13 février 2009
Libres enfin : le mouvement des droits civiques
L'article ci-après est extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques.
Philip Dray
(Auteur de Capitol Men : The Epic Story of Reconstruction Through the Lives of the First Black Congressmen, Philip Dray est également le coauteur, avec Seth Cagin, de We Are Not Afraid : The Story of Goodman, Schwerner, and Chaney, and the Civil Rights Campaign for Mississippi.)
Medgar Evers, dirigeant de la NAACP dans le Mississippi, était un dirigeant dynamique dont l'assassinat devait mettre un terme brutal à la vie. C'était en 1963, il avait 37 ans. Si cette disparition fut un revers tragique pour le mouvement des droits civiques, elle galvanisa la protestation et suscita la sympathie du gouvernement fédéral pour la cause que défendait la victime.
Né en 1925 dans une zone rurale du Mississippi, Evers servit dans les forces armées américaines en Europe durant la Seconde Guerre mondiale. À son retour aux États-Unis, il suivit les cours de l'Alcorn College (une université traditionnellement réservée aux Noirs, située près de Lorman, dans le Mississippi) où il fut un étudiant et un sportif modèles. C'est là qu'il rencontra sa future femme, Myrlie, qu'il épousa en 1951.
Evers bénéficia de la protection du médecin et homme d'affaires noir, T. R. M. Howard, fondateur d'une société d'assurances et d'une clinique dans le delta du Mississippi. Howard avait également créé le Mississippi Regional Council of Negro Leadership, une organisation vouée au combat pour les droits civiques qui encourageait les membres afro-américains des professions libérales et du clergé à promouvoir au sein de la population noire l'initiative individuelle, la création d'entreprises et, finalement, l'exigence du respect des droits civiques.
Evers était résolu à voir régner dans son propre pays la liberté pour laquelle il avait combattu de l'autre côté de l'Océan. Il ne tarda pas à s'imposer comme l'un des plus efficaces militants du Mississippi Regional Council.
À l'instar de son mentor, il menait de front activités commerciales et militantisme : il travaillait en tant que représentant commercial de la Magnolia Mutual Life Insurance Company - dont Howard était propriétaire - tout en organisant des sections locales de la NAACP et le boycott des stations-service qui refusaient aux Noirs l'accès aux toilettes.
En 1954, Evers défia le système ségrégationniste en demandant son inscription à la faculté de droit de l'université du Mississippi, connue sous le nom de Ole Miss, où régnait la ségrégation. Sa candidature fut rejetée, mais sa tentative lui valut l'admiration du LÉgal Defense Fund de la NAACP et d'être par la suite nommé haut responsable de l'Association pour les opérations de terrain dans l'État du Mississippi, mission solitaire et dangereuse.
« Cela peut paraître bizarre, mais j'aime le Sud, déclara-t-il un jour. Je ne souhaite vivre nulle part ailleurs. Il y a ici des terres où l'on peut élever du bétail, et c'est ce que je ferai un jour. Il y a des lacs où l'on peut lancer sa ligne et se bagarrer avec une perche. Il y a ici de la place où mes enfants pourront jouer, grandir et devenir de bons citoyens - si les Blancs le leur permettent. » A l'époque, cependant, la coopération des Blancs apparaissait pour le moins problématique. Deux des plus tristement célèbres lynchages des États-Unis se produisirent alors dans le Mississippi : le meurtre, en 1955, d'un garçon de 14 ans, Emmanuel Till et, en 1959, le lynchage de Mack Charles Parker à Poplarville.
Evers participa à l'enquête sur le meurtre d'Emmanuel Till, une affaire qui suscita une large attention au niveau national. En dépit des preuves solides de la culpabilité des prévenus, il ne fallut pas plus de 67 minutes à un jury exclusivement composé d'hommes blancs pour les acquitter. L'un des jurés affirma par la suite que le jury s'était accordé « une pause soda » pour prolonger les délibérations au-delà d'une heure, de façon à leur donner « une apparence de sérieux ». (En mai 2004, le département de la Justice, qualifiant le procès de 1955 de « grotesque erreur judiciaire », rouvrit l'enquête sur le meurtre d'Emmanuel Till. Mais beaucoup de témoins potentiels étant morts depuis longtemps et les éléments de preuve s'étant évanouis, un grand jury renonça à inculper le dernier suspect encore en vie.)
Le Mississippi réagit vigoureusement à l'arrêt de la Cour suprême Brown contre Board of Education qui, en 1954, déclara illégale la ségrégation dans les écoles publiques sur l'ensemble du territoire des États-Unis. Des groupes de Blancs, constitués en « conseils de citoyens », résolurent de résister coûte que coûte à la déségrégation.
Evers, à qui l'admission à la Ole Miss avait été naguère refusée, apporta son aide à de jeunes Noirs qui voulaient tenter de s'y inscrire. En 1862, James Meredith, vétéran de l'U.S. Air Force, y fut admis sur injonction directe du juge de la Cour suprême Hugo Black. Mais les autorités de l'État refusèrent de se plier à cet ordre et Meredith ne put être admis en cours qu'après une nuit d'émeute qui fit deux morts et des centaines de blessés.
Alors que ses efforts en faveur de Meredith ne faisaient qu'accroître la haine que lui portaient les ségrégationnistes, Evers lança une série de boycotts, de sit-in et de manifestations à Jackson, la ville la plus importante du Mississippi.
Même la NAACP s'inquiétait parfois de l'action d'Evers. Au printemps 1963, alors que Martin Luther King menait une campagne de grande envergure à Birmingham, dans l'Alabama, Evers intensifia son mouvement de revendication à Jackson, exigeant le recrutement de policiers noirs, la création d'une commission biraciale, la déségrégation des restaurants dans le centre-ville et l'utilisation par les commerçants blancs des titres qu'exigeait la politesse (Monsieur, Madame ou Mademoiselle) lorsqu'ils s'adressaient à des clients noirs.
La réaction de la ville prit un tour menaçant. Des ouvriers édifièrent sur le proche parc des expositions de l'État du Mississippi de solides palissades susceptibles de contenir des milliers de protestataires - message sans équivoque à l'intention de ceux qui envisageaient de manifester. Nullement découragés, Evers et ses amis poursuivirent le combat. Les Noirs de la ville - et parmi eux beaucoup d'enfants - participèrent aux nombreuses manifestations et boycotts de magasins qui suivirent, n'hésitant pas à défiler dans les rues et à se joindre aux piquets de grève. Ces manifestations marquèrent l'apogée des longues années de militantisme de Medgar Evers. Le point culminant fut son apparition à la télévision locale où il vint expliquer les objectifs du mouvement.
Les Blancs n'avaient pas l'habitude de voir des Noirs sur le petit écran, et encore moins de les entendre présenter eux-mêmes leurs revendications ; beaucoup d'entre eux furent indignés.
Ne tardèrent pas à suivre diverses atteintes à sa vie : une bombe fut jetée sous l'auvent où était garée sa voiture, et il faillit être renversé par un véhicule. Rentrant chez lui, dans la soirée du 12 juin 1963, il tomba dans un guet-apens et fut criblé de balles alors qu'il sortait de sa voiture. Il mourut sur le seuil de sa propre maison.
L'assassinat d'un dirigeant aussi populaire souleva la fureur de la population noire.
Il y eut, plusieurs jours durant, de nombreuses confrontations avec la police dans le centre-ville de Jackson. Même les personnalités blanches chargées de la gestion municipale étaient choquées, car bien qu'il fût un agitateur, Evers faisait intimement partie du paysage local.
Concession inhabituelle, les édiles autorisèrent même une manifestation silencieuse pour honorer sa mémoire, alors que des dirigeants du mouvement des droits civiques arrivaient de tous les coins des États-Unis pour lui rendre hommage. Il fut enterré au Cimetière national d'Arlington, à Washington, avec les honneurs militaires.
Son frère Charles Evers reprit une part des responsabilités qu'assumait Medgar dans le mouvement de Jackson ;
Myrlie, sa veuve, devenue une militante de premier plan, devait présider la NAACP de 1995 à 1998.
Le destin voulut que le nom de Medgar Evers fût lié à l'une des plus pénibles affaires judiciaires qui ait marqué le mouvement des droits civiques. Son meurtrier, un ségrégationniste blanc nommé Byron De La Beckwith, issu d'une vieille famille du Mississippi, passa deux fois en jugement au cours des années 1960, mais fut deux fois acquitté par un jury blanc. Ce n'est qu'en 1994, soit trente ans après qu'Evers eut entraîné ses frères du Mississippi dans une croisade contre le sectarisme et l'intolérance, que Beckwith fut enfin jugé coupable et condamné à terminer ses jours en prison, où il est mort en 2001.
Evers finit donc par triompher, par-delà la mort.
L'année où il fut assassiné, seuls 28.000 Noirs du Mississippi avaient réussi à se faire inscrire sur les listes électorales. En 1971, ils étaient 250.000, et un demi-million en 1982. En 2006, le Mississippi était l'État qui comptait le plus grand nombre de Noirs à occuper des fonctions électives ; ils constituaient notamment le quart de sa représentation au sein de la Chambre basse du Congrès des États-Unis et 27 % des membres de l'assemblée législative de l'État.