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13 février 2009

« Cela ne peut plus durer » - l'égalité inscrite dans la loi

Libres enfin : le mouvement des droits civiques - chapitre 6

 
Signature de la Loi sur les droits civiques en 1964
Le président Johnson signe la Loi sur les droits civils en 1964 en présence du ministre de justice Kennedy et autres dignitaires.

L'article ci-après, extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques, contient les éléments suivants :

L'évolution politique
Lyndon Baines Johnson
La loi de 1964 sur les droits civiques

Les dispositions de la loi
La loi de 1965 sur le droit de vote : le contexte
Dimanche sanglant à Selma
La marche de Selma à Montgomery
La promulgation de la loi sur le droit de vote
Les dispositions concrètes de la loi

Le mouvement des droits civiques conduit par Martin Luther King et quelques autres fut le catalyseur qui permit l'adoption de deux nouvelles lois d'une portée sans précédent. Le Civil Rights Act de 1964 et le Voting Rights Act de 1965 allaient enfin inscrire dans le droit, avec rigueur et fermeté, l'égalité des Afro-Américains. Elles furent adoptées grâce, en partie, à la transformation structurelle du contexte politique américain, notamment à l'élévation d'esprit inattendue d'un président sudiste acquis à la cause des droits civiques, dont la détermination permit de vaincre les forces qui avaient jusque-là fait obstacle aux lois antérieures. Mais surtout, ces lois reçurent le soutien d'un corps électoral de plus en plus favorable au changement - les millions d'Américains horrifiés par le comportement des ségrégationnistes du Sud.

L'évolution politique

Après l'échec lors de la Reconstruction des tentatives pour garantir les droits civiques des Noirs dans le Sud, les efforts déployés au niveau national pour mettre fin au système Jim Crow s'étaient heurtés à deux grands obstacles : le système des partis politiques et les règles régissant le fonctionnement du Congrès des États-Unis. Après l'acquisition par Washington, au terme de la guerre du Mexique (1846-1848), de vastes territoires potentiellement esclavagistes (notamment la Californie et une grande partie de l'actuel Sud américain), les partis politiques adoptèrent des positions de plus en plus tranchées : les démocrates étaient favorables au Sud et à l'extension de l'esclavage ; les whigs, et plus tard les républicains, penchaient pour le Nord ; ils étaient opposés à l'extension de l'esclavage dans les nouveaux territoires et avaient souvent la conviction que l'abolition complète de l'esclavage n'était qu'une question de temps. Les whigs et les républicains étaient à l'époque favorables à une action vigoureuse du pouvoir fédéral afin de promouvoir le développement économique. Les Sudistes et les démocrates, craignant une intervention nationale à l'encontre de l'esclavage, étaient favorables à la suprématie des États face à un gouvernement fédéral dont les pouvoirs devaient se limiter strictement à ceux que lui conférait explicitement la Constitution. Ce concept des « droits des États » est profondément ancré dans l'histoire américaine. Au début du XIXe siècle, il se trouva cependant étroitement lié aux questions de l'esclavage, de la ségrégation et des droits civiques.

Ces schémas persistèrent après la guerre de Sécession. Les républicains radicaux insistaient pour que la Reconstruction assurât le respect des droits des Afro-Américains. Après la Reconstruction, le « Parti de Lincoln » - les républicains - continua à bénéficier du soutien de la majorité des Noirs tandis que le Parti démocrate se muait en une alliance entre ségrégationnistes sudistes et populations urbaines du Nord, composées surtout d'immigrés et d'ouvriers du secteur industriel. À mesure que l'on avançait dans le XXe siècle, l'aile nordiste du Parti démocrate devint plus progressiste et, avec le New Deal du président Franklin Roosevelt, accepta plus facilement l'attribution de larges pouvoirs au gouvernement fédéral. Mais si les démocrates progressistes du Nord s'irritaient souvent du racisme sudiste, le parti ne pouvait se passer, au niveau national, du soutien du « Sud profond ».

Les règles en vigueur au Sénat des États-Unis constituaient un autre obstacle considérable à l'adoption de lois sur les droits civiques. Pour être adoptée, il suffit qu'une loi soit votée à la majorité simple, mais un seul sénateur peut bloquer le vote en refusant simplement d'arrêter de parler et de quitter la tribune.

À l'époque, les deux tiers des sénateurs pouvaient voter la « clôture » du débat. Autrement dit, aucune loi de quelque importance ne pouvait franchir le barrage du Sénat si elle n'obtenait pas l'adhésion des deux tiers de ses membres. Ce qui signifiait que les sénateurs sudistes, élus dans des États où les Noirs étaient systématiquement privés du droit de vote, pouvaient - et ne s'en privaient pas - bloquer les textes de loi relatifs aux droits civiques.

Cette stratégie dite de l'« obstruction » bloqua au fil des années le vote d'un grand nombre de lois. En 1946, une obstruction de plusieurs semaines fit échouer un projet de loi qui bénéficiait du soutien de la majorité et visait à bannir la discrimination sur le lieu de travail. Strom Thurmond, à l'époque sénateur démocrate de Caroline du Sud, occupa la tribune sans interruption pendant 24 heures et 18 minutes, pour faire obstacle à l'adoption de la loi de 1957 sur les droits civiques, loi au demeurant modérée.

Cependant, le paysage politique évoluait lentement dans un sens qui allait se révéler favorable au mouvement des droits civiques.

Le nombre des électeurs noirs, au moins dans le Nord, avait sensiblement augmenté. Durant la majeure partie de l'histoire du pays, l'immense majorité des Afro-Américains résidait dans le Sud. Mais dans la première moitié du XXe siècle, ils furent nombreux à quitter le Sud pour gagner Chicago et d'autres villes du Nord : on estime à 6 millions le nombre des Noirs qui participèrent à cette « grande migration ». Si le Nord n'était pas exempt de préjugés racistes, les Noirs y jouissaient du droit de vote, de sorte qu'ils devinrent une cible de plus en plus intéressante pour les hommes politiques ambitieux.

En 1960, le candidat démocrate à la présidence, le sénateur John Kennedy était résolu à élargir sa part du vote afro-américain traditionnellement acquis au Parti républicain. Quand Martin Luther King fut emprisonné à la suite d'un sit-in à Atlanta, Kennedy téléphona à son épouse, Coretta Scott King, pour lui exprimer sa sympathie, tandis que son frère Robert Kennedy, le futur Attorney General, déployait tous ses efforts pour obtenir la remise en liberté du détenu. Libéré sous caution, King reconnut devoir « une immense gratitude à l'égard du sénateur Kennedy et de sa famille ». On estime que Kennedy bénéficia d'environ 70 % des voix afro-américaines dans une élection extrêmement serrée, où il l'emporta sur son concurrent républicain, le vice-président Richard Nixon, par moins de 1 % du vote populaire.

Si les historiens divergent sur le bilan du gouvernement Kennedy dans le domaine des droits civiques, il faut reconnaître qu'il fut meilleur que celui de ses prédécesseurs du XXe siècle, même s'il ne fut pas à la mesure des attentes des militants. À plusieurs reprises, John et Robert Kennedy incitèrent Martin Luther King à la modération. Mais lorsque ce dernier fonçait, les Kennedy en général suivaient.

Comme il a été dit plus haut, le président Kennedy avait déposé un vaste projet de loi en matière de droits civiques à la suite des événements de Birmingham. Après son assassinat en novembre 1963, c'est à son vice-président et successeur, Lyndon Johnson, qu'échut la responsabilité de cette législation.

Lyndon Baines Johnson

Le nouveau président possédait deux atouts considérables : une personnalité d'une rare puissance, et une connaissance sans précédent peut-être à la fois des rouages du Congrès et de ses membres. De 1954 à 1960, Johnson avait été, selon son biographe Robert Dallek, « le dirigeant de la majorité le plus efficace de l'histoire du Sénat ». À sa maîtrise de règles et traditions souvent ésotériques, Johnson ajoutait ce qu'on pourrait appeler un intense pouvoir de persuasion. « Il avançait comme la marée montante, a dit son vice-président, Hubert Humphrey. Il passait à travers les murs. […] Il envahissait tout l'espace. » L'historienne Doris Kearns Goodwin, qui travaillait à la Maison-Blanche sous le gouvernement Johnson, a évoqué la capacité qu'avait ce dernier de concentrer toute son énergie pour arracher à un sénateur récalcitrant le vote dont il avait besoin.

Elle appelait cela « le traitement ». Le biographe de Martin Luther King, Marshall Frady, le décrit ainsi :

[…] une méthode féroce de persuasion qui procédait par une sorte d'engloutissement physique progressif : enveloppant de son bras immense l'épaule d'un collègue, tout en lui empoignant de l'autre main le revers de la veste ; puis lui ajustant son nœud de cravate, avant de lui marteler gentiment la poitrine et de pointer l'index dans la chemise.

 

Johnson abaissait alors son visage et le rapprochait de plus en plus de celui de son interlocuteur, tout en intensifiant ses exhortations, au point de le faire basculer.

 

Johnson, né au Texas dans une famille pauvre, avait une compréhension intime des conditions de travail des Afro- Américains et des immigrés d'origine mexicaine. Représentant, puis sénateur d'un État du Sud, les nécessités électorales l'avaient obligé à tempérer ses vues progressistes en matière de droits civiques et d'égalité raciale. Mais après son accession imprévue à la présidence, Johnson consacra pleinement son talent politique à l'adoption des lois historiques sur les droits civiques.

À Richard Russel, influent sénateur de Géorgie dont l'opposition au projet de loi constituait un redoutable obstacle, le nouveau président déclara : « Je n'ai l'intention ni d'ergoter ni de transiger, mais de le faire adopter tel quel, Dick, et si vous vous mettez en travers de mon chemin, je vous passerai sur le corps.

Je vous préviens, parce que je vous aime bien. »

La loi de 1964 sur les droits civiques

Depuis près d'un siècle, de nombreux États avaient réussi à ignorer le sens évident du Quatorzième Amendement :

Aucun État ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis ; ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relève de sa juridiction l'égale protection des lois.

 

Les décisions de justice comme l'arrêt Brown contre Board of Education et les nombreuses autres obtenues par Thurgood Marshall et la NAACP établissaient que nul gouvernement - pas même ceux des États du Sud profond - ne pouvait pratiquer de discrimination à l'encontre de qui que ce fût. Les militants des droits civiques, tels les voyageurs de la liberté, risquaient leur vie ; mais au moins ne faisait-il aucun doute qu'ils avaient la loi pour eux et que leurs agresseurs la transgressaient.

Mais le propriétaire d'un cinéma ou de la cafétéria d'un grand magasin n'était pas le gouvernement. Le mouvement des droits civiques devait donc livrer bataille ville après ville, et contre une activité commerciale à la fois. Certes, le courageux refus de Rosa Parks d'aller s'asseoir à l'arrière de l'autobus avait abouti à la déségrégation dans les transports publics à Montgomery, dans l'Alabama ; mais il faudrait des centaines, voire des milliers, de Rosa Parks - et de Martin Luther King - pour parvenir au même résultat dans tout le Sud.

Seule une loi permettrait d'interdire les actes privés de discrimination dans les lieux publics. Une telle loi représenterait un élargissement spectaculaire de l'autorité fédérale. La Constitution définit les pouvoirs du gouvernement fédéral et, dans les amendements adoptés après la guerre de Sécession, ceux des gouvernements des États. Elle ne dit rien à propos de la cafétéria du magasin Woolworth.

Finalement, les promoteurs de ce qui devint la loi de 1964 sur les droits civiques affirmaient - ce que confirmerait la justice - que le Congrès avait autorité pour interdire la discrimination dans l'emploi, les services publics et autres domaines de la vie.

Ils se fondaient sur la clause de la Constitution (Article I, Section 8) conférant au Congrès le pouvoir de « réglementer le commerce […] entre les divers États ». En ce milieu du XXe siècle, pratiquement tout échange économique impliquait quelque forme de commerce inter-États pour peu qu'on y regardât de près. En 1969, la Cour suprême, dans son arrêt Daniel contre Paul, rejeta le recours d'un « club de loisirs » qui prétendait échapper à l'interdiction de discrimination au motif qu'il ne pratiquait aucune activité inter- États. Dans ses conclusions, la Cour soulignait le fait que le snackbar servait des hamburgers et des hot-dogs ; or « les principaux ingrédients utilisés dans la fabrication du pain « étaient produits et élaborés dans d'autres États ».

La soumission au Congrès du projet de loi sur les droits civiques (1964) suscita l'un des plus grands combats politiques de l'histoire du pays. La loi finit par être adoptée parce que de nombreux Américains avaient condamné le comportement du shérif Bull Connor. Mais le vote de la loi nécessita également les formidables talents politiques de Johnson. Il était acquis qu'une majorité de républicains et de démocrates des États du Nord soutiendraient le projet de loi, mais il fallait que Johnson obtînt la majorité des deux tiers au Sénat pour l'emporter face à l'inévitable obstruction des démocrates sudistes.

Dans son premier discours sur l'état de l'Union, le 8 janvier 1964, Johnson demanda instamment au Congrès de « faire en sorte que cette session […] reste dans l'histoire comme celle qui aura fait plus pour les droits civiques que l'ensemble combiné des cent sessions qui l'ont précédée ». Les mois qui suivirent donnèrent lieu à une intense activité au Congrès. Les auditions publiques de la Chambre des représentants recueillirent pendant plus de 70 jours quelque 275 dépositions consignées sur près de 6.000 pages. À l'issue de ce processus, la Chambre vota le projet de loi par 290 voix contre 130.

Au Sénat, la manœuvre d'obstruction devait durer 57 jours, pendant lesquels l'assemblée ne traita pratiquement aucun autre sujet. Le 10 juin 1964, le Sénat se prononça enfin, par 71 voix contre 29, pour la clôture du débat ; c'était la première fois qu'une telle décision intervenait s'agissant d'un vote sur les droits civiques.

Une semaine plus tard, le Sénat vota sa propre version du projet de loi. Le 2 juillet 1964, la Chambre des représentants approuva le texte du Sénat et l'envoya à la Maison-Blanche.

Le président Johnson y apposa sa signature le soir même, et s'adressa à la nation dans un discours télévisé. « Des Américains de toute race et de toute couleur de peau ont donné leur vie pour que triomphe notre liberté », déclara-t-il, avant d'ajouter :

Des Américains de toute race et de toute couleur de peau se sont efforcés de construire une nation offrant à tous de plus larges chances. Aujourd'hui, notre génération est appelée à poursuivre la recherche sans fin de la justice sur notre propre territoire.

 

Nous tenons pour évident que tous les hommes sont créés égaux. Pourtant, nombre d'entre eux n'ont pas droit à un égal traitement.

 

Nous tenons pour évident que tous les hommes jouissent de certains droits inaliénables. Pourtant, nombre d'Américains ne jouissent pas de ces droits.

 

Nous tenons pour évident que tous les hommes ont droit aux bienfaits de la liberté. Pourtant, des millions d'entre eux sont privés de ces bienfaits - non parce qu'ils s'en sont montrés indignes, mais à cause de la couleur de leur peau.

 

Les raisons de cette situation sont profondément enracinées dans l'histoire, la tradition et la nature même de l'homme.

 

Nous sommes à même de comprendre - sans rancœur ni haine - comment tout cela est arrivé.

 

Mais cela ne peut plus durer. Notre Constitution, fondement de notre République, l'interdit. […] L'objectif de la loi est simple.

 

Elle ne réduit en rien la liberté de quelque Américain que ce soit, pour autant qu'il respecte les droits d'autrui.

 

Elle n'accorde aucun traitement particulier à quelque citoyen que ce soit.

 

Elle dit que la seule limite que puisse connaître l'aspiration d'un homme au bonheur, et à la prospérité future de ses enfants, dépend de ses seules capacités.

 

Elle dit que ceux qui sont égaux devant Dieu seront aussi égaux dans l'isoloir, à l'école, et au travail. […] Mes chers compatriotes, le moment est venu de franchir le pas. Nous ne devons pas faillir.

 

Tarissons la source du poison raciste. Prions pour que nos cœurs s'ouvrent à la sagesse et à la compréhension. Laissons de côté les différences sans fondement et rendons à notre nation son intégrité. Faisons en sorte que se lève rapidement le jour où notre force incommensurable et notre esprit sans bornes connaissent enfin la liberté.

 

Les dispositions de la loi

Après deux siècles d'esclavage, de ségrégation et d'inégalité devant la loi - avec les dommages économiques qui en résultaient - la loi de 1964 sur les droits civiques donnait au gouvernement fédéral et aux personnes privées la garantie légale dont ils avaient besoin pour s'opposer de front à la discrimination raciale (et sexiste, car ce domaine était aussi abordé dans la loi).

Cette garantie est énoncée dans une série de grands articles ou « titres ». Parmi les dispositions essentielles figurent :

• Titre I : abolit les règles génératrices d'inégalité régissant l'inscription sur les listes électorales.

• Titre II : interdit la discrimination dans les lieux et services publics. Ce titre autorise tout citoyen à intenter une action en justice pour obtenir réparation immédiate sous la forme d'une injonction du tribunal et permet à l'Attorney General des États-Unis d'intervenir dans les procès qu'il juge « d'intérêt public ».

• Titre III : autorise l'Attorney General à intenter une action en justice, dès lors que celle-ci est susceptible « de faire concrètement avancer la déségrégation dans les services publics », lorsque le citoyen lésé est dans l'incapacité d'intenter lui-même une telle action.

• Titre IV : autorise l'Attorney General à engager une action en justice pour imposer la déségrégation dans les établissements scolaires publics. Cette clause vise à accélérer les progrès trop lents enregistrés dans ce domaine au cours des dix ans écoulés depuis l'arrêt Brown contre Board of Education.

• Titre VI : étend les dispositions de la loi à « tout programme ou activité bénéficiant d'une aide financière fédérale ». Il autorise le gouvernement fédéral à suspendre son aide financière à tout programme pratiquant la discrimination.

• Titre VII : interdit la discrimination en matière d'emploi dans toute entreprise de plus de 25 salariés. Il crée l'Equal Employment Opportunity Commission, afin d'examiner les plaintes pour discrimination dans le recrutement, la rémunération et l'avancement.

La loi de 1965 sur le droit de vote : le contexte

La marchede Selma à Montgomerey
Des manifestants traversent le pont Edmund Pettis le 21 mars 1965, entamant la troisième partie de la marche de Selma à Montgomerey.

Les décisions de justice et les lois étaient des outils essentiels pour établir, garantir et faire respecter les droits civiques des Afro-Américains. Mais le moyen le plus sûr d'en assurer la permanence était de renforcer le pouvoir politique des Noirs, afin qu'ils puissent participer au processus démocratique. Le droit de vote était donc sans doute le plus important de tous - ce droit dont les Afro-Américains étaient pratiquement privés depuis l'échec de la Reconstruction.

Après le retrait des armées nordistes, en 1877, les élites blanches sudistes s'étaient empressées de rétablir leur domination politique. Priver les Afro-Américains du droit de vote était essentiel pour y parvenir, et plusieurs méthodes furent mises en œuvre. Au début, la violence pure et simple constitua l'outil privilégié, mais d'autres ne tardèrent pas à s'imposer.

L'un d'eux était la taxe électorale (poll tax). Cet impôt spécial que devait acquitter tout membre d'une localité pour accéder aux urnes fut instauré dans de nombreux États sudistes entre 1889 et 1910. Cette taxe électorale privait du droit de vote un grand nombre d'électeurs noirs démunis, ainsi que les électeurs blancs pauvres. Le Vingt-quatrième Amendement à la Constitution (1964) interdit de priver tout citoyen de son droit de vote dans des élections fédérales pour non-paiement de la taxe électorale.

Deux ans plus tard, un arrêt de la Cour suprême étendit cette interdiction aux élections à l'échelon des États et au niveau local.

Un autre moyen consistait à exiger un niveau minimum d'instruction pour l'inscription sur les listes électorales. Les Afro-Américains étaient soumis avec une particulière sévérité à des tests oraux et écrits hautement subjectifs. Dans certains États, les candidats à l'inscription n'étaient pas même admis à se présenter à cet examen s'ils n'étaient pas cautionnés par un citoyen déjà inscrit sur les listes. L'examen était souvent d'une iniquité flagrante. On pouvait ainsi demander au candidat d'écrire sous la dictée de l'examinateur du comté un passage de la Constitution. Le texte, dicté distinctement au candidat blanc, était marmonné au candidat noir.

Les fonctionnaires sudistes chargés des élections recouraient à diverses tactiques pour écarter les postulants noirs. Dans l'Alabama, par exemple, la décision était prise en secret, et il était impossible de la contester. C'est ainsi qu'on a pu voir un jury d'examinateurs estimer recevables les demandes d'inscription de tous les postulants blancs, et pas une seule émanant d'un candidat noir.

Quelle que fût la tactique utilisée, la menace du recours à la violence était toujours présente. Les services électoraux pouvaient publier dans la presse locale les noms des Noirs qui avaient demandé leur inscription sur les listes. Ainsi alertés, les « conseils de citoyens » et les cellules du Ku Klux Klan se chargeaient de « convaincre » les Noirs en question de retirer leur demande.

Face à un tel contexte d'intimidation et de menaces, les militants du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et du Congress of Racial Equality (CORE), entre autres, lancèrent en 1961 des campagnes d'inscription sur les listes électorales dans les régions rurales à forte population noire du Sud profond. Ce travail exigeait un incroyable courage.

En 1964, la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), le CORE, la NAACP et le SNCC lancèrent « l'été de la liberté ». Plus d'un millier de Blancs des États du Nord, en majorité des étudiants, se portèrent bénévoles pour aller aider les Noirs du Mississippi à s'inscrire sur les listes électorales. Cette action visait aussi à attirer l'attention du pays sur la violence des procédés utilisés pour priver les Noirs du droit de vote.

Dès le 21 juin, premier jour de l'été de la liberté, cet objectif allait être atteint dans des conditions tragiques. Trois militants des droits civiques - un Noir, James Chaney, et deux Blancs juifs, Michael Schwerner et Andrew Goodman - furent portés disparus, et ultérieurement retrouvés assassinés. Ce meurtre contraignit les Américains à confronter plus directement les deux problèmes étroitement liés qu'étaient le droit de vote et la violence.

Alors que de courageux bénévoles avaient convaincu quelque 17.000 Afro-Américains, tout aussi courageux, de se faire inscrire sur les listes électorales, moins de 10 % d'entre eux avaient finalement été agréés par les autorités électorales. Un nombre croissant d'Américains se rendaient à l'évidence : les Noirs représentaient près de la moitié de la population du Mississippi, mais seulement 5 % des citoyens de cet État admis à voter.

Dimanche sanglant à Selma

L'année suivante, les organisations militantes lancèrent une campagne d'inscription sur les listes électorales à Selma, dans l'Alabama à environ 80 kilomètres à l'ouest de Montgomery. Sur les 15.000 Noirs qui y résidaient, seuls 350 avaient réussi à se faire inscrire sur les listes. En février 1965, lors d'une manifestation dans la localité voisine de Marion, la police avait ouvert le feu et abattu un jeune Noir nommé Jimmie Lee Jackson.

En réponse, les militants appelèrent à une marche de Selma au capitole de l'Alabama, à Montgomery. Le 7 mars, sous la conduite de John Lewis du SNCC et d'un collaborateur de Martin Luther King, le pasteur Hosea Williams, 525 marcheurs se heurtèrent, sur le pont Edmund Pettus, qui enjambe le fleuve Alabama, aux gendarmes et policiers de l'État, munis de masques à gaz et armés de matraques. Le commandant des forces de l'ordre, le Major John Cloud, ordonna aux marcheurs de regagner leur temple. « Pouvons-nous parler au commandant ? », demanda le pasteur Williams. « Toute discussion est sans objet », lui fut-il répondu.

La répression de la marche, rapporta le New York Times, « fut rapide et méthodique ». Le quotidien évoquait l'intervention d'une brigade mobile et relatait la manière dont « les dix ou vingt Noirs qui ouvraient la marche furent jetés au sol, hurlant et gesticulant ». Sous les yeux de journalistes qui enregistraient leur action à l'intention d'une Amérique horrifiée, les forces de l'ordre usèrent de bombes lacrymogènes. Les policiers locaux poursuivirent les protestataires en déroute. « Un gendarme m'assena un coup de matraque sur la tête. [...] Je crus ma dernière heure venue », rapporta Lewis, hospitalisé avec une commotion cérébrale.

Pour des millions d'Américains, le 7 mars 1965 est simplement resté le Bloody Sunday. James O'Hara, représentant du Michigan au Congrès, vit dans ces événements « une action sauvage et brutale, menée sur ordre d'un démagogue irresponsable [référence à George Wallace, gouverneur de l'Alabama]. » D'Atlanta, Martin Luther King annonça qu'il prendrait la tête, avec Ralph Abernathy, d'une seconde marche de Selma à Montgomery, dès le mardi suivant. Il appela « les responsables religieux de toute la nation » à se joindre à cette « marche pacifique, non violente, pour la liberté ». Toutefois auparavant, un juge fédéral, nullement hostile aux militants mais simplement soucieux de procéder à des auditions avant de statuer, émit une ordonnance interdisant provisoirement la manifestation.

King était soumis à d'intenses pressions. Les autorités fédérales lui recommandaient de retarder la marche : s'il ignorait l'ordonnance du juge, il passerait avec ses amis dans le camp de ceux qui transgressaient la loi. Mais les jeunes militants, dont beaucoup de membres du SNCC, voulaient précipiter les choses.

King risquait de perdre le contrôle du mouvement s'il se montrait incapable de répondre à leurs exigences.

Le 9 mars, King et Abernathy, à la tête de quelque 3.000 militants pacifiques - des partisans noirs rejoints par des centaines de personnalités religieuses blanches - engagèrent la seconde marche de Selma à Montgomery. Les forces de l'ordre, de nouveau, les attendaient au pont Edmund Pettus. Les marcheurs s'arrêtèrent, puis entonnèrent l'hymne du mouvement, We Shall Overcome (Nous vaincrons). Ils se mirent ensuite à prier et Abernathy rendit grâce à Dieu pour les marcheurs « qui étaient venus faire offrande de leur corps ». Puis King donna ordre à ses disciples de faire demi-tour. « En tant qu'adepte de la non-violence, déclara-t-il au Washington Post, je ne pouvais pas engager les gens dans une entreprise potentiellement violente. » Cette décision ne manqua pas de décevoir quelques-uns des militants les plus engagés. Mais King avait calmement discuté avec les autorités fédérales. En outre, les événements du Bloody Sunday avaient profondément marqué le président Johnson, dont la sympathie pour le mouvement était déjà acquise. Pour trop d'Américains, la coupe, enfin, était pleine. Des groupes religieux aux assemblées des États, des jeunes protestataires aux membres du Congrès, l'exigence d'une action du gouvernement fédéral se faisait de plus en plus pressante. Tout se passait comme si les deux dirigeants avaient conclu un accord tacite : King respecterait l'ordonnance du juge, et le gouvernement Johnson pèserait pour qu'elle soit rapidement levée.

Le 15 mars, le président Johnson déposa le projet de loi qui allait devenir le Voting Rights Act :

Il n'y a pas de problème noir. Il n'y a pas de problème sudiste. Il n'y a pas de problème nordiste. Il y a seulement un problème américain.

 

Et nous sommes réunis ici ce soir en tant qu'Américains […] pour résoudre ce problème.

 

Il est écrit dans la Constitution que nul ne sera empêché de voter en raison de sa race ou de la couleur de sa peau.

 

Nous avons tous fait serment devant Dieu de soutenir et de défendre cette Constitution.

 

Nous devons maintenant agir en accord avec ce serment. […] Il ne s'agit pas ici d'un débat constitutionnel. L'exigence de la Constitution est claire. Il ne s'agit pas d'un débat moral.

 

C'est un tort - un très grand tort - que de refuser à l'un quelconque de vos concitoyens américains le droit de voter dans ce pays. Il ne s'agit pas d'un débat sur les droits des États ou sur les droits fédéraux. Seul est en cause le combat pour les droits de l'homme. […] Ce qui s'est produit à Selma participe d'un mouvement infiniment plus large qui touche chaque parcelle et chaque État d'Amérique. C'est le combat des Noirs américains pour bénéficier pleinement des privilèges de la vie américaine.

 

Leur combat doit être aussi notre combat, car ce ne sont pas seulement les Noirs, mais nous tous qui devons vaincre le paralysant héritage du fanatisme et de l'injustice. Et nous vaincrons.

 

Deux jours plus tard, la justice fédérale levait l'ordonnance contre les marcheurs. Le juge de district Frank Johnson donnait en outre ordre aux autorités de l'État et du comté de ne pas intervenir et les invitait même à prendre des mesures pour assurer la protection des protestataires. « La loi, écrivait-il, affirme clairement que le droit d'adresser une pétition au gouvernement pour demander la réparation d'un tort peut être exercé par des groupes d'importance […] et que ce droit peut s'exercer par l'organisation de marches, y compris sur la voie publique. »

La marche de Selma à Montgomery

Le 21 mars, des milliers d'Américains de toutes origines se rassemblèrent à Selma pour participer à la troisième marche jusqu'à Montgomery. Les marcheurs projetaient de parcourir les 87 kilomètres séparant les deux villes en cinq jours et quatre nuits. La route qu'ils empruntèrent figure aujourd'hui parmi les Circuits historiques nationaux (National Historic Trails).

Le soutien du gouvernement Johnson et le réveil du peuple américain aidant, le contraste avec les efforts précédents était flagrant. Le commandant John Cloud qui, à la tête des policiers de l'État d'Alabama, avait deux semaines plus tôt ordonné l'assaut contre les manifestants et l'usage des gaz lacrymogènes, se trouvait aujourd'hui contraint de prendre place à bord de la voiture chargée d'ouvrir la voie aux protestataires pour le franchissement du pont Edmund Pettus. La police militaire fédérale était mobilisée pour assurer leur protection, tandis que des éléments de la garde nationale de l'Alabama étaient provisoirement placés sous commandement fédéral. Alors que plus de 3.000 manifestants entamaient la première étape de la marche, Abernathy leur lança :

« Lorsque nous arriverons à Montgomery, nous nous présenterons à la porte du gouverneur Wallace et nous lui dirons : « George, l'affaire est réglée. Nous avons le droit de vote. » » « Marchez d'un même pas, les enfants, et ne cédez pas à la fatigue, répétait King. Nous atteindrons ainsi la Terre promise. » Le New York Times décrivit en ces termes la foule qui s'étirait le long de l'U.S. Highway 80 :

Il y avait des dirigeants du mouvement des droits civiques et des rabbins, de jolies étudiantes et des représentants barbus des étudiants de gauche, des vedettes de cinéma et des bébés dans leur poussette. Il y avait deux aveugles et un unijambiste. Mais il y avait surtout les Noirs qui estiment être depuis trop longtemps privés du droit de vote.

 

Les marcheurs parcoururent un peu plus de 11 kilomètres le premier jour, avant de planter deux immenses tentes de cirque sous lesquelles ils passèrent la nuit. Le lendemain matin, Martin Luther King lança : « Je suis heureux de dire que j'ai, pour la première fois de ma vie, dormi dans un sac de couchage. Je me sens très en forme. » Le second jour, cependant, nombreux étaient ceux qui souffraient d'ampoules et de coups de soleil.

La route se rétrécissant en zone rurale, la justice fédérale avait décrété que seuls 300 marcheurs pouvaient participer jusqu'à ce que la route s'élargisse de nouveau aux abords de Montgomery.

Mais de nombreux « extras » décidèrent de se joindre au cortège, même au cours de la troisième journée, marquée par des pluies torrentielles. Les marcheurs reprenaient en cœur des refrains, tels que Ain't Gonna Let Nobody Turn Me 'Round (Personne ne me fera changer d'avis) et We Shall Overcome.

King abandonna brièvement le cortège, pour aller prononcer à Cleveland, dans l'Ohio, un discours prévu de longue date. Il y exprima explicitement sa dette à l'égard du Mahatma Gandhi, dont la célèbre « marche du sel » anticipait celle de Selma à Montgomery. « Faire du monde une seule et même fraternité, tel est le défi qu'il nous faut relever, déclara Martin Luther King.

Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, faute de quoi nous périrons tous comme des imbéciles. » Lorsque les marcheurs approchèrent de Montgomery, la foule comptait largement 25.000 personnes. On arrivait par vol charter, car ou train. Une délégation d'éminents historiens américains, venue participer à la dernière étape, publia la déclaration suivante : « Nous pensons qu'il est grand temps que les questions à l'origine de la guerre de Sécession soient enfin résolues. » Harry Belafonte, chanteur et militant des droits civiques, avait mobilisé toute une constellation de stars d'Hollywood.

Le 25 mars, les militants, Martin Luther King en tête, firent leur entrée à Montgomery. Ils remontèrent Dexter Avenue, reprenant l'itinéraire suivi un siècle plus tôt par le défilé célébrant l'investiture de Jefferson Davis, premier et unique président des États Confédérés - cette prétendue nation qui, par sa défense de l'esclavagisme, déclencha la guerre de Sécession. Un siècle plus tard, les descendants des esclaves noirs s'avançaient vers le siège de l'assemblée législative de l'État pour exiger le respect des droits qui leur étaient depuis longtemps acquis et depuis longtemps déniés :

Nous n'arrivons pas seulement après cinq jours et 80 kilomètres de marche ; nous arrivons après trois siècles de souffrance et de misère. Nous arrivons devant vous, M. le Gouverneur de l'Alabama, pour vous déclarer que nous exigeons MAINTENANT notre liberté. Nous exigeons le droit de vote ; nous exigeons l'égale protection de la loi et la fin des violences de la police.

 

Le gouverneur Wallace avait déjà abandonné la scène. Mais cela n'importait guère.

King prononça ce jour-là l'un de ses plus célèbres discours, citant une femme de 70 ans qui avait participé au boycott des bus de Montgomery. Alors qu'on lui demandait un jour si elle n'aurait pas préféré le bus plutôt que de marcher à pied, la Mère Pollard avait répondu : « Mes pieds sont fatigués, mais mon âme est reposée. » La marche qui venait de s'achever, dit King, fut « un moment lumineux dans la conscience humaine ». Rien de plus inspirant, rien de plus digne d'honneur, ajouta-t-il, que « ce pèlerinage entrepris par des religieux et des laïcs de toutes races et de toutes confessions, accourus à Selma pour faire face au danger, aux côtés des Noirs harcelés. Comme une idée dont le temps d'éclore est venu, il n'est pas d'armée qui puisse nous arrêter. Nous sommes en route pour le pays de la liberté. » Nous devons parvenir à comprendre que notre objectif est d'instaurer une société en paix avec elle-même, en paix avec sa conscience. Le jour où cela arrivera, ce ne sera une victoire ni pour le Blanc, ni pour le Noir. Ce sera une victoire de l'homme pour l'homme.

 

Je sais que vous vous demandez aujourd'hui : « Combien de temps faudra-t-il encore ? » Je suis venu vous le dire ce soir :

 

pour difficile que soit le moment, pour décevante que soit l'heure, ce ne sera pas long car la vérité, si elle est abattue, se relèvera toujours.

 

Combien de temps ? Pas longtemps, car aucun mensonge n'est éternel.

 

Combien de temps ? Pas longtemps, parce que chacun récolte ce qu'il a semé.

 

Combien de temps ? Pas longtemps, parce que l'univers moral a le bras long et tendu vers la justice.

 

La promulgation de la loi sur le droit de vote

Cinq mois plus tard, le Congrès adopta - et le président Johnson signa - la loi sur le droit de vote. Le 6 août 1965, peu avant midi, Johnson se rendit au Capitole. L'y attendaient les chefs de file et les dirigeants du Congrès du mouvement des droits civiques, notamment Martin Luther King et John Lewis. Au moment de signer le texte et de lui donner ainsi force de loi, le Président s'adressa à la nation :

L'élément crucial de la civilisation américaine […] réside dans le fait que liberté, justice et dignité de l'homme ne sont pas pour nous que des mots. Nous croyons en ces principes. Sous la croissance, le tumulte et la richesse, notre foi subsiste. C'est pourquoi, aussi longtemps que certains d'entre nous seront opprimés et que nous participerons de cette oppression, émoussée sera notre foi et affaiblie notre ardeur à réaliser une aussi haute ambition.

 

Ainsi, c'est une victoire pour la liberté du Noir américain, mais c'est aussi une victoire pour la liberté de notre nation.

 

Et chaque famille, dans l'ensemble de ce grand pays en quête de lui-même, vivra plus intensément sa liberté, ses attentes et sa fierté d'être américaine, grâce à cette loi que vous avez votée et que je vais signer aujourd'hui.

 

Les dispositions concrètes de la loi

Le Quinzième Amendement interdisait déjà la discrimination raciale en matière de droit de vote. Le problème ne résidait donc pas dans l'impossibilité légale d'accéder aux urnes, mais dans le fait que des autorités, au niveau local ou des États, privaient systématiquement les Noirs du droit de vote. La loi sur le droit de vote donnait donc pouvoir au gouvernement fédéral d'exercer un contrôle sur le processus d'inscription sur les listes électorales dans tous les États ou districts qui avaient, en 1964, recouru à des tests divers et dans lesquels moins de la moitié des citoyens en âge de voter étaient inscrits ou votaient. Six États sudistes entiers étaient ainsi touchés ainsi que plusieurs comtés d'autres États. Interdiction était faite aux circonscriptions concernées de modifier leurs règles et procédures électorales avant d'avoir permis aux fonctionnaires fédéraux de passer en revue les changements susceptibles d'avoir un effet discriminatoire. La loi interdisait le recours aux tests et invitait l'Attorney General des États-Unis à mettre fin à la taxe électorale au niveau des États.

(Le Vingt-quatrième Amendement, ratifié en juin 1964, interdisait déjà la taxe électorale pour les élections fédérales.) La mise en place de contrôleurs fédéraux eut des résultats spectaculaires. Dès la fin de l'année 1965, les cinq États du Sud profond comptaient à eux seuls 160.000 nouveaux électeurs afro-américains. En 2000, le taux d'inscription des Noirs sur les listes n'était inférieur que de 2 % à celui des Blancs. Dans le Sud, en 1965, seuls deux Afro-Américains siégeaient au Congrès ou dans une assemblée d'État contre 160 aujourd'hui.

Il était à l'origine prévu que la loi sur le droit de vote s'appliquerait durant cinq ans. Mais sa durée d'application a été prolongée et son champ élargi par l'introduction de nouvelles clauses, comme l'obligation de fournir des documents électoraux bilingues.

En 1982, le président Reagan signa une prolongation de vingt-cinq ans. « Le droit de vote est le joyau des libertés américaines, déclara-t-il, et nous ne laisserons pas son éclat se ternir. » Le président George W. Bush a signé en 2006 une nouvelle prolongation de vingt-cinq ans.

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