13 février 2009
Libres enfin : le mouvement des droits civiques - chapitre 5
L'article ci-après, extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques, contient les éléments suivants :
Le boycott des autobus à Montgomery
Les sit-in
Les voyageurs de la liberté
Le mouvement d'Albany
Arrestation à Birmingham
Lettre de la geôle de Birmingham
« Le mouvement est lancé »
La marche sur Washington
Le succès du boycott des autobus soumis au régime de la ségrégation à Montgomery, dans l'Alabama - qui commença avec l'arrestation de Rosa Parks le 1er décembre 1955 - transforma la cause des droits civiques en un mouvement politique de masse. Il démontra que les Afro-Américains pouvaient s'unir pour engager une action politique méthodique ; il marqua l'émergence de Martin Luther King, qui allait entraîner derrière lui des millions d'hommes et de femmes, les maintenir sur la voie de la résistance non-violente et jeter des ponts entre Américains de toutes races, croyances et couleurs de peau.
Si une multitude de militants courageux contribua à la révolution des droits civiques des années 1960, c'est à King, plus qu'à tout autre, que revient le mérite d'avoir contraint des millions de Blancs à regarder en face la cruelle réalité du système Jim Crow et d'avoir fait naître le climat politique favorable à l'adoption de la loi de 1964 sur les droits civiques (Civil Rights Act) et de la loi de 1965 sur le droit de vote (Voting Rights Act).
Le boycott des autobus à Montgomery
« J'étais fatiguée, mais seulement de baisser les bras », devait dire Rosa Parks, évoquant ce jour qui avait changé sa vie. Détentrice d'un diplôme de fin d'études secondaires, à une époque où, pour les Noirs du Sud, il était difficile d'obtenir un diplôme, Rosa Parks militait au sein de la section locale de la NAACP ; elle était inscrite sur les listes électorales - autre privilège dont peu de Noirs sudistes pouvaient s'enorgueillir - et jouissait d'un grand crédit à Montgomery. Au cours de l'été 1955, elle avait participé à une conférence interraciale à l'Highlander Folk School, établissement du Tennessee qui assurait la formation de travailleurs sociaux et de militants de la déségrégation. Elle n'ignorait donc pas les efforts déployés pour améliorer le sort des Afro-Américains et qu'elle était bien placée pour servir d'exemple lorsque l'occasion se présenterait.
Le 1er décembre 1955, Rosa Parks travaillait comme couturière dans un grand magasin local. Quand, dans l'après-midi, elle prit l'autobus pour rentrer chez elle après le travail, elle prit place au premier rang de la section réservée aux gens de couleur (colored), située entre la section réservée aux Blancs et celle réservée aux Noirs. Lorsque tous les sièges réservés aux Blancs furent occupés, le conducteur du bus ordonna à Rosa Parks de laisser sa place à un Blanc qui venait de monter. Elle refusa. Arrêtée, jetée en prison, elle fut condamnée à payer 10 dollars d'amende, plus 4 dollars pour frais de justice. Rosa Parks, à 42 ans, venait de basculer dans l'action politique directe.
La population noire, scandalisée, créa la Montgomery Improvement Association (MIA), dans le but d'organiser le boycott des transports en commun de la ville. Soucieux, en partie, de prévenir les rivalités entre les différents dirigeants locaux, les citoyens se tournèrent vers un homme arrivé de fraîche date à Montgomery, Martin Luther King Jr. Âgé d'à peine 26 ans, le nouveau pasteur du temple baptiste de Dexter Avenue avait, par ses origines familiales, l'étoffe d'un chef. Son père, le pasteur Martin Luther King Sr., qui dirigeait l'influent temple baptiste Ebenezer à Atlanta, militait au sein de la section de Géorgie de la NAACP et refusait, depuis les années vingt, d'emprunter les autobus d'Atlanta, soumis au régime de la ségrégation.
Lors de sa première intervention devant la MIA, le jeune pasteur tint le discours suivant :
Nous n'avons pas d'autre choix que la protestation. Depuis des années, nous faisons preuve d'une étonnante patience .Nous donnons parfois à nos frères blancs le sentiment que nous aimons la manière dont on nous traite. Mais nous sommes réunis ici, ce soir, pour en finir avec cette patience qui nous fait supporter rien de moins que l'absence de liberté et de justice.
Sous la direction du pasteur King, les boycotteurs organisèrent l'utilisation collective des véhicules particuliers, tandis que les chauffeurs de taxi noirs assuraient leur transport en ne leur faisant payer que 10 cents, le prix du trajet en bus. Grâce au recours à l'auto, la voiture à cheval ou la marche à pied, l'action politique non violente fit payer au prix fort le comportement ségrégationniste de la ville.
Cette action conféra également une stature nationale à Martin Luther King qui, par le rayonnement de sa présence et par son talent oratoire exceptionnel, fit largement connaître le mouvement et suscita le soutien d'un grand nombre de Blancs, notamment dans le Nord. King, devait écrire plus tard le magazine Time, « est sorti de nulle part pour devenir l'un des dirigeants les plus remarquables du pays ».
Même après l'attaque dirigée contre sa maison et son arrestation, avec plus d'une centaine de boycotteurs, pour « entrave à la circulation d'un bus », King, par sa constante courtoisie et sa fidélité à la stratégie non violente, suscita le respect à l'égard du mouvement et discrédita les ségrégationnistes de Montgomery. Quand une violente explosion secoua sa maison, où se trouvaient sa femme et leur bébé, on put craindre un instant qu'une émeute ne s'ensuivît. Mais King sut apaiser la foule :
Il nous faut aimer nos ennemis, faire preuve de bonté à leur égard. Tels sont les principes qui doivent guider notre vie ; nous devons répondre à la haine par l'amour. Nous devons aimer nos frères blancs, quoi qu'ils nous fassent.
Un policier blanc déclara par la suite à un journaliste : « Je vais être honnête avec vous : j'étais terrifié. Je dois la vie sauve à ce […] pasteur, comme tous les autres Blancs qui étaient là. » Ni l'initiative personnelle et le courage de Rosa Parks, ni l'autorité politique de Martin Luther King ne pouvaient seuls mettre un terme à la ségrégation dans les bus de Montgomery :
il fallut y ajouter des efforts de nature juridique inspirés des actions de la NAACP. Tandis que les boycotteurs bravaient l'opposition ségrégationniste, les avocats de la déségrégation s'appuyaient sur le précédent de l'arrêt Brown contre Board of Education pour contester en justice le règlement en vigueur dans les bus de Montgomery. En novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis rejette le recours en appel de la ville et la ségrégation prend fin dans le réseau municipal. Ainsi conforté, le mouvement des droits civiques peut s'engager dans de nouvelles batailles.
Peu après l'heureuse conclusion du boycott des bus à Montgomery, Martin Luther King et un certain nombre de grandes figures du mouvement des droits civiques - les pasteurs Ralph Abernathy, T. J. Jemison, Joseph Lowery, Fred Shuttlesworth et C. K. Steele, ainsi que les militants Ella Baker et Bayard Rustin - fondèrent la Southern Christian Leadership Conference (SCLC). Cette nouvelle organisation entendait mener une action plus radicale que la NAACP, dont la démarche se situait essentiellement sur le plan juridique. La SCLC lança la « Crusade for Citizenship » qui incitait les Noirs à se faire inscrire sur les listes électorales.
Les jeunes militants manifestaient cependant une certaine impatience face à la stratégie gradualiste de Martin Luther King.
En 1960, quelque deux cents d'entre eux, dont Stokely Carmichael, étudiant à l'université Howard, constituèrent le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC). Et à Greensboro, en Caroline du Nord, quatre étudiants de première année de l'Agricultural and Technical College prirent eux-mêmes les choses en main.
Le 1er février 1960, à 16 h 30, quatre étudiants - Ezell Blair (aujourd'hui Jibreel Khazan), Franklin Eugene McCain, Joseph Alfred McNeil et David Leinail - prirent place au comptoir réservé aux Blancs du restaurant d'un magasin Woolworth local.
On refusa de les servir, ce qui ne les empêcha pas de rester tranquillement assis jusqu'à la fermeture du magasin. Le lendemain matin, une vingtaine d'étudiants noirs prirent place au même endroit, par petits groupes de trois ou quatre. « On n'enregistra aucun trouble, rapporte le Greensboro Record. Certains étudiants sortirent leurs livres et se mirent ostensiblement à travailler. » Les adultes noirs « se sont montrés jusqu'à présent craintifs et complaisants, déclara Blair au journal. […] Il est temps de sonner le réveil et de changer la situation […] et nous avons décidé de commencer ici. » L'occupation non violente d'un espace public, ou sit-in, remontait au moins à l'époque où le Mahatma Gandhi faisait campagne pour obtenir l'indépendance de l'Inde, alors colonie britannique. Aux États-Unis, des organisations syndicales et le Congress of Racial Equality (CORE) avaient eu aussi recours à ce genre de manifestation.
Lorsque la situation ainsi créée à Greensboro commença à attirer l'attention, le SNCC décida rapidement d'adopter la même stratégie et les sit-in se répandirent dans plus d'une cinquantaine de villes.
Les événements revêtirent une importance particulière à Nashville, dans le Tennessee, où le Nashville Christian Leadership Council, rallié aux vues de Martin Luther King, s'était préparé de longue date à l'action. Dès 1955, King avait tendu la main au pasteur James Lawson, un militant des droits civiques qui avait été missionnaire en Inde et avait étudié la satyagraha - la stratégie de résistance non violente prônée par Gandhi. King avait pressé Lawson de venir s'établir dans le Sud.
Travaillant en liaison avec la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King, Lawson entreprit en 1958 de former une nouvelle génération de militants non violents. Parmi ses élèves figuraient Diane Nash, James Bevel et John Lewis, aujourd'hui représentant de la Géorgie au Congrès des États-Unis. Chacun d'eux n'allait pas tarder à jouer un rôle de premier plan dans le mouvement des droits civiques. Au cours de cette formation, ils décidèrent d'organiser des sit-in dans les restaurants des grands magasins. Les Noirs étaient en effet autorisés à faire des achats dans ces magasins, mais non à en fréquenter les restaurants.
Les militants de Nashville s'organisaient méthodiquement et avançaient posément ; et quand l'opération sit-in de Greensboro commença à susciter l'attention au niveau national, ils étaient prêts à passer à l'action. En février 1960, plusieurs centaines d'entre eux se lancèrent dans des sit-in. Les instructions écrites auxquelles ils devaient se conformer témoignent de la discipline personnelle et de l'engagement à ne pas s'écarter de la non-violence :
Ne répondez pas à la violence par la violence, ni aux injures par les injures. […] Ne bloquez pas les entrées des magasins ni leurs voies d'accès.
Comportez-vous amicalement et courtoisement en toutes circonstances.
Restez assis bien droit et toujours face au comptoir. […] Rappelez-vous les enseignements de Jésus-Christ, de Mohandas Gandhi et de Martin Luther King.
Restez fidèles à l'amour et à la non-violence, et que Dieu bénisse chacun d'entre vous.
Habituellement, le restaurant fermait dès que commençait le sit-in. Mais après les quelques premiers incidents, la police se mit à arrêter les protestataires, et les procès qui s'ensuivirent attirèrent un large public. Lorsqu'ils furent condamnés pour atteinte à l'ordre public, les militants choisirent d'accomplir leur temps de prison plutôt que de payer une amende.
Nashville offrit l'une des premières illustrations du fait que le système Jim Crow ne pouvait survivre à la médiatisation. Le légendaire journaliste David Halberstam commençait alors sa carrière, et ses reportages pour le Nashville Tennessean contribuèrent à susciter l'intérêt des médias. Le mouvement des sit-in se répandit dans la majeure partie du pays et les Américains découvrirent bientôt avec stupéfaction des photos, telle celle publiée dans le New York Times du 28 février 1960, avec la légende suivante : « A Montgomery, un Blanc frappe et blesse une femme noire avec une batte de 45 centimètres. L'agression s'est produite hier, après que la femme eut effleuré un autre Blanc. La police, qui se tenait à proximité, n'a procédé à aucune arrestation. » Le 19 avril de la même année, une bombe explose au domicile du principal conseiller juridique des étudiants de Nashville.
Quelque 2.000 Afro-Américains organisent aussitôt une marche sur l'hôtel de ville, où ils rencontrent le maire. Est-il lui-même favorable à l'abolition de la ségrégation dans les restaurants, lui demande Diane Nash. Oui, répondit-il, mais « je ne puis dicter à un homme la manière dont il doit gérer son commerce. Lui aussi a des droits. » Ce « droit » de pratiquer la discrimination est précisément au cœur de la bataille. Cependant, la mauvaise publicité ainsi que la dignité et l'attitude non violente des étudiants noirs face à la terrible brutalité de leurs adversaires armés pique au vif les commerçants de Nashville. Des négociations secrètes s'engagent et, le 10 mai 1960, un certain nombre de restaurants du centre-ville acceptent de servir la clientèle noire. Nul autre incident ne survient et Nashville devient, peu après, la première ville du Sud à abolir la ségrégation dans ses services publics.
Quelques-uns des jeunes initiateurs des sit-in de Nashville rejoignirent le Student Nonviolent Coordinating Committee qui, en 1961, contribua à lancer le mouvement des « voyageurs de la liberté » (Freedom Riders). En 1946, les avocats de la NAACP, sous la houlette de Thurgood Marshall, avaient obtenu un arrêt de la Cour suprême interdisant la ségrégation dans les autocars inter- États. Dans son arrêt Boynton contre Virginie, rendu en 1960, la Cour avait étendu cette interdiction aux gares routières et autres installations liées aux voyages inter-États. Mais être détenteur d'un droit est une chose, l'exercer en est une autre.
Il était largement entendu que tout Afro-Américain qui exercerait son droit constitutionnel de prendre place à l'avant d'un autocar inter-États ou utiliserait les installations naguère réservées aux Blancs dans une gare routière du Sud s'exposerait à une réaction violente. Conscient de cette réalité, un groupe interracial de treize personnes, dont le directeur national du CORE, James Farmer, quitta Washington en autocar, pour La Nouvelle-Orléans en faisant plusieurs arrêts en cours de route.
« S'il y a arrestation, nous l'accepterons, déclara Farmer. Et s'il y a violence, nous la subirons sans riposter. » Farmer avait raison d'anticiper des violences. La pire sans doute se produisit près d'Anniston, dans l'Alabama. Au départ d'Atlanta, les voyageurs de la liberté s'étaient séparés en deux groupes, montant l'un à bord d'un car du réseau Greyhound, l'autre d'un car du réseau Trailways. Lorsque le premier atteignit Anniston, une foule inhabituelle était massée le long des trottoirs ;
Dès que le car se fut garé, une horde se jeta sur lui, brisant les vitres à coup de pierres. Deux Blancs, membres de la police routière, embarqués dans le car, avec mission de surveiller les Freedom Riders, bloquèrent les portes du véhicule afin d'empêcher la foule, mobilisée par le Ku Klux Klan, de pénétrer à l'intérieur.
Quand enfin la police locale arriva sur les lieux, elle plaisanta avec la foule, ne procéda à aucune arrestation et escorta l'autocar jusqu'à la sortie de la ville. La foule, forte selon les dires d'environ 200 personnes, le suivait de près à bord de voitures particulières et de pick-up. Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres, l'autocar s'immobilisa ses pneus à plat. Une meute de Blancs tenta alors de pénétrer dans le véhicule, et l'un d'eux jeta à l'intérieur une bombe incendiaire. « Les Freedom Riders étaient pratiquement condamnés, jusqu'à ce que l'explosion d'un réservoir ne vienne convaincre les assaillants que tout l'autocar était sur le point d'exploser », écrit l'historien Raymond Arsenault. Le véhicule fut entièrement détruit par les flammes. Les voyageurs de la liberté, après s'en être échappés, « subirent un bref mais sanglant passage à tabac », rapporta l'agence Associated Press.
Le second groupe se retrouva en compagnie d'une bande de membres du Ku Klux Klan qui avait embarqué à bord de l'autocar Trailways au départ d'Atlanta. Les voyageurs de la liberté noirs ayant refusé de prendre place à l'arrière du véhicule furent eux aussi molestés. Les membres blancs du groupe furent agressés avec une particulière sauvagerie. Tous les Freedom Riders restèrent fidèles aux principes de Gandhi : pas un seul d'entre eux ne riposta aux coups. Lorsque l'autocar arriva enfin à Birmingham, les choses ne firent qu'empirer. Howard Smith, présentateur du journal de CBS, fut témoin de l'événement : « Lorsque le car est arrivé, les durs empoignèrent les passagers et les traînèrent dans les passages et les couloirs, les frappant à coups de poing, de tuyaux et de porte-clés. » A l'intérieur de la gare routière, soumise à la ségrégation, les Freedom Riders hésitèrent avant de pénétrer dans la salle d'attente réservée aux Blancs. Là encore, ils furent molestés, certains même assommés, tandis que le chef de la police de Birmingham, Eugene « Bull » Connor, refusait de contenir les membres du Ku Klux Klan et leurs partisans.
Les voyageurs de la liberté n'en étaient pas moins déterminés à poursuivre leur route.
À Washington, l'Attorney General Robert Kennedy demanda au gouverneur de l'Alabama, John Patterson, de garantir la sécurité des voyageurs lors de leur passage dans son État. Patterson se défila : « Les citoyens de l'État sont tellement furieux que je ne puis garantir la protection de cette bande de fauteurs de troubles. » Grâce au renfort du Student Nonviolent Coordinating Committee et de militants aussi bien blancs que noirs, une nouvelle tentative put être lancée. Le 20 mai, un groupe de Freedom Riders prit place à bord d'un car Greyhound assurant la liaison Birmingham-Montgomery, en Alabama. « À peine » était-il entré dans la gare routière qu'il se trouva face à une foule hostile d'un millier de personnes, rapporta l'agence Associated Press. Parmi les blessés figurait John Seigenthaler, un collaborateur de Robert Kennedy. Ce dernier dépêcha à Montgomery 400 policiers fédéraux pour rétablir l'ordre, tandis que le Congress for Racial Equity affirmait sa détermination à poursuivre le voyage de la liberté jusqu'à la Nouvelle-Orléans. « De nombreux étudiants se tiennent prêts, dans d'autres villes, à venir en renfort en cas de besoin », déclara James Farmer au New York Times. De fait, quelque 450 volontaires se présentèrent pour prendre place dans les cars de la liberté, avant d'aller remplir les prisons, notamment à Jackson, après que Farmer et ses amis eurent refusé de payer les amendes pour « atteinte à l'ordre public ».
Le 29 mai, Robert Kennedy donna l'ordre à l'Interstate Commerce Commission d'adopter des mesures rigoureuses pour faire respecter la non-ségrégation dans les transports inter-États.
Ainsi, grâce à l'effort soutenu du gouvernement, le système Jim Crow fut ébranlé dans les gares, les autocars et les trains.
La victoire des voyageurs de la liberté allait donner le ton aux grandes campagnes en faveur des droits civiques qui suivirent.
Ce ne serait pas la première fois qu'au cours de ces années brûlantes, une presse libre contraindrait les Américains à jeter sur la réalité de l'oppression raciale un regard sans concession. À Birmingham, la foule déchaînée molesta Tommy Langston, photographe du journal local Post-Herald, et fracassa son appareil photo. Mais elle oublia d'enlever la pellicule, et le journal publia en une la photo d'un spectateur noir sauvagement agressé. La couverture médiatique s'amplifiait à chaque nouvelle arrestation ou bastonnade. Et si beaucoup de ces reportages faisaient encore référence à des « militants noirs », le contraste entre la fureur des hordes blanches et le calme et la dignité des voyageurs de la liberté, blancs et noirs mêlés, contraignait les Américains à s'interroger :
lequel des deux groupes représentait le mieux les valeurs américaines ?
Les responsables religieux blancs étaient au premier rang de ceux qui admiraient et louaient le courage des voyageurs de la liberté et la justesse de leur cause. Le pasteur Billy Graham réclama la poursuite en justice de leurs agresseurs, déclarant qu'il était « navrant de constater, dans quelque société que ce soit, que des personnes étaient traitées comme des citoyens de seconde zone ». Le rabbin Bernard Bamberger dénonça la violence des ségrégationnistes blancs, l'estimant « totalement indéfendable sur le plan de la morale et de la loi ».
Deux grandes campagnes en faveur des droits civiques allaient illustrer, en 1962 et 1963, le potentiel et les limites de la stratégie de la résistance non violente. À Albany, en Géorgie, les Afro-Américains étaient depuis longtemps engagés dans le militantisme politique, autant qu'il était possible de l'être dans un Sud soumis au système Jim Crow. En 1961, des bénévoles du SNCC vinrent en renfort pour mener à bien une campagne d'inscription sur les listes électorales. À cet effet, ils établirent un centre qui allait servir de base locale au lancement d'opérations de sit-in, de boycotts et autres mouvements de protestation. En novembre 1961, plusieurs organisations noires locales constituèrent le mouvement d'Albany, sous la direction d'un jeune ostéopathe du nom de William Anderson. Les mouvements de protestation se multiplièrent, de sorte qu'à la mi-décembre, plus de 500 manifestants avaient été incarcérés. Anderson avait rencontré Martin Luther King et son collègue Ralph Abernathy, pasteur à la First Baptist Church à Montgomery et premier lieutenant de King au sein de la Southern Christian Leadership Conference.
Il décida de solliciter l'aide de Martin Luther King pour soutenir le mouvement d'Albany et assurer sa publicité au niveau national.
Le chef de la police d'Albany, Laurie Pritchett, se révéla être un redoutable adversaire pour King et les autres militants des droits civiques. Pritchett avait compris que la couverture médiatique des violences contre des adeptes de la non-violence empreints de dignité avait déjà rallié de nombreux Américains contre le système Jim Crow. Pritchett s'attacha donc à priver le mouvement d'Albany de ce « poids médiatique ». Les policiers reçurent la consigne de s'abstenir de toute violence à l'encontre des manifestants.
Alors que les précédents protestataires avaient réussi à « remplir les prisons », Pritchett les dispersa dans les prisons des comtés voisins. « Finalement, conclut la New Georgia Encyclopedia, King se trouva à court de manifestants avant que Pritchett ne se trouve à court de place dans les prisons. » Pritchett comprit aussi que King constituait la star médiatique et que l'intérêt de la presse nationale s'émousserait dès lors que ce dernier ne serait plus « sous le feu des projecteurs ». King revint plusieurs fois à Albany et fut plusieurs fois arrêté et reconnu coupable d'atteinte à l'ordre public. Lorsque le tribunal leur offrit le choix entre la prison ou le paiement d'une amende, King et Abernathy optèrent pour la prison, dans la certitude que c'était le meilleur moyen de susciter l'intérêt des médias. Mais ils découvrirent qu'un « bienfaiteur anonyme » - un ségrégationniste recruté par Pritchett - avait payé leur amende.
Quand enfin les médias braquèrent leurs projecteurs, ce ne fut pas sur l'événement qu'avait espéré Martin Luther King. Le 24 juillet 1962 au soir, alors que de nombreux Afro-Américains s'impatientaient de l'absence de progrès, quelque deux mille d'entre eux, armés de briques, de bouteilles et de pierres, agressèrent un groupe de policiers d'Albany et de membres de la sécurité autoroutière. Un policier perdit deux dents. Mais les hommes de Pritchett, qui avaient bien appris leur leçon, se gardèrent de riposter, ce qui permit à leur chef d'exploiter aussitôt l'événement. « Vous les avez vues ces pierres non violentes ? », demanda-t-il.
Martin Luther King réagit aussitôt pour limiter les dégâts.
Il annula une grande manifestation qui avait été programmée et imposa une journée de pénitence. Mais une ordonnance fédérale interdisant toute autre manifestation à Albany vint ajouter aux difficultés de la situation : jusque-là, la cause des droits civiques avait eu la loi de son côté. Toute nouvelle action menée à Albany aurait permis aux ségrégationnistes de donner de King et de ses disciples l'image de gens qui bafouaient la loi.
King comprit que sa présence à Albany ne serait plus d'aucune aide au mouvement dans son ensemble. Le SNCC, la NAACP, le CORE et autres militants locaux poursuivirent le combat à Albany et finirent par obtenir de réelles avancées pour les Afro- Américains de la ville. Pour Martin Luther King et ses compagnons de la SCLC, l'expérience d'Albany se révéla très instructive, comme il le relate dans son autobiographie :
Lorsque, des mois plus tard, nous avons mis au point notre stratégie pour Birmingham, nous avons passé de nombreuses heures à évaluer les événements d'Albany et à tenter de tirer la leçon des erreurs commises. Nos conclusions permirent non seulement d'améliorer notre stratégie, mais révélèrent aussi qu'Albany était loin d'avoir été un échec complet.
Si Laurie Pritchett, possédait la perspicacité politique et le sang-froid nécessaires pour répondre à la non-violence par la non-violence, tel n'était pas le cas de Bull Connor, son homologue de Birmingham, dans l'Alabama. King et les autres dirigeants du mouvement avaient à juste titre prévu que Connor allait constituer pour eux un parfait faire-valoir. Le biographe de King, Marshall Frady, dépeint Connor comme « un de ces vieux ségrégationnistes grandiloquents et hâbleurs - un petit caïd entre deux âges, bedonnant et plastronnant sous son chapeau de paille à bords cassés, […] connu pour son caractère coléreux ». Connor n'emportait pas l'adhésion de tous les citoyens blancs de Birmingham : lors d'une récente élection municipale, les candidats réformistes avaient marqué des points. Mais il tenait la police sous ses ordres et « l'accueil » réservé aux voyageurs de la liberté illustra amplement ce à quoi les militants pouvaient s'attendre.
L'expérience d'Albany avait appris à King et à son équipe de la SCLC que mieux valait se concentrer sur des objectifs précis plutôt que rechercher l'abolition générale de la ségrégation.
Comme King devait l'écrire par la suite :
Nous sommes parvenus à la conclusion que, dans les communautés solidement accrochées à leurs convictions, il était possible de mener plus efficacement le combat en s'attaquant à un aspect bien précis du système funeste et complexe de la ségrégation. Nous avons donc résolu de concentrer, à Birmingham, notre attaque sur les commerçants, car nous savions que la population noire avait un pouvoir d'achat suffisant pour que sa désertion des magasins fasse basculer dans le déficit de nombreux commerces jusque-là bénéficiaires.
Le 3 avril 1963, les militants lancèrent une série de sit-in dans les restaurants. Suivit, le 6 avril, une manifestation devant l'hôtel de ville de Birmingham. Les Afro-Américains entamèrent le boycott des commerces du centre-ville, tactique que King jugea « étonnamment efficace ». Plusieurs magasins se hâtèrent de faire disparaître leurs pancartes « accès réservé aux Blancs », encourant du même coup la menace brandie par Connor d'un retrait de leur licence. Le nombre des participants au mouvement ne faisant que croître, l'action s'étendit à des manifestations dans les églises locales (kneel-in) et des sit-in dans les bibliothèques.
Les arrestations se multiplièrent et les prisons se remplirent.
Le 10 avril, Connor, suivant l'exemple de Pritchett, obtint du tribunal de comté une ordonnance interdisant à King, Fred Shuttlesworth et 134 autres dirigeants du mouvement protestataire de s'engager dans des opérations de boycott, sit-in et autres manifestations de ce genre. Toute violation de cette ordonnance serait considérée comme un outrage à la Cour et passible d'une peine de prison plus sévère que celle encourue par une simple atteinte à l'ordre public.
King devait alors faire un choix. Il décida avec Albernathy de violer l'ordonnance et publia une brève déclaration :
Nous ne pouvons, en notre âme et conscience, obéir à une telle injonction qui est injuste, non démocratique et constitue un détournement de la procédure légale.
Notre refus n'est pas imputable à quelque mépris de la loi, mais à l'immense respect que nous vouons à la loi. Il ne s'agit pas d'une tentative pour échapper à la loi ou la défier, ni pour nous engager dans l'anarchie et le chaos.
Tout comme nous ne pouvons, en notre âme et conscience, obéir à des lois injustes nous ne pouvons respecter un usage injuste des tribunaux.
Nous avons foi en un système juridique fondé sur la justice et la morale. Poussés par notre immense amour de la Constitution des États-Unis et par notre désir de purifier le système judiciaire de l'État de l'Alabama, nous prenons cette décision cruciale, pleinement conscients de ses éventuelles conséquences.
Le 12 avril 1963, jour du Vendredi saint, Martin Luther King prit la tête d'une manifestation dans le centre-ville de Birmingham.
Au cinquième pâté de maisons, King, Abernathy et une soixantaine d'autres manifestants, dont un pasteur blanc qui s'était joint au cortège, furent arrêtés.
Lettre de la geôle de Birmingham
Alors qu'il se morfondait en prison, King rédigea l'un des plus extraordinaires documents de l'histoire de la pensée américaine.
Plusieurs pasteurs blancs des églises locales, tout en adhérant à ses objectifs à long terme, n'étaient pas d'accord avec sa stratégie à court terme. Ils rendirent publique une déclaration qualifiant les manifestations qu'il organisait « de malavisées et inopportunes » et contestant le recours à la désobéissance civile « aussi pacifiques que puissent être concrètement de telles actions ».
La réponse de King vint sous la forme de sa Lettre de la geôle de Birmingham. Dépourvu de papier, il la griffonna dans les marges d'une page de journal. Les phrases s'enroulaient autour des publicités pour la lutte contre les insectes et des informations sur un club de jardinage, rapporta la personne qui fit sortir clandestinement la lettre de la prison. Ce texte n'en constituait pas moins une puissante condamnation de l'inaction face à l'injustice et manifestait une foi extraordinaire dans le fait qu'en Amérique la cause de la liberté finirait nécessairement par l'emporter.
Aux critiques des pasteurs blancs, King répond par des arguments de nature universelle et intemporelle. À l'accusation d'être un étranger venu susciter la tension à Birmingham, il réplique que, face à l'oppression, il n'y a pas d'étrangers. « L'injustice où que ce soit est une menace pour la justice partout ailleurs.
Nous sommes pris dans un réseau de réciprocité auquel nous ne pouvons échapper. Ce qui affecte l'un de nous directement nous affecte tous indirectement. » A l'accusation de susciter la tension, il répond : « Il existe un type de tension constructive, non violente, qui est nécessaire au progrès. » Et pour ceux qui ne souffrent pas eux-mêmes du fléau de la ségrégation, ajoute-t-il, nulle action directe ne paraîtra jamais opportune : « « Attendez ! signifie presque toujours : « Jamais ! » Et de poursuivre : « Aucun homme ne peut fixer le moment où doit sonner l'heure de la liberté pour un autre. » Reconnaissant que ses amis et lui-même ont effectivement enfreint l'ordonnance du tribunal du comté, King rappelle la distinction établie par Saint Augustin entre lois justes et lois injustes. Celui qui viole une loi injuste afin d'éveiller la conscience collective, affirme-t-il, « affiche en réalité un respect supérieur pour le droit », pourvu qu'il agisse « ouvertement, avec amour, et qu'il soit prêt à accepter la sanction ». Ecrivant de sa cellule, Martin Luther King se posait en exemple.
Enfermé dans cette cellule, il a la certitude qu'aux États-Unis, la liberté l'emportera. « Je n'ai aucune crainte quant à l'issue de notre combat. […] Nous atteindrons notre but - la liberté - car le but de l'Amérique, est la liberté. […] Notre destin est lié au destin de l'Amérique. […] L'héritage sacré de notre nation et la volonté éternelle de Dieu s'incarnent dans nos revendications. […] Un jour, conclut-il, le Sud reconnaîtra ses vrais héros. »
Du fait que le mouvement lancé à Birmingham réclamait leur présence à sa tête, Martin Luther King et Ralph Abernathy, au bout de huit jours de prison, déposèrent la caution qui leur rendait la liberté. Ils se rallièrent à une idée dont le mérite revenait à James Bevel, un pasteur de Nashville, vétéran des sit-in et des voyages de la liberté, à qui King avait confié la mission, au sein de la Southern Christian Leadership Conference, de former les militants à l'action directe et à la non-violence. Conscient que peu de familles noires pouvaient se permettre de voir végéter en prison l'homme qui assurait leur subsistance, Bevel entreprit d'organiser les jeunes Afro-Américains de la ville. Étudiants, élèves de l'enseignement secondaire et même primaire furent initiés aux principes de la non-violence. Ils se préparaient à manifester en centre-ville et à s'approprier les lieux réservés aux Blancs : restaurants, fontaines publiques, bibliothèques, églises.
Le 2 mai 1963, des centaines de jeunes Noirs se mirent en route dans la ville, communiquant par talkie-walkie et chantant « Nous vaincrons ». Plusieurs centaines d'entre eux furent arrêtés et emprisonnés. Et, résultat le plus important peut-être, ils poussèrent Bull Connor à bout.
Le 3 mai, Connor décida de mettre fin par la force aux manifestations.
Des lances d'incendie réglées à pleine pression - capables d'arracher l'écorce des arbres - fauchèrent les manifestants, les faisant rouler dans les rues asphaltées de la ville. Puis Connor donna l'ordre de lâcher les chiens policiers pour disperser la foule ; plusieurs manifestants furent mordus.
James Foreman, membre du Student Nonviolent Coordinating Committee, se trouvait au siège de la SCLC quand parvinrent les nouvelles. Il rapporta que les responsables qui y étaient réunis « sautaient de joie. […] « Le mouvement est lancé. Le mouvement est lancé. », répétaient-ils. « Des violences policières ont eu lieu. » Foreman trouva cette attitude « très froide, cruelle et calculatrice ».
Mais, comme le conclut l'historien C. Vann Woodward : « Les militants les plus chevronnés avaient appris la valeur et le prix à payer pour des événements donnant lieu à photographie. » Les jeunes manifestants revinrent tous les jours de la semaine, de même que les lances d'incendie et les chiens policiers. Les photos, les vidéos et les reportages occupèrent la une des journaux aux États-Unis et dans une grande partie du monde. Face aux pires provocations, la plupart des manifestants restèrent non violents. James Bevel sillonnait les rues, hurlant dans son portevoix : « Si vous n'êtes pas prêts à manifester de façon non violente, rentrez chez vous. » Le 6 mai, Bull Connor tenait emprisonnés des milliers d'enfants dans le parc des expositions de l'État.
Dans l'un de ses éditoriaux, le New York Times exprima le sentiment d'un nombre croissant d'Américains :
Aucun Américain instruit dans le respect de la dignité humaine ne peut lire sans honte le récit des actes de barbarie commis par les autorités de la police de l'Alabama à l'encontre des manifestants, noirs et blancs, pour les droits civiques. L'utilisation de chiens policiers et de lances d'incendie sous forte pression pour réprimer des écoliers à Birmingham est un déshonneur pour la nation. Parquer comme du bétail des centaines d'adolescents et même de gamins dans des prisons et des maisons de détention sous prétexte qu'ils exigent le respect de leur droit naturel à la liberté est une parodie de la justice.
À Washington, un très éminent lecteur partageait ce sentiment, comme le relate Marshall Frady dans la biographie de Martin Luther King :
Alors qu'il se trouvait dans le Bureau ovale, le regard du Président tomba sur une photo parue dans la presse. Elle montrait un policier agrippant d'une main par la chemise un jeune Noir, tandis qu'il tenait de l'autre la laisse d'un chien policier qui tournoyait autour du gamin. « C'est écœurant », lâcha le Président au groupe de visiteurs présents ce jour-là.
Le 7 mai, Fred Shuttlesworth fut blessé par une lance d'incendie qui le projeta violemment contre le mur de son église.
Arrivant sur les lieux quelques minutes plus tard, Bull Connor déclara : « Je regrette d'avoir raté ça. […] J'aurais aimé le voir emporté dans un corbillard ! » Quand arriva le 9 mai, les commerçants de la ville en eurent assez. Ils négocièrent donc un accord avec Martin Luther King et Fred Shuttlesworth. Ils s'engageaient à renoncer à la ségrégation dans leurs restaurants, toilettes et fontaines ; à embaucher des employés noirs et à en assurer la promotion. Les manifestants emprisonnés seraient relâchés et les charges pesant contre eux abandonnées. « Le pire jour de ma vie », devait dire Bull Connor.
Le succès éclatant du mouvement de Birmingham couronnait le courage et la discipline des protestataires afro-américains. Il constituait un encouragement pour la stratégie stimulante et obstinée engagée sous l'impulsion d'hommes comme Martin Luther King, Ralph Abernathy, Fred Shuttlesworth, James Bevel et quelques autres. Il contraignait les Américains à regarder en face - dans la presse et à la télévision - la réalité du système Jim Crow. Et il témoignait d'un idéalisme qui avait survécu à l'esclavage et à la ségrégation, ainsi que d'une impatience face à des promesses trop longtemps différées. Le 8 mai, le juge d'un tribunal pour mineurs de Birmingham procéda à l'audition d'un garçon de 15 ans arrêté au cours des manifestations du 3 mai :
Le juge : Je pense souvent aux paroles des Pères fondateurs :
« Il n'y a pas de liberté sans limites. » Maintenant, je vous demande de rentrer chez vous et de retourner à l'école.
Êtes-vous prêt à le faire ?
Le garçon : Puis-je dire quelque chose ?
Le juge : Parlez librement.
Le garçon : Eh bien, vous pouvez dire cela, parce que vous êtes libre. La Constitution dit que nous sommes tous égaux, mais les Noirs ne sont pas égaux.
Le juge : Mais vous avez déjà obtenu de grands avantages qui existent toujours. Cela prend du temps.
Le garçon : Cela fait plus d'un siècle que nous attendons.
Birmingham constituait une victoire réelle, mais coûteuse. La solution à long terme pour les Afro-Américains ne pouvait être de vaincre la ségrégation ville après ville en affrontant coups, morsures de chiens et lances d'incendie. Même si la cause des droits civiques enregistrait de réels progrès, chaque avancée se heurtait à une opposition acharnée. En 1962, il avait fallu l'intervention des troupes fédérales pour assurer l'admission à l'université du Mississippi du premier étudiant noir, James Meredith. L'année suivante, le gouverneur de l'Alabama, George Wallace, qui avait promis dans son discours d'investiture : « la ségrégation aujourd'hui, la ségrégation demain, la ségrégation toujours », mit en place « un barrage à la porte de l'école ». Seule l'intervention de la police fédérale permit d'assurer l'inscription des Afro- Américains Vivian Malone et James Hood à l'université de l'Alabama.
Le lendemain même, Medgar Evers, dirigeant pour le Mississippi de la NAACP, était assassiné devant sa maison à Jackson. Et à Birmingham même, le 15 septembre 1963, trois membres du Ku Klux Klan placèrent 19 bâtons de dynamite dans le sous-sol du temple baptiste de la Seizième Rue, siège officieux du mouvement de Birmingham. Quatre jeunes filles - Addie Mae Collins, Carole Robertson, Cynthia Wesley et Denise McNair - périrent dans l'attentat et 22 personnes furent blessées.
Le 11 juin 1963, le président John Kennedy annonça à la nation qu'il allait soumettre au Congrès une loi interdisant la ségrégation dans tous les lieux dépendant du secteur privé : hôtels, restaurants, magasins de détail, etc. « Nous sommes avant tout confrontés à une question morale, dit-il. Elle est aussi vieille que les Ecritures et aussi limpide que la Constitution américaine. » Mais les obstacles à l'adoption d'une législation véritablement efficace en matière de droits civiques demeuraient imposants.
Plusieurs dirigeants noirs décidèrent de modifier le contexte politique dans lequel les membres du Congrès abordaient la législation sur les droits civiques. L'un d'eux était A. Philip Randolph. Largement septuagénaire, Randolph avait naguère organisé, puis dirigé durant des décennies, le syndicat des employés des wagons-lits dont les Afro-Américains avaient longtemps constitué une grande partie de la main-d'œuvre. Ces emplois étaient parmi les meilleurs auxquels pouvaient accéder les Noirs, et Randolph, à la tête de ce syndicat, s'était imposé comme une figure importante du mouvement ouvrier américain.
En 1941, le président Franklin Roosevelt, anticipant l'éventuelle entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, avait souhaité intensifier la production de matériel militaire.
Randolph avait alors tenu tête au Président, exigeant que soit mis fin à la ségrégation dans les services du gouvernement fédéral et dans les entreprises agréées pour la fourniture du matériel de défense. Sinon, avait-il annoncé, il déclencherait une manifestation massive à Washington. Roosevelt ne tarda pas à promulguer une ordonnance interdisant la ségrégation dans les industries de la défense et les services fédéraux et créant la Commission pour des pratiques équitables en matière d'emploi. Après la guerre, la pression exercée par Randolph contribua à la promulgation par le président Harry Truman, en 1948, d'une ordonnance abolissant la ségrégation dans les forces armées.
Maintenant, Randolph et son talentueux assistant Bayard Rustin envisageaient une manifestation du même ordre, dans l'espoir d'« incarner en un seul mouvement l'action en faveur des droits civiques et les revendications économiques et sociales de l'ensemble de la nation. » Un groupe dit des « six poids lourds » (Big Six) fut constitué afin d'organiser l'événement. Y figuraient Randolph, King, Roy Wilkins (représentant la NAACP), James Farmer (CORE), John Lewis (SNCC) et Whitney Young (Urban League). La date fut fixée au 28 août 1963 et le point de ralliement au Lincoln Memorial à Washington.
La « marche sur Washington pour l'emploi et la liberté » allait être le plus vaste rassemblement politique que la nation eût jamais connu. Des cars et des trains spécialement affrétés acheminèrent les manifestants de tous les coins des États-Unis. Ce jour-là, quelque 250.000 Américains - et même plus selon certaines estimations - se trouvèrent réunis, parmi lesquels au moins 50.000 Blancs. Sur l'estrade était présente une brillante constellation de champions des droits civiques, de chefs religieux chrétiens et juifs, de dirigeants syndicaux et d'artistes. La contralto noire Marian Anderson, qui avait donné un récital au Lincoln Memorial en 1939 après s'être vu refuser l'accès au Constitution Hall de Washington, chanta l'hymne national américain. Chacun des Big Six prononça une allocution, à l'exception de Farmer, qui avait été arrêté au cours d'une manifestation en Louisiane.
L'intervention de Martin Luther King fut celle qui laissa le plus vif souvenir. Considéré par beaucoup comme la plus belle allocution jamais prononcée par un Américain, le discours « Je fais un rêve » s'inspirait de thèmes bibliques et de textes américains aussi emblématiques que la Constitution, la Déclaration d'Indépendance et le discours de Gettysburg d'Abraham Lincoln.
King ordonna son allocution comme un sermon, du style de ceux qu'il avait si souvent prononcés au cours du culte dominical.
Le discours commence par établir un lien entre la cause des droits civiques et les promesses antérieures non tenues. Aux esclaves libérés, dit-il, la Proclamation d'émancipation de Lincoln apparut comme « l'aube joyeuse venue mettre fin à la longue nuit de leur captivité. » Mais un siècle plus tard, poursuit-il, « le Noir […] se trouve en exil dans son propre pays ». Lorsque les fondateurs de la nation rédigèrent la Déclaration d'Indépendance et la Constitution, « ils signèrent un billet à ordre dont chaque Américain devait être le bénéficiaire. Ce billet portait la promesse que tous les hommes, oui, les Noirs aussi bien que les Blancs, se verraient garantir les « droits inaliénables » à « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». » L'Amérique, poursuit King, n'a pas honoré ce billet, tout au moins au profit de ses citoyens de couleur.
Nous refusons de croire que la banque de la justice est en faillite. Nous refusons de croire qu'il n'y a pas suffisamment de réserves dans les grands coffres de cette nation. Aussi sommes-nous venus pour encaisser ce chèque, un chèque à vue pour obtenir les richesses de la liberté et l'assurance de la justice.
« L'Amérique ne connaîtra ni le repos ni la tranquillité tant que le Noir n'aura pas obtenu ses droits de citoyen », avertit Martin Luther King avant d'ajouter :
[…] dans notre démarche pour obtenir notre juste place, nous ne devons pas nous montrer coupables d'actions répréhensibles. Ne cherchons pas à étancher notre soif de liberté en buvant à la coupe de l'amertume et de la haine. Il nous faut toujours mener la lutte sur le plan élevé de la dignité et de la discipline. Il ne faut pas que notre protestation riche de créativité puisse dégénérer en violence physique.
Certains pensent que Martin Luther King a improvisé la partie du discours où il évoque son « rêve ». La légendaire chanteuse de gospel Mahalia Jackson était elle-même sur l'estrade tandis qu'il s'adressait à la foule, et elle lui suggéra : « Parle-leur de ton rêve, Martin. » Et c'est ce qu'il fit :
[…] même si nous devons affronter les difficultés présentes et à venir, je fais un rêve. C'est un rêve profondément ancré dans le rêve américain.
Je rêve qu'un jour notre nation se lèvera et vivra pleinement la réalité de son credo : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux. » Je rêve qu'un jour, sur les rouges collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d'esclaves pourront prendre place ensemble à la table de la fraternité.
Je rêve qu'un jour même l'État du Mississippi, un État qui étouffe sous la fournaise de l'injustice, qui étouffe sous la fournaise de l'oppression, se transformera en oasis de liberté et de justice.
Je rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où on ne les jugera pas sur la couleur de leur peau, mais sur leur personnalité propre.
Je fais un rêve aujourd'hui ! Tandis que les paroles et les images de cette journée se répandaient à travers le pays et faisaient le tour du monde, l'élan en faveur d'un réel changement gagnait en vigueur. Mais il y aurait encore d'autres combats à livrer et la victoire, si elle se rapprochait, restait encore lointaine.