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13 février 2009

ENCADRÉ - Les militants des droits civiques : meurtre dans le Mississippi

Libres enfin : le mouvement des droits civiques

 

L'article ci-après est extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques.

Philip Dray

(Auteur de Capitol Men : The Epic Story of Reconstruction Through the Lives of the First Black Congressmen, Philip Dray est également le coauteur, avec Seth Cagin, de We Are Not Afraid : The Story of Goodman, Schwerner, and Chaney, and the Civil Rights Campaign for Mississippi.)

L'assassinat des militants des droits civiques James Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner par l'association de membres de la police et du Ku Klux Klan, le 21 juin 1964, dans l'État du Mississippi, constitue l'un des événements essentiels qui marquèrent le mouvement des droits civiques. Deux des victimes étant de race blanche - et la police ayant vainement cherché, durant la majeure partie de l'été, à élucider le mystère de leur disparition - l'affaire prit une dimension nationale et suscita l'intérêt du FBI, ainsi que de la presse internationale, pour Philadelphia, minuscule localité du Mississippi d'où les jeunes gens avaient disparu.

Le Mississippi était, traditionnellement, un État conservateur où les Blancs exerçaient une forte domination sur la population noire, majoritaire ; il s'était, au cours des années, enfoncé dans une attitude d'extrême méfiance à l'égard des étrangers ou de quiconque menaçait « le mode de vie sudiste », c'est-à-dire la ségrégation et la non-reconnaissance de nombreux droits fondamentaux des Noirs. Dès 1961, les militants des droits civiques avaient concentré leurs efforts sur le Mississippi pour y obtenir l'extension du droit de vote car, dans ce contexte répressif, peu de Noirs avaient accès aux urnes. L'inscription des Noirs sur les listes électorales demeurait une tâche ardue, car les volontaires étaient fréquemment molestés et arrêtés.

Craignant que le reste des États-Unis ne prenne pas pleinement conscience de la gravité de la situation, le mouvement des droits civiques conçut le Mississippi Summer Project connu par la suite sous le nom de Freedom Summer (été de la liberté) : un millier d'étudiants nordistes, en majorité blancs, devaient se répandre dans l'État pour encourager et faciliter l'inscription sur les listes électorales et, par leur présence, faire mieux connaître la situation du Mississippi. Face à l'imminence d'une telle « invasion », la résistance locale se raidit. Les personnalités locales les plus combatives jurèrent de s'opposer au projet et le Ku Klux Klan, société d'autodéfense blanche recourant traditionnellement à la violence et à l'intimidation pour faire respecter les usages racistes en vigueur dans la région, connut un regain de vitalité.

Le tout premier jour de l'été de la liberté, le 21 juin, trois militants des droits civiques - James Chaney, un Noir du Mississippi âgé de 21 ans, Andrew Goodman, étudiant new-yorkais de 20 ans et Michael Schwerner, travailleur social dans le Lower East Side de New York qui, à 24 ans, était un vétéran du mouvement des droits civiques - se rendirent en voiture dans le petit village noir de Longdale pour enquêter sur une attaque récente du Ku Klux Klan. Ils étaient déjà venus dans ce lieu reculé dans l'intention d'ouvrir un cours visant à enseigner aux Noirs comment s'inscrire sur les listes électorales.

Après avoir rencontré leurs contacts locaux et vu les ruines calcinées d'une église incendiée par le Klan, les jeunes gens roulaient en direction du siège du comté de Philadelphia quand ils furent arrêtés pour excès de vitesse par le shérif adjoint Cecil Ray Price. Celui-ci les plaça en état d'arrestation et les escorta jusqu'à la prison du comté de Neshoba.

Les militants, bien que naturellement méfiants à l'égard de la police locale, n'opposèrent aucune résistance. Comme tous les membres de leur mouvement, ils avaient foi en la force de la non-violence et du refus de la confrontation pour atteindre l'objectif de l'égalité raciale.

Ils ne pouvaient nullement savoir que Price faisait partie d'un complot monté par le Ku Klux Klan, afin de les maintenir en prison le temps de rameuter la foule.

Dans la soirée, l'adjoint libéra les trois jeunes gens qui, aussitôt, grimpèrent dans leur voiture pour rejoindre Meridian, où se trouvait leur base, à environ une demi-heure de route en direction du sud. Mais, sur la route de campagne plongée dans l'obscurité, un groupe de voitures du Klan, dont celle de Price, les prit en chasse.

Après les avoir amenés dans un lieu à l'écart, les hommes du Klan arrachèrent les jeunes gens de leur voiture, les assassinèrent à coups de feu et enterrèrent leurs cadavres dans une digue de terre sur le terrain d'une laiterie voisine.

S'ensuivit une enquête de 44 jours, durant lesquels les agents du FBI dépêchés par le président Johnson ratissèrent le territoire de l'État. Tout au long de l'été, le monde suivit les informations concernant le mystère de cette disparition, tandis que les autorités du Mississippi se refusaient même à mener une enquête, affirmant qu'il s'agissait probablement d'un canular. Quand, le 4 août, le FBI finit par localiser les cadavres des trois jeunes gens, le pays unanime se leva pour exiger que les auteurs d'un crime aussi odieux soient arrêtés et châtiés.

Dans le système judiciaire américain, les meurtriers sont normalement jugés dans les tribunaux de l'État où le crime a été commis, et selon la législation en vigueur dans cet État. Après que le Mississippi eut refusé la présomption de meurtre, le gouvernement fédéral se mit en quête d'une solution de rechange. Dans les années 1940, Washington avait tenté, en vain, de poursuivre en justice les bandes sudistes coupables de lynchage, en s'appuyant sur les lois relatives aux droits civiques adoptées à l'époque reculée de la Reconstruction. Malgré l'échec de ces tentatives, le département de la Justice résolut de s'engager une nouvelle fois dans cette voie.

Début décembre 1964, le FBI procéda à l'arrestation de 21 personnes - des membres locaux du Ku Klux Klan et des policiers, parmi lesquels le shérif du comté de Neshoba et son adjoint - et les accusa de complot visant à violer les droits civiques des trois militants. L'accusation fut contrainte de parcourir toutes les étapes de la procédure judiciaire jusqu'à la Cour suprême des États-Unis pour obtenir que les lois soient clairement explicitées et jugées applicables à cette affaire. Mais, en 1967, dans un verdict qui allait faire date, un jury fédéral composé de citoyens du Mississippi déclara coupables sept des inculpés, et le tribunal fédéral prononça des sentences allant jusqu'à dix ans de prison.

L'assassinat de Chaney, Goodman et Schwerner fut l'événement qui permit de vaincre la résistance acharnée de la « forteresse Mississippi ».

Si un certain nombre de militants des droits civiques notèrent avec amertume qu'il avait fallu la mort de Blancs pour qu'enfin la nation se préoccupe de la situation qui prévalait dans le Mississippi, la puissante réaction de l'ensemble de la population américaine contribua à évincer une fois pour toutes les formes particulièrement brutales de discrimination raciale en vigueur dans cet État. Aujourd'hui, les Noirs du Mississippi participent en grand nombre aux élections, siègent au sein des organes législatifs de l'État et il leur arrive de représenter ce dernier au Congrès des États-Unis.

Au cours des décennies suivantes, nombre de citoyens du Mississippi éprouvèrent de la honte et des voix réclamèrent que l'État reconnaisse ses torts dans la manière dont il avait traité cette affaire. Le 21 juin 2005, soit très exactement 41 ans après la disparition des trois jeunes gens, un tribunal d'État du Mississippi reconnut coupable d'homicide Edgar Ray Killen, un membre du Klan qui avait participé à l'organisation du complot et avait longtemps échappé au verdict de la justice. Les Américains de toutes races et origines ethniques accueillirent l'événement comme une victoire symbolique de la justice et la résolution partielle d'un crime qui hantait depuis longtemps la mémoire nationale.

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