View Other Languages

We’ve gone social!

Follow us on our facebook pages and join the conversation.

From the birth of nations to global sports events... Join our discussion of news and world events!
Democracy Is…the freedom to express yourself. Democracy Is…Your Voice, Your World.
The climate is changing. Join the conversation and discuss courses of action.
Connect the world through CO.NX virtual spaces and let your voice make a difference!
Promoviendo el emprendedurismo y la innovación en Latinoamérica.
Информация о жизни в Америке и событиях в мире. Поделитесь своим мнением!
تمام آنچه می خواهید درباره آمریکا بدانید زندگی در آمریکا، شیوه زندگی آمریکایی و نگاهی از منظر آمریکایی به جهان و ...
أمريكاني: مواضيع لإثارة أهتمامكم حول الثقافة و البيئة و المجتمع المدني و ريادة الأعمال بـ"نكهة أمريكانية

13 février 2009

« Séparés mais égaux » : Les Afro-Américains face à l'échec de la Reconstruction

Libres enfin : le mouvement des droits civiques - chapitre 3

 
Un représentant du Bureau des affranchis séparent des groupes de Noirs et de Blancs
Un représentant du Bureau des affranchis se place entre des groupes d'afro-américains et de blancs.

L'article ci-après, extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques, contient les éléments suivants :

La Reconstruction au Congrès
L'avènement de « Jim Crow »
Booker Washington - La quête de l'indépendance économique
W. E. B. Du Bois : l'incitation à l'agitation politique

Plus de 600.000 Américains périrent au cours de la guerre de Sécession. Leur sacrifice permit de résoudre certains des conflits les plus inextricables auxquels était confrontée la nation : l'esclavage fut prohibé, et établi le principe selon lequel nul État ne pouvait se détacher de l'Union. Mais des conceptions incompatibles de la société américaine persistaient, dont les conséquences pour les Noirs américains allaient se révéler immenses.

L'une des conceptions, associée au Parti démocrate au cours du XIXe siècle et au début du XXe, mêlait individualisme, suspicion à l'égard de l'emprise de l'administration, préférence accordée à l'autorité des États sur le pouvoir fédéral et, au moins dans le Sud, croyance tenace en la supériorité des Blancs. Le Parti républicain, fondé dans les années 1850, était davantage favorable au recours au pouvoir fédéral pour favoriser le développement économique.

Son credo de base était souvent résumé dans le slogan free labor, ou « liberté dans le travail ». Pour des millions de Nordistes, la formule signifiait qu' un homme - le concept ne s'appliquant à l'époque qu'au seul sexe masculin - était libre de travailler où et comme il le voulait, d'accumuler des biens à son propre nom et, surtout, de s'élever aussi haut que ses talents et ses compétences le lui permettaient.

Abraham Lincoln était l'exemple même de ce self-made man. « Je confesse sans honte qu'il y a vingt-cinq ans, j'étais un simple tâcheron, employé à tailler des planches de palissade ou à travailler sur une barge. […] », disait-il volontiers après avoir accédé à la présidence. Si beaucoup de républicains condamnaient l'esclavage parce qu'ils le jugeaient contraire à la morale, tous estimaient que le Sud était à la traîne à la fois sur le plan du développement économique et de l'évolution sociale. Comme l'écrit l'historienne Antonia Etheart, les républicains voyaient dans le Sud « un système hiérarchique totalement figé, dominé par l'aristocratie des propriétaires d'esclaves ».

Après que le Nord eut, par sa victoire, mis fin à l'esclavage, son idéologie exigeait que les affranchis bénéficient des droits du citoyen. Dans les années qui suivirent la guerre de Sécession, les républicains manifestèrent tout d'abord leur volonté de « reconstruire » le Sud selon les principes du free labor. Malgré la résistance de nombreux Sudistes, les forces nordistes purent un temps assurer aux Noirs le droit de vote, l'accès à l'éducation et, plus généralement, le bénéfice des droits constitutionnels dont jouissaient les autres Américains. Mais la détermination des Nordistes à soutenir les aspirations des Noirs s'émoussa à mesure que grandissait leur désir de réconciliation avec le Sud. À la fin du XIXe siècle, les élites sudistes avaient réduit à néant nombre des avantages octroyés aux Noirs et institué un système oppressif de ségrégation légale.

La Reconstruction au Congrès

L'assassinat d'Abraham Lincoln en avril 1865 valut au vice-président Andrew Johnson d'accéder à la présidence. Démocrate du Tennessee, choisi en 1864 comme colistier de Lincoln afin de marquer la modération et le désir de réconciliation nationale, Johnson ne tarda pas à réintégrer les États de la Confédération comme membres à part entière de l'Union. Les États sudistes durent ratifier le Treizième Amendement, qui prohibait l'esclavage, mais il ne leur était pas demandé de garantir l'égalité et les droits civiques de leur population afro-américaine. Les gouvernements des États sudistes, où les Blancs faisaient la loi, se hâtèrent d'adopter des législations, dites Black Codes, qui encadraient sévèrement la vie des Afro-Américains, théoriquement « libres ». Parallèlement, Johnson ordonna la restitution des plantations abandonnées à leurs anciens propriétaires esclavagistes.

Nombre de Nordistes, indignés, clamèrent qu'ils ne s'étaient pas battus au péril leur vie pour rétablir l'aristocratie raciste du Sud. Les élections de 1866 virent le retour au Congrès d'un nombre important de « républicains radicaux » déterminés à faire plus largement bénéficier les Noirs de leurs droits civiques et, plus généralement, à mener la reconstruction du Sud selon les normes du Nord. Ce 40e Congrès refusa l'admission de membres élus sous les gouvernements des États avalisés par le président Johnson.

Puis, il annula le veto de Johnson frappant plusieurs lois importantes sur les droits civiques.

L'une d'elles élargissait les compétences du Bureau des affranchis, l'agence fédérale créée avant la mort de Lincoln pour aider les esclaves émancipés. Elle leur fournit l'assistance médicale, construisit des centaines d'écoles à l'usage de leurs enfants et les assista dans la négociation de contrats de travail avec leurs anciens propriétaires ou avec d'autres employeurs.

Une seconde loi, le Civil Rights Act de 1866, stipulait que toute personne née sur le territoire des États-Unis bénéficiait du droit de citoyenneté, indépendamment de sa race, de sa couleur de peau ou de son statut antérieur. Ainsi les Afro-Américains pouvaient s'engager par contrat, se pourvoir devant les tribunaux et accéder à la propriété.

Devant l'opposition de Johnson à ces lois et sa tentative contestable d'en subvertir l'application, la Chambre des représentants, en 1868, entama à son encontre une procédure d'impeachment - la voie constitutionnellement prescrite pour obtenir le retrait du président. Le Sénat vota l'acquittement à une voix de majorité, mais Johnson évita, jusqu'à la fin de son mandat, de s'opposer au programme de reconstruction du Congrès.

Surtout, le Congrès fit clairement savoir que les anciens États rebelles ne pourraient retrouver leur représentation au Congrès tant qu'ils n'auraient pas ratifié le Quatorzième Amendement à la Constitution des États-Unis, lequel allait constituer la base juridique sur laquelle s'appuierait le mouvement moderne des droits civiques pour exiger l'égalité raciale.

Les dix premiers amendements, connus sous le nom de Bill of Rights, assuraient la protection des Américains contre les empiètements du gouvernement fédéral ; mais ils ne mettaient guère les Afro- Américains à l'abri des lois raciales promulguées par les gouvernements des États. Le Quatorzième Amendement, ratifié en juillet 1868, remédiait à cette lacune. « Aucun État, spécifiait-il, ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis ; ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relève de sa juridiction l'égale protection des lois. » Le Quinzième Amendement, adopté peu après, précisait : « Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera dénié ou limité par les États-Unis, ou par quelque État que ce soit, pour des raisons de race, de couleur ou de condition antérieure de servitude. » Percées… et revers Grâce à la présence des troupes nordistes qui veillaient à l'application des lois de la Reconstruction, les Afro-Américains acquirent des avantages substantiels. La structure matérielle du système esclavagiste - habitat séparé, travail collectif, etc. - fut démantelée.

Les Noirs fondèrent de plus en plus leurs propres églises. Sous la houlette de pasteurs noirs, elles allaient constituer les fondations sur lesquelles Martin Luther King et quelques autres construiraient par la suite le mouvement moderne des droits civiques.

Alliés à une petite fraction de Blancs, les électeurs noirs réussirent, dans plusieurs États sudistes, à installer au pouvoir des gouvernements à majorité républicaine et de nombreux Noirs occupèrent des charges publiques importantes au niveau de l'État et des comtés. Deux Afro-Américains furent élus au Sénat des États-Unis et quatorze à la Chambre des représentants. Exemplaire à cet égard est le parcours de Benjamin Sterling Turner, premier Noir de l'Alabama à siéger au Congrès. Né esclave, Turner accéda à la liberté grâce à la Proclamation d'émancipation de Lincoln.

Il ne tarda pas à créer sa propre entreprise et fut peu après élu au poste de receveur des impôts et au conseil municipal de Selma, futur théâtre d'un épisode crucial de la lutte pour les droits civiques.

Elu au Congrès en 1870, il obtint l'allocation d'une pension mensuelle pour les anciens combattants noirs de la guerre de Sécession et fit campagne pour obtenir un accroissement des crédits fédéraux pour son district.

Dans le Sud, le gouvernement de l'État, là ou il était à majorité républicaine, eut tendance à augmenter les impôts et à développer l'aide sociale avec des initiatives telles que la mise en place de systèmes éducatifs financés par l'État et de mesures visant à subventionner le développement économique. Les Afro- Américains bénéficièrent largement de ces initiatives et l'on put croire, durant un temps, que leurs droits civiques leur étaient définitivement acquis.

Mais la majorité des Blancs, dans les États du Sud, étaient résolus à s'opposer à l'égalité des Noirs. Nombre d'entre eux ne pouvaient se défaire des idées stéréotypées sur l'infériorité des Noirs. Beaucoup de Blancs, eux-mêmes très pauvres, fondaient leur identité sur un sentiment de supériorité raciale. Les couches supérieures de la société sudiste avaient conscience que cette fracture raciale pouvait faire obstacle à une politique d'alliance entre les deux races visant à promouvoir les intérêts économiques communs aux Blancs et aux Noirs. Elles voyaient souvent dans le ressentiment des Blancs un outil commode pour rasseoir leur pouvoir politique.

Les Blancs des États du Sud, liés à cette époque au Parti démocrate, lancèrent une virulente offensive contre les Sudistes blancs sympathisants du Parti républicain.

La réaction contre les Afro-Américains nouvellement émancipés était encore plus dure. Des organisations terroristes clandestines, telles que les Chevaliers du Camélia blanc et le Ku Klux Klan (KKK) lancèrent de violentes opérations pour intimider les électeurs noirs et leur interdire l'accès aux bureaux de vote. Le président Ulysses Grant dépêcha trois régiments d'infanterie et une flottille de navires de guerre pour assurer des élections honnêtes à La Nouvelle-Orléans en 1874 ; il fit appel à des troupes fédérales pour briser le Klan, mais les violences persistèrent, les activistes blancs ayant constitué des « clubs » qualifiés par l'historien James McPherson d'« organisations paramilitaires qui, dans les États du Sud, faisaient office d'auxiliaires armés du Parti démocrate dans ses efforts pour « sauver » le Sud de « la mainmise des nègres et des carpetbaggers ». » Un certain nombre de Nordistes craignaient que Grant ne fût allé trop loin et, plus simplement, étaient las des affrontements.

Comme l'écrit McPherson :

Nombreux étaient les Nordistes à souhaiter « que la peste s'abatte sur les uns et les autres », face aux Ligues blanches et aux gouvernements des États aux mains « des nègres et des carpetbaggers ». Que l'on retire les troupes fédérales, disaient-ils, et qu'on laisse les gens du Sud régler leurs problèmes, même si cela signifiait le ralliement massif du Sud au Parti démocrate et à la suprématie blanche.

 

Et c'est bien ce qui, pour l'essentiel, se produisit. Dans des élections entachées de fraude, d'intimidation et de violence, les démocrates s'emparèrent peu à peu des gouvernements des États dans tout le Sud. En 1877, à l'issue d'un marchandage politique, le républicain Rutherford Hayes fut déclaré vainqueur de l'élection présidentielle chaudement disputée de 1876. En contrepartie, Hayes retira les dernières troupes fédérales encore présentes dans le Sud. Les Noirs américains qui, dans leur immense majorité, vivaient alors dans les États de l'ancienne Confédération, se trouvèrent de nouveau à la merci des lois racistes promulguées par les gouvernements de ces États.

L'avènement de « Jim Crow »

Dès lors, et notamment après 1890, ces gouvernements adoptèrent des lois ségrégationnistes imposant la séparation des races dans presque tous les domaines de la vie quotidienne : écoles publiques, wagons de chemin de fer et bibliothèques municipales ; fontaines, restaurants et hôtels. Ce système fut baptisé « Jim Crow », en référence à un spectacle de 1828 intitulé « Jump Jim Crow » dans lequel des acteurs blancs grimés en Noirs offraient la caricature du « nègre » ignare et inférieur.

Le système Jim Crow n'aurait sans doute jamais vu le jour si les tribunaux fédéraux avaient donné une large interprétation des garanties constitutionnelles applicables. Mais le pouvoir judiciaire préféra s'en tenir aux considérations d'ordre technique et profiter des lacunes de la loi pour ne pas avoir à condamner les lois ségrégationnistes. En 1875, le Congrès vota ce qui allait rester, pendant près d'un siècle, la dernière loi en faveur des droits civiques. Elle interdisait à « toute personne » de refuser à un citoyen, quelles que fussent sa race ou sa couleur de peau, un égal traitement dans les lieux publics tels que restaurants, théâtres et lieux de distraction, ainsi que dans les transports en commun.

En 1883, la Cour suprême déclara cette loi inconstitutionnelle, en se fondant sur le fait que le Quatorzième Amendement interdisait la discrimination de la part des États, mais non des individus. Le Congrès ne pouvait en conséquence prohiber les actes individuels de discrimination.

La décision de justice peut-être la plus importante date de 1896. Six ans plus tôt, la Louisiane avait adopté une loi exigeant que des wagons séparés fussent réservés aux Blancs, aux Noirs et aux métis (coloreds). Un groupe multiracial de citoyens opposés à cette législation persuada Homer Plessy - un défenseur de l'enseignement public au teint clair, mais qui comptait dans ses ancêtres une arrière-grand-mère noire - de tester cette règle.

Plessy acheta donc un billet de chemin de fer lui donnant accès à une voiture réservée aux Blancs. Après avoir pris place, il révéla au contrôleur ses antécédents. Arrêté, il fut traduit en justice.

En 1896, l'affaire fut soumise à la Cour suprême. Dans sa décision, adoptée à sept contre un, la Cour confirma la constitutionnalité de la législation de la Louisiane, soutenant que « le fait d'imposer la séparation des deux races ne revenait pas à taxer d'infériorité les gens de couleur ». Le désaccord des Noirs ne tenait qu'à leur mauvaise interprétation de la loi. Ainsi la Cour suprême, avec tout le prestige qui lui était attaché, accordait-elle son imprimatur au désormais célèbre principe « séparés mais égaux », sur lequel s'appuyait la ségrégation raciale.

L'un des problèmes que posait l'arrêt Plessy contre Ferguson, comme devaient inlassablement tenter de le démontrer les avocats des droits civiques, c'était que la séparation n'allait jamais de pair avec l'égalité. Les écoles et autres services publics réservés aux gens de couleur étaient toujours de qualité inférieure, et la différence était souvent choquante. Toutefois, la vraie question était de savoir si une lecture honnête de la Constitution pouvait justifier que l'on sépare les Américains en fonction de leur race. John Marshall Harlan, le juge de la Cour suprême en désaccord avec l'arrêt Plessy, avança des arguments qui gardent aujourd'hui encore toute leur vibrante puissance :

Selon la Constitution, au regard de la loi, il n'existe dans ce pays aucune classe supérieure, dominante, dirigeante de citoyens. Il n'existe ici aucune caste. Notre Constitution ignore la couleur de la peau ; elle ne connaît ni ne tolère la division des citoyens en classes. S'agissant des droits civiques, tous les citoyens sont égaux devant la loi.

 

L' avis du juge Harlan allait enfin prévaloir en 1954, lorsque la décision unanime de la Cour suprême dans l'affaire Brown contre Board of Education annula l'arrêt Plessy contre Ferguson.

Booker Washington - La quête de l'indépendance économique

L'échec de la Reconstruction et la mise en place d'une ségrégation légale acculaient les Afro-Américains à des choix difficiles. L'immense majorité d'entre eux vivait encore dans le Sud et se heurtait à une opposition acharnée, voire violente, au principe de l'égalité des droits. Certains en vinrent à penser que l'action politique directe visant à affirmer et faire respecter leurs droits civiques était vouée à l'échec. Derrière Booker Washington, ils estimaient plus efficace de se concentrer sur le développement économique des Noirs. D'autres, comme l'éminent William Edward Burghardt (W. E. B.) Du Bois, étaient partisans de mener un combat sans concession pour bénéficier du droit de vote et des autres droits civiques promis par la Constitution et les amendements adoptés après la guerre.

Né en esclavage, Booker Washington avait environ neuf ans au moment de l'émancipation. Il suivit les cours du Hampton Normal and Agricultural Institute - l'actuelle université Hampton - dans le sud-est de la Virginie. Après de très brillantes études, il trouva un poste de maître d'école. En 1881 il se vit confier la direction d'une nouvelle école ouverte pour les élèves afro-américains dans le comté de Macon, en Alabama.

Washington estimait que l'acquisition de compétences techniques et l'accession à l'indépendance économique étaient les clés du progrès social des Noirs. Il décida donc de centrer le programme de sa nouvelle école, rebaptisée Tuskegee Normal and Industrial Institute - l'actuelle université Tuskegee - sur l'enseignement des techniques industrielles. Les garçons étaient formés à des métiers tels que charpentier ou forgeron, tandis que les filles apprenaient celui d'infirmière ou de couturière. L'institut Tuskegee formait également des professeurs à destination des écoles réservées aux Afro-Américains dans tous les États du Sud. Cette stratégie assurait l'émergence de citoyens noirs productifs sur le plan économique, sans que la nation fût contrainte d'affronter de façon brutale la question des droits civiques. Des philanthropes de premier plan, tels que le magnat du pétrole John Rockefeller, le sidérurgiste Andrew Carnegie et Julius Rosenwald, dirigeant de la société Sears, Roebuck, apportèrent leur soutien au Tuskegee Institute dont l'importance, la réputation et le prestige ne cessèrent de grandir.

En septembre 1895, devant une assistance majoritairement blanche, Washington prononça son fameux discours dit du compromis d'Atlanta. Le plus grand danger qui nous menace, prévint-il, est que, dans le grand bond de l'esclavage à la liberté, nous ne tenions pas compte du fait que l'immense majorité d'entre nous doit vivre du produit de ses mains, et que nous oubliions que nous prospérerons en proportion de ce que nous aurons appris pour conférer dignité et gloire au travail courant et aurons mis nos intelligences et nos compétences au service des activités ordinaires de la vie. […] C'est par le bas de l'échelle qu'il nous faut commencer et non par le haut. Et nous ne devons pas laisser nos griefs éclipser les chances qui nous sont offertes.

 

Bien entendu, les Blancs trouvaient rassurant un discours qui incitait les Noirs à acquérir des terres ou des compétences industrielles plutôt qu'à briguer un mandat politique, projet apparemment compatible avec le système Jim Crow : « Pour l'instant, il vaut mieux gagner un dollar dans une usine que dépenser un dollar à l'opéra. » Mais une étude attentive du discours de Washington indique qu'il n'entendait pas accepter l'inégalité à titre permanent. Il appelait en fait les Afro-Américains à acquérir un poids économique dans la société. Comme il le dit plus brutalement : « Nulle race capable d'apporter sa contribution sur les marchés du monde ne peut vivre longtemps dans l'ostracisme. » Washington resta longtemps la figure de proue des Afro- Américains, même si un nombre croissant de Noirs se détourna peu à peu de sa vision des choses. L'un des problèmes tenait au fait que le Sud de l'après-guerre était lui-même réduit à la pauvreté, traînant loin derrière le Nord sur le chemin de la modernisation et du développement économique. L'avenir pour les Sudistes, noirs ou blancs, n'était tout simplement pas aussi prometteur que l'espérait Booker Washington. En outre, son patient réformisme était inacceptable aux yeux de beaucoup de Noirs qui n'entendaient pas voir indéfiniment reportée la satisfaction de leurs exigences en matière de pleine égalité des droits civiques.

W. E. B. Du Bois : l'incitation à l'agitation politique

Nombreux furent ceux qui se rangèrent derrière l'historien et sociologue W. E. B. Du Bois (1868-1963). Diplômé de l'université Fisk, établissement traditionnellement réservé aux Noirs sis à Nashville, dans le Tennessee, Du Bois obtint un doctorat d'histoire de Harvard et entama une carrière de professeur à l'université d'Atlanta, fondée sous le patronage du Bureau des affranchis et spécialisée dans la formation de professeurs, bibliothécaires, etc.

Du Bois écrivit et publia un certain nombre d'essais décrivant la vie des Noirs aux États-Unis. Les sciences sociales, estimait-il, seraient la clé de l'amélioration des relations raciales.

Mais voyant la ségrégation raciale - souvent accompagnée de lynchages - se répandre à travers le Sud, Du Bois parvint peu à peu à la conclusion que seules l'action politique directe et les manifestations de protestation pouvaient faire avancer la cause des droits civiques. Il en vint inévitablement à s'opposer à Booker Washington, qui tissait paisiblement des liens avec les républicains au niveau national afin de se ménager un certain soutien politique, même si sa priorité demeurait le développement économique de la population noire.

En 1903, Du Bois publia The Souls of Black Folk. Qualifié de « réaction passionnée contre l'idéologie raciale selon laquelle les Noirs devaient se montrer humbles et conciliants », par le spécialiste Shelby Steele, l'ouvrage affirmait que « le problème du XXe siècle [était] le problème de la barrière de la couleur ». A propos des positions de Booker Washington, Du Bois avançait notamment que sa doctrine encourage les Blancs, du Nord comme du Sud, à se décharger sur les épaules des Noirs du fardeau du problème noir et à se tenir à l'écart en spectateurs critiques et plutôt pessimistes ; mais le fardeau est en fait celui de la nation tout entière ; et aucun de nous ne pourra prétendre avoir les mains propres si nous n'appliquons pas toute notre énergie à redresser ces immenses torts.

 

Du Bois n'était pas non plus d'accord avec Washington en ce qui concernait l'acquisition du savoir-faire artisanal privilégiée par ce dernier. « La race noire, comme toutes les races, écrivait-il en 1903, sera sauvée par ses hommes d'exception. » Ces « 10 % d'Afro-Américains talentueux « doivent être promus guides spirituels et missionnaires de la culture au sein de leur peuple ».

Pour cette mission, la formation pratique qu'offrait Booker Washington au Tuskegee Institute ne suffirait pas :

Si nous faisons de l'argent le but de l'apprentissage humain, nous formerons des faiseurs de dollars, mais pas nécessairement des hommes ; si nous faisons du savoir-faire technique le but de l'éducation, nous disposerons peut-être d'artisans, mais pas d'êtres humains dans leur essence.

 

Nous n'aurons de véritables hommes que si nous faisons de l'acquisition des qualités proprement humaines l'objectif de l'enseignement dispensé dans les écoles - intelligence, large compassion, connaissance du monde passé et présent et de la relation que l'homme entretient avec lui. […] Sur cette base, nous pourrons assurer l'émergence d'hommes capables de gagner leur pain, habiles de leurs mains et vifs d'esprit, sans avoir jamais à craindre que ni l'enfant ni l'homme ne confondent les moyens de gagner sa vie avec le but véritable de la vie.

 

Deux ans plus tard, Du Bois et un certain nombre d'éminentes personnalités intellectuelles noires formèrent le Niagara Movement, organisation militante clairement opposée à la politique de conciliation et de lente progression prônée par Washington. « Nous voulons un droit de vote plein et entier pour les hommes, et nous le voulons tout de suite ! », lança Du Bois. (Il plaida aussi en faveur du droit de vote des femmes.)

Le mouvement tint en 1906 une mémorable conférence à Harpers Ferry, en Virginie-Occidentale, théâtre de la révolte de John Brown. Il fit campagne contre les lois Jim Crow, diffusa pamphlets et tracts et, d'une manière générale, s'attacha à soulever les problèmes des droits civiques et de la justice. Mais le mouvement, souffrant d'une mauvaise organisation et d'un soutien financier insuffisant, disparut en 1910. Une organisation nouvelle et plus solide était alors prête à le remplacer.

En août 1908, une accusation infondée selon laquelle un Noir avait tenté de violer une femme blanche fut à l'origine d'une émeute anti-Noirs à Springfield, dans l'Illinois. Les affrontements firent sept morts et forcèrent des milliers d'Afro-Américains à fuir la ville. La suffragette Mary White Ovington appela à une réunion des militants réformateurs. « Il faut ranimer l'esprit abolitionniste », écrivit-elle par la suite. Son groupe ne tarda pas à grossir et se rapprocha de Du Bois et d'autres militants afro-américains.

En 1910, ils fondèrent la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Parmi les dirigeants figuraient des Blancs, dont beaucoup de Juifs, ainsi que Du Bois qui assumait la direction éditoriale de la très influente revue du mouvement, The Crisis.

En 1913, après que le président Woodrow Wilson, originaire du Sud, eut autorisé la ségrégation au sein de la fonction publique fédérale, la NAACP entama une action en justice, première étape d'une campagne de plusieurs dizaines d'années. The Crisis analysa les affaires en cours et fit connaître les œuvres des grands écrivains de la Renaissance de Harlem, parmi lesquels Langston Hughes et Countee Cullen. Selon certaines estimations, sa diffusion dépassait les 100.000 exemplaires.

Du Bois continua d'écrire, s'affirmant comme l'un des grands penseurs américains du siècle en même temps qu'un instigateur du mouvement anticolonialiste et un éminent spécialiste de l'histoire africaine. En 1934, Il rompit avec la NAACP intégrationniste.

Il devait vivre au-delà de 90 ans, après avoir endossé la nationalité ghanéenne et embrassé ouvertement le communisme.

Mais la NAACP, qu'il avait contribué à fonder, allait être à l'origine du combat moderne pour les droits civiques.

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?