13 février 2009
Libres enfin : le mouvement des droits civiques - chapitre 1er

L'article ci-après, extrait de la publication du département d'État intitulée Libres enfin : le mouvement des droits civiques, contient les éléments suivants :
Un phénomène mondial transplanté en Amérique
L'esclavage prend pied
La vie des esclaves et les institutions
Les liens familiaux
Parmi les antiquités exposées au siège des Nations unies à New York figure une reproduction du cylindre de Cyrus. Dans ce document daté de 539 av. J.-C., Cyrus le Grand, maître de l'Empire perse et conquérant de Babylone, garantit à ses sujets une large part des droits que nous qualifions aujourd'hui de droits civiques, parmi lesquels la liberté religieuse et la protection de la propriété individuelle.
Cyrus abolit en outre l'esclavage, « une pratique qui, dit-il, devrait être éradiquée dans l'ensemble du monde ».
Tout au long de l'histoire, les nations ont beaucoup varié dans la définition des droits dont jouissaient leurs citoyens et dans la vigueur avec laquelle elles en assuraient effectivement le respect. Les États-Unis, en tant que nation, sont fondés sur ces droits civiques, sur les nobles idéaux enchâssés dans la Déclaration d'Indépendance, sur les protections garanties par la loi inscrites dans la Constitution et, de façon éclatante, dans les dix premiers amendements à cette constitution connus sous le nom de Déclaration des droits (Bill of Rights) du peuple américain.
Un groupe de nouveaux arrivants sur le sol américain ne bénéficiait cependant pas de ces droits et garanties. Alors que les immigrants en provenance d'Europe profitaient dans le Nouveau Monde de possibilités économiques sans précédent et d'une large liberté individuelle, politique et religieuse, les Africains noirs étaient transplantés de force, souvent enchaînés, sur le territoire pour y être vendus comme de simples objets et contraints de travailler pour un « maître », le plus souvent dans les grandes plantations du Sud.
Ce livre relate le combat mené par ces esclaves afro-américains et leurs descendants pour bénéficier - en droit et en pratique - des droits civiques dont jouissaient les autres Américains. C'est l'histoire d'un combat empreint de dignité et d'obstination, avec ses héros et ses héroïnes, un combat qui finit par réussir à contraindre la majorité des Américains à regarder en face l'abîme honteux entre leurs principes universels d'égalité et de justice et l'inégalité, l'injustice et l'oppression dont souffraient des millions de leurs concitoyens.
Un phénomène mondial transplanté en Amérique
La pratique de l'esclavage remonte aux temps préhistoriques.
Si les conditions de l'asservissement variaient, les antiques civilisations de Mésopotamie, de Chine et d'Inde, la Grèce et la Rome classiques, les Empires aztèque, inca et maya de l'Amérique précolombienne eurent tous recours au travail des esclaves. On lit dans la Bible que les Egyptiens utilisèrent des esclaves hébreux pour édifier les grandes pyramides et que les Hébreux, au cours de l'Exode, employaient eux-mêmes des esclaves. Le christianisme primitif, tout comme l'islam, acceptait l'esclavagisme.
Les Arabes du Nord et de l'Est de l'Afrique asservissaient les Noirs, tandis que l'Égypte et la Syrie faisaient de même des Européens du pourtour méditerranéen qu'ils capturaient ou achetaient aux marchands d'esclaves et utilisaient pour la production du sucre. De nombreuses tribus amérindiennes réduisaient en esclavage les membres des autres tribus capturés au cours des combats.
Une combinaison de facteurs encouragea le commerce des esclaves d'une rive à l'autre de l'Atlantique. La conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453 bouleversa les circuits commerciaux et priva les Européens de ce sucre dont ils étaient si friands. Dans le sillage des Portugais, ils se lancèrent donc dans l'exploration des côtes de l'Afrique occidentale et commencèrent à acheter les esclaves proposés par les marchands africains. Après la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492, les colons européens importèrent de pleines cargaisons d'esclaves africains pour travailler la terre, et notamment pour cultiver la canne à sucre dans les Antilles. Ces îles ne tardèrent pas à satisfaire près de 90 % des besoins en sucre de l'Europe occidentale.
On imagine mal aujourd'hui la place qu'occupèrent dans l'économie mondiale des produits agricoles comme le sucre, le tabac, le coton et les épices. En 1789, par exemple, la petite colonie de Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti) représentait près de 40 % de l'ensemble du commerce extérieur de la France. Un puissant moteur économique entraînait le commerce transatlantique des esclaves. Au total, ce sont au moins dix millions d'Africains qui subirent l'épreuve du middle passage. Cette expression désigne la traversée de l'Atlantique - le deuxième, et le plus long, côté du triangle commercial par lequel étaient acheminés textiles, rhum et produits manufacturés vers l'Afrique, esclaves vers l'Amérique, sucre, tabac et coton vers l'Europe. Le plus grand nombre des esclaves étaient expédiés vers le Brésil portugais, l'Amérique latine espagnole et les « îles sucrières » des Antilles britanniques ou françaises. Le nombre des esclaves africains transportés vers les colonies britanniques d'Amérique du Nord ne représentait que 6 % environ. Il n'en reste pas moins que le destin des Afro- Américains fut profondément différent de celui des autres immigrants qui allaient fonder les États-Unis et assurer leur expansion.
C'est par hasard que les tout premiers esclaves arrivèrent dans les territoires britanniques d'Amérique du Nord. Douze ans après la fondation, en 1607, de la première colonie britannique permanente à Jamestown, en Virginie, un corsaire y accosta avec une « vingtaine de nègres » qu'il avait capturés sur un navire espagnol dans les Caraïbes. Les colons achetèrent la « cargaison », origine de l'esclavage dans ce qui allait devenir les États-Unis.
Au cours des cinquante années qui suivirent, les esclaves furent loin de constituer une source considérable de main-d'œuvre dans la toute jeune colonie de Virginie. Les propriétaires terriens préféraient recourir aux travailleurs blancs « sous contrat ». Il s'agissait d'immigrants européens qui s'engageaient à travailler un certain nombre d'années pour un employeur, en échange de l'argent que celui-ci leur avançait pour payer leur transport en Amérique. Tout au long de cette période, écrit le sociologue Orlando Patterson, les relations entre les différentes races étaient relativement étroites. Un petit nombre de Noirs particulièrement ingénieux acquirent même leur liberté et connurent la prospérité.
Mais, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, on assista à la diminution concomitante du prix des esclaves et du nombre des immigrants disposés à s'engager sous contrat. L'esclave étant devenu moins cher que le travailleur sous contrat, la pratique de l'esclavage se répandit rapidement. En 1770, les Afro-Américains représentaient environ 40 % de la population dans les colonies du Sud et étaient majoritaires en Caroline du Sud. (On trouvait également des esclaves dans les colonies du Nord, mais leur nombre n'excéda jamais 5 % de la population.) Face à une minorité aussi importante, opprimée et susceptible de se révolter, les grands propriétaires sudistes encouragèrent un durcissement du comportement à l'égard des Afro-Américains. Les enfants nés de femmes esclaves héritèrent du statut d'esclave. Les maîtres furent autorisés à tuer leurs esclaves en guise de châtiment. Mais le plus important fut peut-être l'encouragement au racisme prodigué par les élites de Virginie, afin d'affirmer la différence entre les Noirs et les travailleurs blancs aux revenus plus modestes.

La plupart des esclaves afro-américains travaillaient dans des fermes où prédominait la culture d'un produit de base : le tabac au Maryland, en Virginie et en Caroline du Nord, le riz dans le Sud profond. En 1793, l'inventeur américain Eli Whitney mit au point la première machine à égrener le coton, qui permettait de séparer mécaniquement les graines de la fibre qui les enveloppait. Il s'ensuivit une expansion spectaculaire de la culture du coton dans les basses plaines du Sud, culture qui s'étendit rapidement vers l'ouest à travers l'Alabama, le Mississippi et la Louisiane, jusqu'au Texas. Près de un million d'Afro-Américains furent déplacés vers l'ouest entre 1790 et 1860, soit près de deux fois le nombre de ceux arrivés aux États-Unis en provenance de l'Afrique.
La vie des esclaves et les institutions
Les esclaves afro-américains étaient contraints de travailler dur, et parfois même dans des conditions d'une extrême brutalité.
Dans certains États, des lois spécifiques - slave codes - autorisaient les châtiments les plus sévères à l'encontre des esclaves jugés coupables de fautes. On lit dans le slave code promulgué en 1705 en Virginie :
Tous les esclaves nègres, mulâtres ou indiens sur ce territoire […] seront considérés comme des biens immobiliers. Si un esclave vient à résister à son maître […] le châtiment que celui-ci lui infligera, dût-il entraîner la mort du coupable […] ne sera passible d'aucune sanction […] comme si rien ne s'était jamais passé.
Le code de Virginie exigeait en outre que l'esclave obtînt une autorisation écrite avant de quitter la plantation à laquelle il était attaché. Il autorisait l'usage du fouet, le marquage au fer rouge et la mutilation, même en cas de fautes bénignes. Certains codes interdisaient que l'on apprît aux esclaves à lire et à écrire.
En Géorgie, l'infraction à cette règle était punie d'une amende, éventuellement assortie du fouet si le coupable se trouvait être « un esclave, un nègre ou une personne de couleur bénéficiant du statut d'homme libre ».
Malgré la dureté de leur sort, les esclaves américains travaillaient dans des conditions matérielles comparables, dans une certaine mesure, à celles que connaissaient à l'époque de nombreux tâcherons et paysans européens. Avec cependant une différence : les esclaves, eux, ignoraient la liberté.
La négation des droits fondamentaux de la personne paralysait l'ascension politique et économique des Afro-Américains ;
mais les esclaves firent front en créant leurs propres institutions - des institutions pleines de vigueur sur lesquelles le mouvement des droits civiques du milieu du XXe siècle pourrait s'appuyer par la suite et dont il tirerait sa force et son assise sociale. Les récits des temps anciens donnent souvent des esclaves l'image de pantins infantiles « manipulés » par leurs maîtres blancs ; mais nous savons aujourd'hui que beaucoup de communautés d'esclaves surent se doter d'une certaine autonomie personnelle, culturelle et religieuse.
« Ce n'est pas que les esclaves n'agissaient pas comme des êtres humains, écrit l'historien Eugene Genovese. C'est plutôt qu'ils étaient dans l'incapacité de se saisir de la force collective qu'ils détenaient en tant que peuple et d'agir comme des êtres politiques. » Genovese conclut néanmoins que la majorité des esclaves « trouva les moyens de développer et d'affirmer leur statut d'homme et de femme en dépit des dangereux compromis qui leur étaient imposés. » L'un de ces moyens fut « l'Église noire ». Au cours des ans, un nombre croissant d'Afro-Américains embrassèrent le christianisme, le plus souvent à travers les églises baptistes et méthodistes qui prévalaient chez les Sudistes. Si certains maîtres craignaient que les principes chrétiens ne vinssent contredire les arguments qu'ils avançaient pour justifier l'esclavage, d'autres encourageaient au contraire leurs esclaves à assister aux offices religieux, confinés il est vrai dans une partie de l'église qui leur était spécifiquement réservée.
Après ce contact avec la foi chrétienne, nombre d'esclaves fondèrent leurs propres églises, parallèles ou clandestines. S'y trouvaient souvent mêlés au christianisme certains aspects des cultures et croyances religieuses africaines dont les esclaves avaient hérité. Les services religieux incluaient régulièrement chants et danses, ainsi que ces dialogues sous forme de questions et réponses qui allaient par la suite marquer les grands sermons de Martin Luther King et des autres grands prédicateurs afro-américains.
L'Église noire mettait volontiers l'accent sur des aspects de la tradition chrétienne qui n'étaient pas ceux que privilégiaient les églises blanches. Quand ces dernières voyaient dans la malédiction de Cham - « Qu'il soit pour ses frères le dernier des esclaves » - la justification de l'esclavage, les Afro- Américains, lors de leurs offices, insistaient plutôt sur la manière dont Moïse avait fait sortir les Israélites de leur condition d'esclave.
Pour les esclaves noirs, la religion était source de consolation et d'espoir. Après que la guerre de Sécession eut mis fin à l'esclavage, les églises et les organisations confessionnelles afro-américaines rallièrent un nombre croissant de fidèles, renforcèrent leurs structures et acquirent une influence grandissante, ce qui, le moment venu, leur permit de jouer un rôle essentiel et de contribuer largement au succès du mouvement des droits civiques.
L'étroitesse et la solidité des liens familiaux chez les esclaves allaient, elles aussi, se révéler d'un grand secours. Les propriétaires d'esclaves pouvaient, et beaucoup ne s'en privaient pas, morceler les familles dont ils vendaient les membres à différents maîtres, séparant le mari de son épouse, les enfants de leurs parents. Mais beaucoup de familles d'esclaves demeurèrent intactes et nombre de chercheurs ont noté « la stabilité, la solidité et la durabilité remarquables de la famille nucléaire soumise à l'esclavage ». Les esclaves étaient généralement regroupés dans des logements où se retrouvait la famille élargie. Selon l'historien C. Vann Woodward, les enfants des esclaves « jouissaient véritablement des privilèges de l'enfance, et échappaient au travail et à l'avilissement même au-delà de l'âge auquel les enfants des classes laborieuses, en Angleterre et en France, étaient déjà condamnés à travailler à la mine ou à l'usine ».
La famille afro-américaine s'est structurellement adaptée pour faire face à l'esclavage, puis à la discrimination et à l'inégalité économique. Nombreuses étaient les familles noires qui s'apparentaient plus à des clans qu'à des familles au sens restreint du terme. Elles étaient pour certaines organisées sous l'autorité de femmes de forte personnalité. Les propriétaires encourageaient parfois ces liens familiaux : la menace de voir leur famille disséminée, pensaient-ils, dissuaderait les esclaves de désobéir ou de se rebeller.
Quoi qu'il en soit, la solidité des liens unissant les familles tant restreintes qu'élargies contribua à la survie des Afro- Américains. Dans les colonies des Antilles et au Brésil, le taux de mortalité chez les esclaves dépassait celui des naissances ; aux États-Unis, en revanche, le taux de progression démographique était le même chez les Noirs que chez les Blancs. Dans les années 1770, dans les colonies britanniques d'Amérique du Nord, seul un esclave sur cinq était né en Afrique. Même après l'interdiction de l'importation des esclaves aux États-Unis décrétée en 1808, leur nombre ne cessa de croître, passant de 1,2 million à 4 millions à la veille de la guerre de Sécession en 1861.
L' esclavage importa sur le territoire américain des Africains auxquels étaient déniés les droits accordés aux immigrants d'origine européenne. En dépit de cette situation, nombre d'Afro- Américains établirent de puissants liens familiaux et des institutions à caractère religieux, jetant ainsi de solides fondations sur lesquelles les générations à venir purent bâtir un victorieux mouvement des droits civiques. Le combat pour la liberté et l'égalité commença bien avant que Rosa Parks ne revendique le droit de s'asseoir à l'avant de l'autobus, plus d'un siècle avant que Martin Luther King ne réveille la conscience des Américains avec son fameux rêve.