La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

13 février 2009

ENCADRÉ - Ralph Johnson Bunche : universitaire et homme d'État

Libres enfin : le mouvement des droits civiques

 

L'article ci-après est extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques.

Brian Urquhart

(Ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, Brian Urquhart est l'auteur de Hammarskjöld, A Life in Peace and War, Ralph Bunche : An American Odyssey et d'autres études historiques.)

Alors même qu'ils menaient le combat pour leurs droits civiques, les Afro-Américains prouvaient, par leur parcours individuel, le bien-fondé de leur cause.

L'œuvre accomplie par l'universitaire et fonctionnaire international Ralph Bunche, prix Nobel de la paix, a démontré à tous les esprits impartiaux que les Noirs américains pouvaient pleinement contribuer à la vie de la société américaine.

Ralph Bunche naît à Detroit, dans le Michigan, le 7 août 1904. Son père est coiffeur itinérant, sa mère femme au foyer et pianiste amateur. Son père abandonne le foyer familial et sa mère décède alors qu'il a quatorze ans. Il va alors vivre à Los Angeles, chez sa grand-mère maternelle - une femme dont la sagesse et la force de caractère exerceront sur lui une forte influence. Il obtient avec mention son diplôme de l'université de Californie à Los Angeles et poursuit en qualité de boursier des études supérieures à Harvard.

Dès son plus jeune âge, Bunche, profondément marqué par la discrimination raciale, se montre déterminé à la combattre. De ses études sur l'Afrique coloniale, il retire la conviction qu'il existe bien des points communs entre le colonialisme et la discrimination raciale aux États-Unis. Et il est décidé à contribuer aux efforts pour mettre fin à l'un et à l'autre.

Bunche crée le département de sciences politiques de l'université Howard, université de Washington traditionnellement réservée aux Noirs. Ses nombreux articles sur la discrimination raciale serviront plus tard de référence au mouvement des droits civiques. Bunche fait en outre œuvre de pionnier dans l'étude du colonialisme aux États-Unis. Il travaille en étroite collaboration avec l'économiste et sociologue suédois Gunnar Myrdal, dont l'étude sur les relations raciales aux États-Unis, An American Dilemma (1944), sera citée par la Cour suprême à l'appui de son arrêt Brown contre Board of Education.

Quand surgit la menace de la Seconde Guerre mondiale, Bunche est promu conseiller du gouvernement pour l'Afrique, puis transféré au département d'État (où il est le premier Noir à occuper un poste de responsabilité) pour travailler sur la future charte des Nations unies. Lors de la conférence de San Francisco, en 1945, il rédige deux chapitres de la charte, l'un sur les territoires non autonomes (les colonies), l'autre sur le régime de tutelle. Ces articles serviront de références pour l'accélération de la décolonisation après la guerre. Bunche a contribué tout autant que d'autres à faire de la décolonisation une réalité.

Dans le cadre de la nouvelle Organisation des Nations unies, Bunche met au point le régime de tutelle.

Il accomplit au sein du Secrétariat des Nations unies un travail incomparable. En qualité de secrétaire de la Commission spéciale des Nations unies sur la Palestine (1947), il rédige le rapport résumant les vues de la majorité de la Commission sur le partage du territoire, ainsi que celui, minoritaire, sur la création d'un État fédéral. Adopté par l'Assemblée générale des Nations unies, le premier restera l'objectif de base de tous ceux qui chercheront à établir la paix au Moyen-Orient.

En mai 1948, la Grande- Bretagne quitte la Palestine, un État juif est institué dans la partie de la Palestine dont les limites ont été définies par l'Assemblée générale, et cinq États arabes envahissent le nouvel État d'Israël. Le Conseil de Sécurité de l'ONU désigne un médiateur, le comte Folke Bernadotte, dont Bunche est le principal conseiller. Ils parviennent tous deux à établir une trêve en Palestine, et Bunche met en place un groupe d'observateurs militaires pour veiller à son application ; cette initiative marque le début des opérations de maintien de la paix de l'ONU. Après l'assassinat de Bernadotte par le groupe Stern (une faction sioniste extrémiste condamnée aussi bien par Bunche que par la majorité sioniste) à Jérusalem en septembre 1948, Bunche est nommé médiateur. Il engage en janvier 1949 les premiers pourparlers d'armistice, en commençant par l'Égypte et Israël. Des accords d'armistice sont conclus entre Israël et ses quatre voisins arabes, en préalable à la cessation des hostilités. En 1950, Bunche reçoit le prix Nobel de la paix pour ses travaux.

En 1953, le Suédois Dag Hammarskjöld devient Secrétaire général des Nations unies. Nommé secrétaire général adjoint, Bunche devient le plus proche conseiller politique d'Hammarskjöld. En 1956 - après la nationalisation du canal de Suez par l'Égypte - Israël, la France et la Grande-Bretagne envahissent l'Égypte, initiative mal inspirée qui choque le monde entier. Obtenir le retrait des envahisseurs hors des frontières de l'Égypte exige la création de quelque chose de totalement nouveau, une « force de police et de paix » des Nations unies, comme l'appelle son initiateur, le Canadien Lester Pearson.

Hammarskjöld charge Bunche de lever et déployer cette force dans un délai minimum. Les menaces d'intervention de l'Union soviétique ajoutent à l'urgence de l'opération. Travaillant sans relâche, avec le soutien enthousiaste des États-Unis et de nombreux autres pays, Bunche rassemble et déploie en Égypte la Force d'urgence des Nations unies, huit jours seulement après que l'Assemblée générale a ordonné sa constitution.

Son travail de pionnier dans le maintien de la paix à l'échelle internationale est l'œuvre dont Bunche retirera le plus de fierté. En 1960, il lance et dirige l'opération de maintien de la paix au Congo où il déploie quelque 20.000 soldats ; il lance une opération du même ordre à Chypre en 1964. Après la disparition de Dag Hammarskjöld dans un accident d'avion en Afrique, Ralph Bunche devient l'indispensable conseiller de son successeur, le Birman U Thant - si indispensable que ce dernier le supplie de ne pas céder à son désir de quitter les Nations unies pour participer à plein temps au mouvement des droits civiques. Bunche meurt le 9 décembre 1971, victime à la fois du surmenage et du diabète.

Ralph Bunche avait une passion pour l'action, mais se souciait fort peu de sa gloire personnelle. (Il envisagea même de refuser le prix Nobel.) On garde en mémoire ses grandes réalisations, mais on oublie souvent le rôle majeur qu'il y a tenu. Les Afro-Américains, les millions d'êtres humains libérés de l'ancien système colonial et l'Organisation des Nations unies elle-même lui doivent une reconnaissance particulière. Il fut l'un des plus grands serviteurs de l'humanité qu'ait connus le XXe siècle.

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