soient leurs opinions, les deux côtés étaient d'accord que le nativisme était un fait permanent de la vie politique aux États-Unis, et qu'il était presque impossible d'être élu président si on n'était pas de souche anglo-saxonne blanche.
Mais la dernière élection a mis à l'épreuve les notions des deux côtés. Avant de se pencher sur le fait évident, à savoir l'élection d'un Noir américain à la présidence, il est important de souligner que les candidats principaux en 2008 ne se conformaient pas au modèle habituel. Du côté républicain, un de ces candidats était Mitt Romney, un Mormon, membre d'une minorité religieuse qui avait été persécutée jusqu'au milieu du XXe siècle. Un autre, John McCain, était né à l'étranger, dans la zone du canal de Panama. Et un troisième, Mike Huckabee, était pasteur de l'église évangélique - également un fait sans précédent pour un candidat présidentiel.
Parmi les principaux candidats démocrates, il y avait une femme, Hillary Rodham Clinton, et Bill Richardson qui soulignait fièrement ses origines hispaniques et amérindiennes de même que ses aïeux blancs. La victoire d'un homme de race mixte et de père étranger reflète un phénomène sociopolitique plus vaste : la diversité croissante de l'électorat et de la population aux États-Unis.
Les chiffres, particulièrement en ce qui concerne la race, sont surprenants. Le pourcentage des Blancs américains est au plus bas depuis le premier recensement national et ils deviendront une minorité d'ici 2050, selon les estimations - cela se remarque déjà au niveau de l'électorat. Dans la Boston Review, les politologues Stephen Ansolabehere et Charles Steward ont écrit : « Les Blancs représentent un pourcentage de moins en moins important de l'électorat : 82 % en 2000, 77 % en 2004 et 74 % en 2008. En revanche, le pourcentage des Noirs est passé de 10 % en 2000 à 11 % en 2004 et à 13 % en 2008, celui des Hispaniques de 6 % en 2000 à 8 % en 2004 et 9 % en 2008. »
Bien qu'il ait accru le pourcentage démocrate de l'électorat en général de 5 % par rapport à 2004, M. Obama n'a remporté que 2 % de plus des votes des Blancs que John Kerry en 2004 - un pourcentage qui n'aurait pas en lui-même changé les résultats. La victoire de M. Obama revient à la grande proportion de suffrages de non-Blancs exprimés en sa faveur après qu'il eût réussi à accroître leur participation à l'élection.
Ce qui est encore plus surprenant est l'absence de changement dans la réponse des Blancs à la victoire de M. Obama par rapport aux élections précédentes. Pour les analystes prédisant les résultats durant la campagne, il ne faisait pas de doute que de nombreux électeurs blancs de la classe ouvrière n'appuieraient pas un Américain de race mixte, et encore moins un candidat noir.
Mais cela ne s'est révélé vrai qu'en partie, notamment le long d'une région qui s'étend de l'ouest de l'État de New York et l'ouest de la Pennsylvanie, jusqu'en Virginie occidentale, le Kentucky, le Tennessee, l'Alabama, le Mississippi,l' Arkasans et la Louisiane - les seuls zones où les républicains ont accru le pourcentage des votes en leur faveur, en plus de l'Arizona où est né M. McCain. Cette bande du pays qui comprend les Appalaches et le Sud profond a été l'exception.
M. Obama a accru les votes démocrates dans tout le reste du pays, y compris dans des régions où les Blancs forment la majorité : l'Iowa, le Montana, et, fait surprenant, l'Utah. Les Blancs n'ont peut-être pas voté en nombre plus substantiel pour M. Obama qu'ils ne l'avaient fait pour M. Kerry, mais en dehors des Appalaches et du Sud profond, ils n'ont pas voté contre lui non plus en grands nombres. Le racisme s'était tu pendant cette élection.
(Fin de l'article)