La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

13 février 2009

« Trois cinquièmes d'un homme libre » : une promesse différée

Libres enfin : le mouvement des droits civiques - chapitre 2

 
<i>Libres enfin : le mouvement des droits civiques</i>
La couverture de Libres enfin : le mouvement des droits civiques, la nouvelle publication du département d'État.

L'article ci-après, extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques, contient les éléments suivants :

Une terre de liberté ?
La plume de Frederick Douglass
Le chemin de fer clandestin
Les armes à la main
John Brown, le rebelle
La guerre de Sécession

Tout au long du XIXe siècle et au début du XXe, les Afro-Américains et les Blancs qui militaient à leurs côtés mirent en œuvre de multiples stratégies pour mettre fin à l'esclavage et assurer l'égalité devant la loi des « affranchis ». La progression vers l'égalité raciale ne pouvait qu'être lente, pour la simple raison que l'esclavage et l'oppression des Noirs faisaient partie des compromis politiques sur lesquels reposait l'unité nationale. La guerre de Sécession de 1861-1865 allait abolir l'esclavage aux États-Unis ; mais une fois le conflit terminé, la volonté politique nordiste de vaincre la résistance opposée par le Sud à l'égalité raciale s'émoussa peu à peu. La mise en place dans l'ensemble des États sudistes d'une législation ségrégationniste, dite « Jim Crow », mit un coup d'arrêt brutal à toute évolution positive. Néanmoins, les dirigeants afro-américains continuèrent à consolider les fondations intellectuelles et institutionnelles sur lesquelles s'appuieraient les mouvements des droits civiques dans la seconde moitié du XXe siècle.

Une terre de liberté ?

L'esclavage fut pour les Américains un facteur de division dès le premier jour de leur indépendance. Tandis que s'accroissait la dépendance du Sud par rapport à une nouvelle production de base - « le Roi Coton » - dont la culture employait de nombreux esclaves, la perspective d'un affrontement avec les États du Nord, de plus en plus antiesclavagistes, paraissait inéluctable. La jeune nation s'efforça de retarder le conflit par une série de dérobades morales et de compromis politiques.

La Déclaration d'Indépendance (1776) inclut des phrases vibrantes sur la fraternité universelle : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Et pourtant, son principal rédacteur, le Virginien Thomas Jefferson, possédait lui-même des esclaves.

Jefferson était conscient de cette contradiction, et son texte originel condamnait non pas l'esclavage proprement dit, mais le commerce des esclaves, qualifié de « violation sauvage de la nature humaine ». Toutefois, le Congrès continental qui, à l'époque, assumait de fait le gouvernement de l'Amérique, soucieux d'éviter toute controverse susceptible de briser le consensus en faveur de l'indépendance, ne fit pas figurer cette dernière référence dans la Déclaration. Ce ne sera d'ailleurs pas la dernière fois que l'opportunisme politique prendra le pas sur les impératifs moraux.

Dès 1787, nombre d'Américains étaient déterminés à remplacer l'alliance lâche et décentralisée des treize États par un gouvernement fédéral doté de pouvoirs plus étendus. La Convention constituante réunie à Philadelphie de mai à septembre de la même année rédigea un projet pour la mise en place d'un tel gouvernement. « La Convention fut ponctuée de sévères affrontements sur la question de l'esclavage », écrit David Stewart dans The Summer of 1787 : The Men Who Invented the Constitution.

Alors que « beaucoup de délégués étaient en conscience abolitionnistes […] l'opinion publique ne penchait pas à l'époque en faveur de l'abolition. » Dans la mesure où tout projet constitutionnel ne pouvait prendre effet avant d'avoir été ratifié par neuf des treize États, il était nécessaire de parvenir à un compromis sur le statut des esclaves afro-américains. Les délégués nordistes, sous la conduite de James Wilson, délégué de Pennsylvanie, parvinrent à un accord avec trois grands États esclavagistes. Aux termes de cet accord, cinq « personnes non libres » - entendons par là cinq esclaves - seraient comptabilisées comme trois personnes dans le calcul du nombre de représentants d'un État au Congrès. Il était également entendu que le Congrès des États-Unis ne pourrait pendant vingt ans adopter la moindre loi visant à interdire l'importation d'esclaves. (L'abolition effective par le Congrès du commerce des esclaves intervint en 1808.) Ce « compromis des trois cinquièmes » a été qualifié de pacte avec le diable ou de péché originel de l'Amérique. Comme en témoigne la question posée en 1829 par David Walker, un Noir affranchi du Nord : « M. Jefferson a-t-il publiquement déclaré que nous étions inférieurs aux Blancs, à la fois physiquement et intellectuellement ? » Toujours est-il que ce compromis permit à l'esclavage de perdurer dans les États du Sud, où l'invention, en 1793, de l'égreneuse à coton encouragea radicalement cette culture intensive qui employait de nombreux esclaves. Ce compromis eut aussi de lourdes conséquences politiques pour la jeune nation.

Lors de l'élection présidentielle âprement disputée de 1800, le poids électoral des États du Sud, bénéficiant de l'apport dû à leur forte population d'esclaves, permit à Jefferson de l'emporter sur le président sortant John Adams, du Massachusetts.

Plus important encore fut le rôle joué par l'esclavage dans l'expansion de la nation. La question de savoir si l'esclavage serait autorisé dans les nouveaux États revêtait une importance décisive pour l'équilibre au sein du Congrès entre États esclavagistes et non esclavagistes. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, le Congrès élabora un certain nombre de compromis qui visaient généralement à permettre l'entrée en nombre égal d'États esclavagistes et d'États abolitionnistes. C'est ainsi que le compromis du Missouri, le compromis de 1850 et la loi sur le Kansas-Nebraska maintinrent l'équilibre politique. Mais, en 1857, la Cour suprême, dans son arrêt Dred Scott contre Sanford, affirma que le Congrès ne pouvait interdire l'esclavage dans les territoires de l'Ouest qui n'avaient pas encore obtenu le statut d'État. Cette décision ne fera qu'aggraver l'antagonisme autour de la question de l'esclavage et précipiter l'inévitable confrontation.

Tandis que le système politique de la jeune nation se révélait incapable d'assurer aux Afro-Américains les droits civiques dont jouissaient leurs concitoyens blancs, des hommes et des femmes courageux ne ménageaient pas leurs efforts pour abolir l'esclavage et faire en sorte que les États-Unis se montrent dignes de leurs idéaux les plus nobles.

La plume de Frederick Douglass

Malgré l'incapacité avérée du système politique d'éliminer l'esclavage dans le Sud, « l'institution particulière », comme les Sudistes avaient coutume de l'appeler, n'était pas sans susciter des oppositions.

Des hommes et des femmes déterminés - des Noirs et des Blancs - consacrèrent leur vie à la cause de l'abolition, c'est-à-dire l'interdiction légale de l'esclavage.

Ils recoururent à un large éventail de stratégies, violentes ou non violentes.

Tout comme à l'époque de Martin Luther King, l'écrit et l'appel à la conscience se révélèrent des armes efficaces. Si la guerre de Sécession n'avait pas pour seule motivation l'affranchissement des esclaves, les abolitionnistes n'en réussirent pas moins à convaincre de nombreux Nordistes de partager le sentiment exprimé en 1858 par un candidat au Sénat du nom d'Abraham Lincoln : « Une maison divisée contre elle-même ne peut rester debout. Je crois que ce régime de mi-esclavage mi-liberté ne peut demeurer de façon permanente. » Les propos vibrants d'hommes de bon sens, blancs et noirs, conduisirent nombre de leurs concitoyens à regarder en face la contradiction entre leurs nobles idéaux et l'état de servitude imposé aux Afro-Américains dans le Sud. La plume la plus percutante fut peut-être celle d'un esclave fugitif, Frederick Douglass, devenu journaliste, éditeur et champion de la liberté. Né en esclavage en 1817 ou 1818, Douglass apprit à lire grâce à sa propriétaire.

À l'âge de 13 ans, il acheta son premier livre. Dès lors s'aiguisèrent les qualités qui allaient faire de Douglass l'un des orateurs les plus éloquents et les plus persuasifs de son temps.

En 1838, il s'échappa de la plantation où il travaillait comme ouvrier agricole et s'établit à New Bedford, dans le Massachusetts, où il allait entamer une remarquable carrière.

En 1841, William Lloyd Garrison, chef de file blanc du mouvement abolitionniste, organisa une convention à Nantucket, dans le Massachusetts. L'un des participants, qui avait déjà entendu les allocutions de Frederick Douglass dans les églises noires locales, l'invita à prendre la parole. « C'est avec la plus grande difficulté que j'ai réussi à me tenir debout, devait-il écrire plus tard, et à articuler deux mots sans hésiter ni bredouiller. » Mais ses paroles émurent la foule. La Massachusetts Anti-Slavery Society, organisatrice de la convention, demanda aussitôt à Douglass de travailler pour elle.

Dans le cadre de sa nouvelle carrière, Douglass participa activement à des réunions publiques dans tout le Nord des États- Unis, condamnant l'esclavage et faisant valoir que les Afro- Américains étaient juridiquement fondés à bénéficier des droits civiques que la Constitution accordait aux autres Américains.

En plusieurs occasions, des bandes racistes s'en prirent avec violence à ces réunions de militants abolitionnistes, mais d'autres Blancs prirent le parti de Douglass et défendirent sa cause. Après qu'un de ses camarades blancs eut perdu ses dents dans une violente bagarre où il lui avait sauvé la vie, Douglass lui écrivit :

« Jamais je n'oublierai comment nous étions, comme deux frères, prêts à nous battre et même à mourir l'un pour l'autre. » Et il célèbre la détermination de son camarade à « abandonner une vie aisée et même luxueuse […] pour tenter de briser les chaînes des esclaves et de sortir les Noirs du mépris. » En 1845, Douglass publie son premier récit autobiographique ;

plusieurs autres suivront, tous suscitant un large écho dans le public. Instruisant les Blancs américains sur ce qu'est la vie dans les plantations, il les convainc de la fausseté de l'idée selon laquelle l'esclavage sert d'une certaine manière le « bien » des Noirs, et leur fait prendre conscience qu'aucune société juste ne saurait tolérer une telle pratique. Mais sa soudaine réputation fait courir à Douglass un danger bien réel : que son maître le retrouve et le remette en esclavage. Prudemment, il quitte les États-Unis et entreprend une tournée de conférences de deux ans à travers l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande. Tandis qu'il voyage à l'étranger, ses amis achètent sa liberté : un peu plus de 700 dollars, tel est le prix de l'un des plus grands hommes que compte la nation.

En Grande-Bretagne, Douglass découvre une idéologie abolitionniste politiquement plus agressive. De retour aux États-Unis en 1847, il rompt avec William Lloyd Garrison. Ce dernier prêche une action purement morale et non violente contre l'esclavage et souhaite voir le Nord sortir de l'Union pour éviter de subir la « tache morale » de l'esclavage. Pour Douglass, une telle démarche ne serait d'aucun secours pour les esclaves noirs du Sud ; il se prononce au contraire en faveur d'actions militantes plus radicales et apporte son soutien aux partis politiques déterminés à s'opposer à l'extension de l'esclavage dans les territoires de l'Ouest ainsi qu'à ceux qui exigent son abolition pure et simple dans toute l'Union. Il fait de sa propre maison une étape du « chemin de fer clandestin » (Underground Railroad) - réseau qui permet aux esclaves fugitifs de rejoindre les États du Nord - et se lie d'amitié avec le militant abolitionniste John Brown qui rêve de déclencher un soulèvement massif des esclaves.

En 1847, Douglass lance The North Star, premier des différents journaux qu'il publiera afin de promouvoir la cause de l'égalité des droits pour les Noirs et pour les femmes. « Le Droit n'a pas de sexe - la Vérité n'a pas de couleur - Dieu est notre père à tous et nous sommes tous frères », tel est son slogan. Douglass est un fervent pionnier du combat pour l'égalité des sexes. En 1872, il sera candidat à la vice-présidence sur le ticket du Parti pour l'égalité des droits, aux côtés de Victoria Claflin Woodhull, la première femme candidate à la présidence des États-Unis.

Lors de l'élection présidentielle de 1860, Douglass fait campagne pour Lincoln. Quand, peu après l'investiture de Lincoln, éclate la guerre de Sécession - dressant les États nordistes de l'Union contre la Confédération sécessionniste du Sud - Douglass fait valoir que l'Union doit mobiliser des troupes noires. « Si vous permettez au Noir de porter sur sa poitrine les lettres de cuivre U.S. ; si vous lui permettez d'afficher sur son uniforme les boutons marqués de l'aigle ; si vous lui mettez un fusil à l'épaule et des balles dans la poche, alors aucun pouvoir au monde ne pourra nier qu'il a gagné le droit à la citoyenneté. » Trop âgé lui-même pour combattre, Douglass recrute des soldats noirs pour les 54e et 55e régiments du Massachusetts, deux unités composées de Noirs qui vont manifester un extrême courage au combat.

Au cours de ce long conflit, les relations de Douglass avec Lincoln sont au début un peu houleuses, dans la mesure où l'objectif du Président est tout d'abord d'obtenir le ralliement des États esclavagistes limitrophes, d'une importance cruciale pour l'effort de guerre de l'Union. Mais, le 22 septembre, Lincoln lance la Proclamation d'émancipation, affranchissant à compter du 1er janvier 1863 tous les esclaves dans les États confédérés rebelles.

En mars 1863, Lincoln approuve le recrutement de soldats noirs et, l'année suivante, rejette catégoriquement la suggestion d'entamer des négociations de paix tant que le Sud n'aura pas officiellement accepté l'abolition de l'esclavage. Le Président invitera par deux fois Douglass à venir le rencontrer à la Maison-Blanche.

Et à propos de Lincoln, Douglass écrira par la suite : « Jamais, en sa compagnie, je n'ai eu à me souvenir de quelque façon de l'humilité de mes origines ni de la couleur de ma peau. […] Le Président me recevait exactement comme un gentleman en reçoit normalement un autre. » Douglass poursuit après la guerre sa remarquable carrière.

Il milite en faveur de l'adoption des Treizième, Quatorzième et Quinzième Amendements à la Constitution - ceux-là mêmes qui énumèrent les droits dont bénéficient tous les hommes, et non pas seulement les Blancs, et interdisent à tout État de dénier individuellement ces droits. Il faudra encore le combat de toute une génération de courageux militants pour que ces amendements soient effectivement appliqués, mais ils s'appuieront sur les fondations constitutionnelles mises en place par Douglass et quelques autres. Douglass va encore occuper un certain nombre de charges locales à Washington, la capitale fédérale, et poursuivre son combat en faveur du droit de vote et de l'égalité des femmes. Il meurt en 1895, considéré à juste titre comme la personnalité afro-américaine la plus marquante du XIXe siècle.

Le chemin de fer clandestin

Frederick Douglass fut sans nul doute un homme doué de rares compétences ; mais des Blancs et d'autres Noirs recoururent parallèlement à un large éventail de stratégies pour combattre l'esclavage et faire bénéficier les Afro-Américains de leurs droits civiques. Dans une nation coupée en deux par la pratique de l'esclavage, une stratégie évidente consistait à faire passer clandestinement les esclaves dans les États non esclavagistes du Nord ;

et c'est dans cette démarche que s'engagèrent les membres de plusieurs Églises. Au début du XIXe siècle, des quakers (un mouvement religieux fondé en Angleterre et très influent en Pennsylvanie) commencèrent à offrir aide et assistance aux esclaves en fuite, les aidant soit à commencer une nouvelle vie dans le Nord des États-Unis, soit à atteindre le Canada. Certes, les législations adoptées en 1793 et en 1850 prévoyaient la capture et le retour à leur propriétaire des esclaves fugitifs, mais les quakers, adeptes de la non-violence, étaient déterminés à enfreindre des lois qu'ils jugeaient injustes. Méthodistes, presbytériens et congrégationalistes ne tardèrent pas à se joindre à leurs efforts, dans le but avoué d'aider les esclaves en fuite à sortir des États du Sud.

Des Noirs libres allaient jouer un rôle de plus en plus important dans cette entreprise connue sous le nom de « chemin de fer clandestin » - non parce qu'elle utilisait des tunnels ou des trains, mais simplement parce qu'elle employait le langage des cheminots. Un « chef de train » (conductor) familier de la région conduisait un ou plusieurs esclaves jusqu'à une « gare » (station), le plus souvent la maison d'un « chef de gare » (stationmaster) ;

puis jusqu'à une autre gare, et ainsi de suite jusqu'à ce que les esclaves se trouvent en territoire libre. Les esclaves profitaient généralement de l'obscurité pour se déplacer, parcourant de quinze à trente kilomètres par nuit. L'entreprise était extrêmement périlleuse : les guides, comme les esclaves, encouraient de sévères châtiments, voire la mort, s'ils se faisaient prendre.

Le plus célèbre conductor était une femme, une esclave noire qui avait elle-même fui la servitude, nommée Harriet Tubman.

Après avoir obtenu, en 1849, le statut de femme libre, elle revint dans le Sud pour y accomplir quelque vingt missions dans le cadre de l'Underground Railroad, au cours desquelles elle permit à environ trois cents esclaves, dont ses propres frère, sœur et parents, de gagner la liberté. Elle possédait au plus haut point l'art du déguisement. Aucun des esclaves qu'elle avait pris sous son aile ne s'étant jamais fait prendre, les Afro-Américains qui rêvaient de gagner le Nord l'avaient surnommée « Moïse », et la rivière Ohio, qui marquait la frontière entre États esclavagistes et non esclavagistes, était devenue « le Jourdain », en référence biblique à la Terre promise. Les propriétaires d'esclaves offrirent une récompense de 40.000 dollars à qui parviendrait à la capturer, et John Brown l'appelait « General Tubman ».

En 1850, un compromis politique se traduisit par l'adoption d'une nouvelle loi sur les esclaves fugitifs, plus sévère que celle de 1793 que beaucoup d'États nordistes s'étaient simplement refusés à appliquer. La nouvelle législation créait des commissaires spéciaux autorisés à poursuivre devant les tribunaux fédéraux les esclaves en fuite sur simple réquisition de leur propriétaire. Elle soumettait à de lourdes amendes quiconque porterait assistance à un esclave fugitif. Aussi l'Underground Railroad se vit-il contraint de recourir à des méthodes plus radicales, allant jusqu'à faire échapper des Noirs des tribunaux, ou même à les arracher à la garde des policiers fédéraux.

Bien que les « employés », « chefs de gare » et « chefs de train » du « chemin de fer clandestin » fussent relativement peu nombreux, leurs efforts permirent d'affranchir des dizaines de milliers d'esclaves. Leur courage et leur altruisme contribuèrent à intensifier dans les États du Nord le sentiment d'hostilité à l'esclavage. Leur attitude et la résistance nordiste à la loi sur les esclaves fugitifs de 1850 convainquirent de nombreux Sudistes que le Nord n'accepterait pas indéfiniment une nation dont une moitié était esclavagiste.

Les armes à la main

Dès 1663, année où plusieurs Noirs du comté de Gloucester, en Virginie, furent décapités pour avoir fomenté une révolte, des esclaves se rebellèrent contre leurs propriétaires. Ils pouvaient prendre exemple sur Haïti, où les indigènes, après avoir chassé les colons français et mis fin au système d'exploitation agricole fondé sur l'esclavage, avaient établi une république indépendante.

À Philadelphie, James Forten, un entrepreneur noir qui avait réussi, estimait lui aussi que les Afro-Américains « ne pouvaient être indéfiniment maintenus dans un état de servitude ». Dans les États du Sud, les planteurs blancs, craignant qu'il n'eût raison, réagissaient brutalement au plus léger signe annonciateur d'une éventuelle révolte.

Cela n'entama cependant pas la détermination de quelques intrépides Afro-Américains à prendre les armes en dépit des difficultés. La rébellion la plus connue survint en Virginie en 1831. Nat Turner (1800-1831) était esclave dans le comté de Southampton. Son premier maître lui ayant permis d'apprendre à lire et à écrire et de suivre des cours de catéchisme, Turner se mit à prêcher. Il ne tarda pas à attirer des disciples et, selon certains, en vint à se croire appelé par la volonté divine à conduire son peuple vers la liberté. Le 22 août 1831, Turner, à la tête d'un groupe de cinquante à soixante-quinze esclaves armés de couteaux, de serpes et de haches, se rendit de maison en maison pour libérer les esclaves, massacrant en deux jours plus de cinquante Blancs, dont beaucoup de femmes et d'enfants.

La réaction fut aussi rapide que brutale. La milice locale traqua les rebelles ; quarante-huit d'entre eux passèrent en juge- ment et dix-huit furent condamnés à la pendaison. Turner réussit à s'échapper ; mais, le 30 octobre, il fut finalement cerné dans une grotte. Jugé et reconnu coupable, il fut pendu et son cadavre écorché, décapité et écartelé. Dans le même temps, des bandes de Blancs assoiffés de vengeance agressaient tous les Noirs qui leur tombaient sous la main. Environ deux cents Noirs furent ainsi molestés, lynchés ou massacrés.

Les conséquences politiques de la rébellion de Nat Turner dépassèrent largement les frontières du comté de Southampton.

Le mouvement antiesclavagiste fut interdit dans tous les États du Sud, où furent adoptées de nouvelles lois restreignant encore plus sévèrement que par le passé les libertés des Noirs. Pendant ce temps, à Boston, William Lloyd Garrison taxait d'hypocrisie ceux qui accusaient le mouvement antiesclavagiste d'être responsable de la révolte de Turner. Les esclaves, faisait valoir Garrison, s'étaient battus pour les libertés mêmes que les Blancs américains célébraient si fièrement à la moindre occasion :

Vous accusez les partisans pacifiques de l'émancipation d'inciter les esclaves à la révolte. Retirez cette accusation, car c'est une odieuse calomnie. Les esclaves n'ont pas besoin de nos incitations : ils les trouvent dans la marque des coups de fouet sur leurs corps émaciés - dans leur incessant labeur - dans l'ignorance dans laquelle ils sont tenus - dans chaque champ, chaque vallée, chaque colline, chaque montagne, partout où vous et vos pères se sont battus pour la liberté - dans vos discours, vos propos, vos commémorations, vos pamphlets, vos journaux - dans les voix dont résonne l'air, dans les bruits qui leur parviennent de l'autre côté de l'Océan, dans les invitations à résister qu'ils entendent partout autour d'eux ! De quoi d'autre ont-ils besoin ? Soumis à de telles influences et saignant de leurs blessures nouvelles, est-il surprenant de les voir se dresser et tenter d'arracher de haute lutte - comme l'ont fait d'autres « héros » - les droits qu'on leur refuse ? Non, cela n'a rien de surprenant.

 

John Brown, le rebelle

Une autre célèbre entreprise visant à libérer par les armes les esclaves fut celle menée par John Brown, un Blanc natif de la Nouvelle-Angleterre. Brown caressait depuis longtemps l'idée d'obtenir l'abolition par la force ; en 1847, il s'était ouvert de ce projet à Frederick Douglass. En 1855, il se rendit sur le territoire du Kansas, théâtre de violents affrontements entre factions esclavagistes et antiesclavagistes. L'enjeu était de savoir si le Kansas entrerait dans l'Union en tant qu'État où l'esclavage serait interdit (free-soil) ou, au contraire, autorisé. Chaque faction avait constitué ses propres bastions.

Après que des tenants de l'esclavage eurent conduit un raid sur la colonie « libre » de Lawrence, Brown et quatre de ses fils firent une descente sur le village esclavagiste de Pottawatomie où ils tuèrent cinq hommes, épisode resté dans l'histoire sous le nom de Massacre de Pottawatomie. Il lança par la suite une série d'actions de guérilla contre des bandes armées esclavagistes. Puis il rentra en Nouvelle-Angleterre avec l'espoir - sans lendemain - de lever une force armée afro-américaine, et celui - davantage couronné de succès - d'obtenir un soutien financier des abolitionnistes les plus influents.

Après qu'une convention de ses partisans, réunie au Canada, l'eut nommé commandant en chef d'un gouvernement provisoire dont l'ambition était de déposer les propriétaires d'esclaves sudistes, Brown établit une base secrète dans le Maryland, à proximité de Harpers Ferry, en Virginie (l'actuelle Virginie-Occidentale), où il attendit l'arrivée de partisans qui, pour la plupart, ne se présentèrent pas. Le 16 octobre 1859, Brown, à la tête d'une troupe d'une vingtaine d'hommes, blancs et noirs, s'empara de l'arsenal fédéral de Harpers Ferry, prenant en otages soixante notables locaux. Son plan était d'armer des groupes d'esclaves fugitifs et de se diriger vers le sud, en libérant d'autres esclaves. Mais Brown, ayant trop tardé à se mettre en marche, fut bientôt encerclé par une compagnie de fusiliers marins commandée par le lieutenant- colonel Robert Lee (qui allait diriger les forces sudistes durant la guerre de Sécession). Brown refusa de se rendre. Blessé et fait prisonnier au cours de la bataille qui s'ensuivit, il fut traduit en justice en Virginie et reconnu coupable de trahison, conspiration et meurtre. Après l'annonce du verdict, il s'adressa au jury en ces termes :

J'ai la conviction qu'avoir agi comme je l'ai fait - ainsi que j'ai toujours reconnu l'avoir fait au nom des pauvres créatures divines frappées par le mépris - n'était pas une faute, mais une démarche juste. Mais s'il s'avère nécessaire que je donne ma vie pour la poursuite de l'œuvre de justice, et que je mêle mon sang à celui de mes enfants et de millions d'êtres humains dont les droits, dans ce pays esclavagiste, sont bafoués par des agissements immoraux, injustes et cruels, je me soumets : que cela s'accomplisse !

 

John Brown fut pendu le 2 décembre 1859, martyr de la cause antiesclavagiste. Au cours de la guerre de Sécession qui éclata une année plus tard, les soldats de l'Union marchaient aux accents de différentes versions d'un chant auquel ils avaient donné le nom de John Brown's Body. L'une des versions, écrite par Julia Ward Howe, allait devenir The Battle Hymn of the Republic, dont l'un des couplets est le suivant :

Le corps du vieux John Brown pourrit dans la poussière, Le fusil du vieux John Brown est rouge de taches de sang devenues taches de rouille, La lance du vieux John Brown a porté son dernier et infaillible coup, Son âme marche d'un pas ferme !

 

La guerre de Sécession

La question de l'esclavage et le statut des Noirs américains minèrent les relations entre le Nord et le Sud dès les premiers jours de l'indépendance et jusqu'à l'élection d'Abraham Lincoln à la présidence en 1860. Lincoln était opposé à l'esclavage, qu'il qualifiait de « monstrueuse injustice » ; mais son souci prioritaire était la sauvegarde de l'Union. Tout en étant donc prêt à tolérer l'esclavage dans les États où il existait déjà, il était en revanche résolu à en interdire l'extension dans les territoires de l'Ouest.

Cela n'empêchait pas les Sudistes de voir dans l'élection de Lincoln une menace pour leur système social. Suivant l'exemple de la Caroline du Sud en décembre 1860, dix autres États firent sécession pour constituer les États Confédérés d'Amérique.

Pour Lincoln et pour des millions de Nordistes, l'Union était, selon les termes de l'historien James McPherson, « un lien unissant l'ensemble du peuple américain, et non une association bénévole d'États qui pouvait se défaire par l'action de l'un ou de plusieurs d'entre eux ». Comme le Président le déclare à son secrétaire privé : « Nous devons régler maintenant la question de savoir si, dans un gouvernement libre, la minorité a le droit de briser ce gouvernement quand elle en a envie. » Lincoln, dès le début de la guerre, expose sans ambiguïté ses vues : « Mon objectif primordial dans cet affrontement est de sauvegarder l'Union, et non pas de maintenir ou de supprimer l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans affranchir un seul esclave, je le ferais ; si je pouvais la sauver en les affranchissant tous, je le ferais ;

et si je pouvais la sauver en en affranchissant certains sans toucher au sort des autres, je le ferais aussi. » Mais la question de l'esclavage attise le conflit entre les deux camps. À mesure que se poursuit cette guerre cruelle, de nombreux Nordistes se sentent moins disposés à tolérer l'esclavage sous quelque prétexte que ce soit. Les soldats nordistes qui entrent en contact direct avec les Noirs du Sud sont souvent pris de compassion pour leur sort misérable. Lincoln, de son côté, a conscience que la libération des esclaves porterait un coup aux fondations économiques des États Confédérés et à leurs capacités de soutenir leur effort de guerre. Une fois libres, les anciens esclaves pourraient en outre prendre les armes pour défendre la cause de l'Union, et « gagner » ainsi leur liberté. Pour toutes ces raisons, la libération des esclaves sert l'objectif de la guerre pour les Nordistes : la sauvegarde de l'Union.

La Proclamation d'émancipation de Lincoln, qui prend effet le 1er janvier 1863, déclare tous les esclaves des États dissidents « désormais et à jamais libres ». « Jamais de ma vie, je n'ai eu davantage la certitude de bien faire qu'en signant ce document », déclare Lincoln au moment de parapher la Proclamation.

Le futur dirigeant afro-américain Booker Washington a environ sept ans quand lecture est faite sur sa plantation de la Proclamation d'émancipation. Il rapporte ainsi l'événement dans son autobiographie Up From Slavery, publiée en 1901 :

Tandis que se rapprochait le grand jour, on entendait résonner plus de chants que d'habitude dans le quartier des esclaves. Les chants étaient plus assurés, plus sonores, et se prolongeaient plus avant dans la nuit. La plupart des paroles des chansons faisaient plus ou moins référence à la liberté. […] Un homme a fait un petit discours et puis s'est mis à lire un document assez long - la Proclamation d'émancipation, je pense. La lecture terminée, on nous a dit que nous étions tous libres, que nous pouvions aller là où nous voulions, quand nous le voulions. Ma mère, qui se tenait debout à mes côtés, s'est penchée pour embrasser ses enfants, tandis que des larmes de joie ruisselaient sur ses joues. Elle nous a expliqué ce que tout cela voulait dire, qu'elle priait pour ce jour depuis si longtemps, tout en craignant de ne jamais le voir arriver.

 

Les États sécessionnistes furent contraints de ratifier les Treizième, Quatorzième et Quinzième Amendements à la Constitution des États-Unis, car c'était une condition pour retrouver leurs représentants au Congrès. Ces « Amendements, de la Reconstruction » abolissaient l'esclavage, garantissaient à tous les citoyens une égale protection de la loi - y compris de la part des États - et interdisaient toute discrimination en matière de droit de vote fondée sur « la race, la couleur ou la condition antérieure de servitude ». Au cours des années qui suivirent la guerre de Sécession furent posées les bases juridiques garantissant aux Noirs les droits civiques accordés aux autres Américains.

Mais il faut honteusement reconnaître que la signification claire de ces lois allait rester lettre morte pendant près d'un siècle, la politique de compromis continuant de l'emporter sur la justice, pour le malheur des Afro-Américains.

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