13 février 2009
Libres enfin : le mouvement des droits civiques
L'article ci-après est extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques.
Jason Sokol
(Chercheur (Mellon Postdoctoral Fellow) à l'université de Pennsylvanie, Jason Sokol est également l'auteur de There Goes My Everything : White Southerners in the Age of Civil Rights.)
Les Afro-Américains qui livraient des combats épiques en faveur des droits civiques, bouleversaient aussi le monde des Sudistes blancs. Si certains Blancs adhéraient au projet de nouveau pays interracial, beaucoup plus nombreux étaient ceux qui lui opposaient une franche hostilité. Redoutant un bouleversement social et politique, ils étaient confrontés à la douloureuse perspective de voir leur mode de vie disparaître à jamais.
Le « mode de vie sudiste » était un mélange original de pratiques économiques, sociales et culturelles - symbolisé par le parfum du magnolia, le rythme lent de la vie et la douceur du mint julep, le populaire cocktail à la menthe. Mais il impliquait aussi une certaine conception des rapports raciaux, dans laquelle les Blancs exerçaient le pouvoir et les Noirs se pliaient à leurs exigences.
Des siècles d'esclavage et des décennies de ségrégation avaient cimenté un système juridique et politique caractérisé par la domination des Blancs. Au XXe siècle, la légalisation de la ségrégation avait trouvé en « Jim Crow » son image symbolique. Une inégalité criante marquait tous les aspects de la vie quotidienne. Lorsqu'il s'adressait à un Blanc, le Noir l'appelait toujours Mr. ou Mrs., formule de politesse rarement payée de retour.
Les Noirs occupaient chez les Blancs les fonctions de bonne d'enfants, de cuisinier, de domestique ou de jardinier.
On attendait d'eux une parfaite obéissance ; toute résistance de leur part était inconcevable.
Au cours de ces longues années durant lesquelles ils pratiquèrent l'esclavage et la ségrégation, les Blancs des États du Sud conçurent et nourrirent d'affreuses images stéréotypées à propos des Noirs : ils étaient sales, paresseux, dépourvus d'intelligence et d'une sexualité débridée. Ils ne pouvaient être autre chose que des clowns ou des sauvages. Les Blancs se définissaient souvent eux-mêmes - que ce fût leur statut, leur identité, leur manière de vivre ou leur propre valeur - par opposition à l'image toute faite qu'ils avaient des Afro-Américains. Si le Noir était soumis et infantile, le Blanc était fort et d'une imposante dignité. Négritude était synonyme d'avilissement ; la liberté ne pouvait être que blanche. La lutte pour les droits civiques menaçait de hisser les Afro-Américains à un niveau qui n'était pas le leur et de leur accorder dans la société une place qui n'était pas celle que les Blancs leur avaient réservée. Les Blancs du Sud ne risquaient-ils pas de retrouver des Noirs dans leurs écoles et leurs quartiers, dans leurs restaurants et leurs bureaux de vote ?
Nombreux étaient ceux que cette perspective effrayait.
Beaucoup de Sudistes blancs étaient convaincus que les Afro-Américains vivaient sans rancœur - et même appréciaient - leur statut de citoyens de seconde zone.
Quand, dans les années 1950 et 1960, le mouvement des droits civiques déferla à travers le Sud, la fausseté de telles convictions éclata au grand jour. Les Afro- Américains exprimaient enfin à haute voix leur insatisfaction et exigeaient la reconnaissance de leur dignité. La révolte des Noirs heurtait si brutalement les idées toutes faites des Blancs que nombre d'entre eux ne pouvaient en croire leurs yeux. Et lorsque les militants de base organisèrent des manifestations de masse en faveur de l'égalité des Noirs, les Blancs manifestèrent leur hostilité.
Avec son arrêt Brown contre Board of Education, en 1954, la Cour suprême engagea la bataille sur le terrain de l'école. Elle déclara en effet que les écoles où la ségrégation était appliquée revenaient à infliger aux élèves noirs une « marque d'infériorité » ; elle invitait en conséquence les États sudistes à mettre fin à la ségrégation scolaire « aussi rapidement que possible ».
Les hommes politiques du Sud dénoncèrent l'arrêt de la Cour. Jouant sur les craintes des Blancs tout en affichant leur traditionnel mépris pour le gouvernement fédéral, des sénateurs, tel Harry Byrd de la Virginie, firent valoir que la Cour avait outrepassé ses compétences. Les Sudistes blancs tentèrent de contourner la décision et formèrent un front commun pour faire systématiquement obstacle à la déségrégation.
Dirigeants et entrepreneurs locaux se constituèrent en « conseils de citoyens » qui soumettaient à des représailles économiques tout Noir - ou Blanc -qui osait se faire l'avocat de la déségrégation.
En 1957, un tribunal fédéral ordonna la déségrégation des écoles publiques de Little Rock, dans l'Arkansas. Neuf écoliers noirs furent dûment autorisés à s'inscrire au lycée central de la ville, mais le gouverneur Orval Faubus fit bloquer l'accès de l'établissement.
D'abord réticent, le président Dwight Eisenhower finit par envoyer un détachement de la 101e Division aéroportée pour faire respecter la décision du tribunal et escorter « les neuf de Little Rock » jusqu'à leur salle de classe. Lorsque les jeunes Noirs finirent par accéder au lycée, ils se heurtèrent à une populace blanche pleine d'hostilité.
Les parents conspuaient les nouveaux élèves et les membres des forces fédérales chargées d'assurer leur protection. Les Sudistes blancs assistaient, débordant de rage, à une scène qu'ils croyaient définitivement reléguée dans le passé depuis la Reconstruction : le spectacle de soldats fédéraux faisant respecter les droits civiques des Noirs.
La Nouvelle-Orléans connut une explosion comparable lorsque la ville fut la première du Sud profond à mettre en œuvre la déségrégation. En novembre 1960, quatre écolières afro-américaines furent admises à l'école élémentaire Frantz dans la neuvième circonscription, l'une des plus pauvres de la ville. Outre leurs griefs à l'encontre des Noirs et d'un gouvernement fédéral jugé trop actif, les Blancs du Sud souffraient aussi de profondes divisions d'ordre social. Les Blancs miséreux de la neuvième circonscription estimaient que ceux des quartiers riches leur faisaient porter à eux - et à eux seuls - le « fardeau » de la déségrégation. Si les classes les plus aisées conservaient des soupapes de sécurité, telles que clubs de loisirs, écoles privées et quartiers résidentiels, les classes les plus modestes constataient avec amertume qu'elles étaient généralement les premières à faire les frais de l'intégration de leurs écoles publiques, de leurs piscines et de leurs quartiers.
Des millions de Sudistes blancs portaient au pinacle des hommes politiques comme George Wallace, le gouverneur de l'Alabama, qui nourrissaient et exploitaient à leur seul profit une profonde hostilité à l'encontre du mouvement des droits civiques. « La ségrégation aujourd'hui, la ségrégation demain, la ségrégation toujours », déclara George Wallace dans son discours d'entrée en fonctions de 1963, s'érigeant ainsi en symbole vivant de la résistance des Blancs. Le Ku Klux Klan - organisation fondée sur le racisme, l'antisémitisme et l'hostilité aux immigrants - nourrissait une illusion similaire, persuadé que les massacres auxquels il se livrait retarderaient l'avènement de l'égalité raciale. En 1963, à Birmingham, dans l'Alabama, des membres du Ku Klux Klan incendièrent un temple baptiste noir, causant la mort de quatre fillettes. L'année suivante, à Philadelphia, dans le Mississippi, ils assassinèrent trois militants des droits civiques dont ils ensevelirent les corps dans une digue en terre. Nombreux étaient les Blancs du Sud que des actes aussi horribles emplissaient de dégoût, ce qui suscita des divisions. Pourtant, la majorité nourrissait le même désir : le retour à l'époque où les Noirs se découvraient devant les Blancs et acceptaient sans regimber le rôle que leur assignait le système Jim Crow.
L'extrémisme d'un camp permit souvent à l'autre d'emporter la victoire. Les abominables violences du Ku Klux Klan agirent comme un aiguillon sur la conscience de l'Amérique blanche et, en fin de compte, entraînèrent l'adhésion de la nation aux projets de loi en faveur des droits civiques - la loi de 1964 sur les droits civiques et celle de 1965 sur le droit de vote. Et lorsqu'ils virent le président Johnson - lui-même texan et sudiste - déployer toute son énergie pour faire adopter cette législation par le Congrès, les Blancs du Sud se sentirent trahis.
La loi sur les droits civiques imposait la déségrégation des commerces et des établissements publics.
Soudain, les Blancs se trouvaient contraints de servir les Noirs dans leurs magasins et de dîner à leurs côtés dans les restaurants.
De tels changements bouleversaient le rythme de leur vie quotidienne.
Nombreux étaient ceux qui dénonçaient la « loi sur les injustices civiques » (Civil Wrongs Bill), en maintenant que ces lois fédérales mettaient en péril leurs propres droits. Ils se raccrochaient à l'idée que les droits étaient limités : accorder plus de libertés aux Noirs revenait nécessairement à réduire celles dont jouissaient les Blancs. Compte tenu de l'équilibre précaire qui caractérisait les relations raciales dans le Sud, les Blancs étaient persuadés qu'ils seraient obligatoirement perdants si les Noirs gagnaient quoi que ce fût.
Dans toutes les régions à population majoritairement noire, la loi sur le droit de vote conférait aux Afro- Américains un nouvel et stupéfiant pouvoir. Dans ces bastions du vieux Sud esclavagiste, les Noirs, quatre fois plus nombreux que les Blancs, portèrent certains des leurs à des postes politiques.
Dans plusieurs circonscriptions rurales, comme les comtés de Macon et de Greene, en Alabama, les Afro-Américains se trouvèrent subitement détenteurs du pouvoir politique. Rares étaient les Blancs qui, avant l'ère des droits civiques, auraient pu concevoir de tels bouleversements. Au cours des années 1970, ce qui était naguère impensable se transforma en réalité politique.
Le mouvement des droits civiques changea définitivement la vie quotidienne des Blancs dans le Sud, mit un terme à leur attitude traditionnelle à l'égard des Noirs et, dans certaines villes, modifia l'équilibre des forces politiques. Il débarrassa les Afro-Américains de leur vernis de docilité et les investit d'une dignité nouvelle. Pour de nombreux Blancs, la vie était devenue méconnaissable. Confrontés à une réalité qu'ils n'avaient guère envisagée, certains d'entre eux ripostèrent avec les armes dont ils disposaient.
D'autres tentèrent d'échapper au bouleversement, essayant de maintenir le mode de vie auquel ils étaient si profondément attachés alors même que le sol se dérobait sous leurs pieds. Mais la fuite devant la réalité allait se révéler impossible. Si les Blancs luttèrent contre le mouvement des droits civiques au moyen de diverses stratégies, rares furent ceux qui échappèrent à son emprise à long terme.
En fin de compte, le mouvement des droits civiques transforma non seulement le Sud, mais l'ensemble de la nation. S'il modifia la vie et la mentalité des Sudistes, il apporta aussi à un certain nombre de Blancs un sentiment de libération : le sentiment d'échapper au statut d'avilisseurs et d'oppresseurs, au rôle qu'ils assumaient au sein d'un système racial étouffant.
À l'aube du XXIe siècle, l'inégalité raciale continue cependant de hanter la vie américaine. Les Afro-Américains demeurent trop largement défavorisés, sous-instruits ; ils sont trop nombreux à peupler les prisons. Et pourtant, bien des fantômes de Jim Crow qui hantaient le Sud se sont évanouis. Après le succès du mouvement des droits civiques, les Afro-Américains ont pu fréquenter des écoles d'où la ségrégation avait été bannie ; ils ont brigué - et obtenu - des responsabilités politiques ; ils ont joui d'une dignité que la culture Jim Crow leur refusait. Ces changements ont également touché et remodelé la vie des Blancs dans le Sud.
Le mouvement des droits civiques a contraint les Sudistes - les Noirs comme les Blancs - à s'engager plus avant sur le chemin de l'égalité raciale.