13 février 2009
Libres enfin : le mouvement des droits civiques
L'article ci-après est extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques.
Wilson Jeremiah Moses
(Wilson Moses, qui enseigne l'histoire à l'université d'État de Pennsylvanie, est l'auteur de l'article savant « Marcus Garvey : A Reappraisal » et de plusieurs ouvrages, tels que The Golden Age of Black Nationalism, 1850-1925.)
Marcus Garvey (1887-1940), éminent nationaliste noir du début du XXe siècle, est né à la Jamaïque mais a passé aux États-Unis ses années les plus accomplies. Adepte enthousiaste du capitalisme, il pense que les Afro- Américains et tous les autres Noirs à travers le monde doivent unir leurs efforts pour mettre en place des institutions susceptibles de concentrer entre leurs mains la richesse et le pouvoir. Dans ce but, il crée, entre autres organisations, l'United Negro Improvement Association (UNIA). La lecture du livre de Booker Washington, Up From Slavery, le conduit à s'interroger : « Où est le gouvernement de l'homme noir ? Où sont son roi et son royaume ? Où sont son président, son territoire, ses ambassadeurs, son armée, sa marine et ses hauts responsables ? Ne les trouvant pas, je décidai de contribuer à leur création. » Garvey est né dans la paroisse de St. Ann, en Jamaïque où, dès sa prime adolescence, il travaille comme apprenti imprimeur chez son parrain, Alfred Burrowes. Le père de Garvey, tout comme son parrain, est passionné de lecture, de sorte que le jeune Marcus s'initie, dès son plus jeune âge, au monde des lettres. Parti pour Kingston, il se distingue dans le métier de typographe et s'intéresse au journalisme.
Mis à l'index pour avoir tenté de syndiquer des travailleurs, il quitte la Jamaïque. Après un séjour en Amérique latine, il passe deux ans en Angleterre, où il suit en auditeur libre les cours de l'université de Londres et travaille pour le nationaliste noir égypto-soudanais Duse Mohammed Ali, fondateur de l' African Times and Orient Review.
Garvey a la ferme intention d'étendre aux États- Unis son programme d'émancipation des Noirs.
Y prenant pied en 1915, il affirme que les Afro- Américains peuvent se faire respecter en créant leur propre pouvoir économique.
Dans cet objectif, il s'attache à mettre en place un réseau d'entreprises commerciales tenues par des Noirs : magasins d'alimentation, blanchisseries et autres commerces susceptibles de prospérer en marge de l'économie blanche. Bien que ces différentes initiatives pour organiser les masses ne rencontrent que peu de succès, son acharnement vaut à Garvey une renommée croissante et, à la fin de la Première Guerre mondiale, son nom est largement connu au sein de la population noire américaine.
Garvey maîtrise parfaitement l'art de manipuler les médias et de susciter des événements qui frappent l'opinion publique.
Il fonde son propre journal, Negro World, largement diffusé dans tous les États- Unis et dans quelques pays d'Amérique latine. Il organise à New York des rassemblements annuels hauts en couleur, au cours desquels hommes et femmes défilent sous un drapeau rouge, noir et vert. Cet étendard, ainsi que d'autres emblèmes tricolores, est aujourd'hui encore populaire chez les Afro-Américains. Les insignes militaires saisissants arborés parfois par les partisans de Garvey donnent clairement à voir l'image nationaliste et militaire que ce mouvement entend projeter. La légende rapporte qu'on demanda un jour à un chef congolais dans un village perdu au fin fond de l'Afrique ce qu'il savait à propos des États-Unis. « Je connais le nom de Marcus Garvey », aurait-il répondu.
Sous le nom de Black Star Line, l'UNIA lance, sans succès, une tentative afin d'ouvrir le monde aux produits des entreprises commerciales noires.
L'organisation vend des quantités impressionnantes d'actions, essentiellement à des petits porteurs de modeste condition, et acquiert plusieurs navires à vapeur, malheureusement en mauvais état.
Garvey croit en la séparation des races et manifeste sa volonté de coopérer avec les dirigeants des organisations racistes blanches, notamment le Ku Klux Klan. Sa rencontre avec les responsables de ce dernier lui vaut les violentes critiques de plusieurs dirigeants noirs qui lui étaient déjà hostiles.
Parmi ses opposants les plus acharnés figure A. Philip Randolph, fondateur et chef de file de la Brotherhood of Sleeping Car Porters (Corporation des employés des wagons-lits), le plus ancien des syndicats américains, à prédominance noire. Randolph accuse Garvey de collaborer avec les racistes blancs à la mise au point d'un plan visant à rapatrier les Noirs américains en Afrique. Tout en niant poursuivre un tel projet, Garvey n'en envoie pas moins des émissaires au Liberia afin d'y examiner les possibilités d'implantation de nouvelles entreprises commerciales ; ses idées suscitent d'ailleurs une sympathie considérable chez les jeunes intellectuels africains.
En 1925, Garvey, accusé par la justice fédérale d'utiliser les services de la poste à des fins frauduleuses, est emprisonné. Il rejette cette accusation, que même certains de ses détracteurs jugent abusive. Gracié par le président Calvin Coolidge en 1927, Garvey, en tant qu'auteur d'un délit ne bénéficiant pas de la citoyenneté américaine, est néanmoins renvoyé immédiatement dans sa Jamaïque natale. W. E. B. Du Bois, l'un de ses plus sévères détracteurs, lui souhaite cependant bonne chance et l'encourage à poursuivre ses efforts dans sa propre patrie.
Garvey va s'établir à Londres, où il lance une nouvelle revue, The Black Man, qui prend pour cible des personnalités noires américaines aussi éminentes que le champion de boxe poids lourd Joe Louis, le comédien et militant politique Paul Robeson ainsi que la figure religieuse très controversée de Father Divine, leur reprochant de n'avoir pas su offrir aux Noirs des dirigeants dignes de ce nom. Il ne parvient pas néanmoins à reconstruire son organisation. Garvey conserve pourtant aux États- Unis une popularité suffisamment importante pour attirer un public attentif à une réunion qu'il organise à Windsor, dans l'Ontario, au Canada, juste en face de Detroit, la ville du Michigan qui avait été naguère l'un de ses bastions. Il mène ses dernières opérations depuis Londres, où il meurt en 1940.