25 août 2009
Les Américains musulmans constituent une communauté qui « s'épanouit dans une démocratie ».

Washington - Quels sont les deux points communs entre Zareena Grewal, professeur à l'université de Yale, Wajahat Ali, écrivain et blogueur, André Carson, membre du Congrès, Nyla Hashmi, dessinatrice de mode, Victor Perez, entraîneur de boxe et Dalah Faytrouni, artiste californienne ?
Tous sont musulmans et américains et font partie d'une communauté remarquable, à l'image même de la diversité des États-Unis.
Les musulmans des États-Unis sont originaires de 80 pays et sont généralement plus jeunes et dotés d'un niveau d'instruction plus élevé et de compétences professionnelles plus pointues que l'ensemble de la population, explique Zahid Bukhari du Centre pour l'entente entre musulmans et chrétiens de l'université de Georgetown.
Parallèlement à leurs origines ethniques diverses, ils sont sunnites ou chiites et représentent toutes les convictions religieuses, des plus orthodoxes aux plus laïques. Parmi eux figurent, d'après une enquête réalisée en 2007 par le Pew Research Center, des immigrés récents, ainsi que les générations les plus jeunes nées aux États-Unis.
« Nous sommes le seul pays où est représenté l'ensemble de la communauté musulmane mondiale », déclare Daisy Khan, directrice générale de la Société américaine pour l'avancement des musulmans. « Nous sommes en quelque sorte une mini-hajj - et c'est l'occasion d'être une communauté modèle pour d'autres. »
Diversité et démocratie
Face à une telle diversité, peut-on parler d'une identité propre aux Américains musulmans ? Pour la plupart d'entre eux, cette question appelle une réponse positive - bien que le pourtour exact de cette identité soit encore en évolution.
« Les musulmans américains se définissent par l'adage suivant : 'Votre foyer ne se trouve pas là où sont nés vos grands-parents mais là où vivront vos petits-enfants', déclare Salam Al-Marayati, directeur général du Conseil musulman des affaires publiques.
Mme Khan ne voit aucune incompatibilité entre les valeurs fondatrices de l'islam et les impératifs de la démocratie américaine. « En fait, l'islam exige une approche qui réconcilie ces valeurs », dit-elle.
Elle observe à l'heure actuelle une évolution très importante, caractéristique de « l'américanisation » des religions. Par le passé un pays auparavant en très grande majorité protestant a progressivement accepté les fois catholique et juive pour adopter ce qu'il convient d'appeler une « éthique judéo-chrétienne ».
Cette approche se transforme maintenant, selon Mme Khan, en « éthique abrahamique », qui regroupe les trois religions monothéistes, le christianisme, le judaïsme et l'islam. « Avec le temps, à mesure que les musulmans seront intégrés au sein de l'éthique abrahamique, ils seront considérés comme une véritable composante de l'expérience américaine », dit-elle.
Dialogue et communauté
Ingrid Mattson, qui est née au Canada, s'est convertie à l'islam et dirige aujourd'hui la Société islamique d'Amérique du Nord, estime que son travail consiste principalement à nouer des liens et à négocier des différences, de façon non seulement à réduire les conflits mais également à favoriser un développement positif et une entente avec l'ensemble de la société américaine.
« Nous représentons une identité musulmane qui s'épanouit dans une démocratie », a-t-elle déclaré récemment au cours d'une interview diffusée dans une émission d'American Public Radio consacrée aux religions.
Mme Mattson a fait savoir que de nombreux gouvernements européens considèrent aujourd'hui les musulmans américains comme formant une sorte de communauté modèle.
« Les gens [qui s'en prennent aux musulmans américains] devraient reconnaître les lacunes d'une approche qui prône l'affrontement et l'opposition et refuse le travail patient qui consiste à établir un consensus et à concéder des droits aux autres parties », a déclaré Mme Mattson.
Une nouvelle étude sur « l'état des relations interconfessionelles » dans neuf pays nord-américains et européens semble corroborer le point de vue de Mme Mattson. Aux États-Unis et au Canada, les minorités religieuses sont davantage considérées comme « intégrées » dans leur société, par rapport aux pays européens, d'après l'institut américain de sondage Gallup Poll et la Fondation britannique Coexist.
Si les Américains musulmans suivent le mode d'intégration classique des autres minorités dans la société américaine, ils doivent cependant faire face aux conséquences sans précédent des attentats du 11 septembre 2001, comme le rappelle John Esposito, directeur du Centre pour l'entente entre musulmans et chrétiens.
« Pour de nombreux musulmans, il existe une difficulté supplémentaire, liée à ceux qui ne font pas de différence entre l'Islam et une minorité d'extrémistes de par le monde », dit-il.
La solution consiste à faire entendre un point de vue qui soit celui des gens ordinaires et qui soit aussi celui de la communauté, d'après M. Marayati. « Pour moi, s'impliquer revient à œuvrer en faveur d'une réforme authentique qui ne s'éloigne pas de l'islam - une réforme fondée sur le Coran - et non sur des adages isolés que les extrémistes amplifient et exploitent. »
Pour Reza Aslan, auteur de l'ouvrage No god But God, l'essor de l'éducation et de la communication à l'échelle mondiale ouvre des possibilités sans précédent.
« Il appartient à ceux d'entre nous qui pratiquons et prêchons un islam pluraliste, réformiste et plus ouvert de nous faire entendre et de veiller à participer au débat portant sur le sens et le message de l'islam », a-t-il déclaré dans un entretien accordé à Altmuslim.com.
Musulmans et Américains
Dans son travail de conseillère, Mme Khan observe directement comment ses interlocuteurs réconcilient leurs identités musulmane et américaine. « Cela ne suffit pas de dire que vous êtes ici par hasard et qu'il se trouve que vous êtes américain », dit-elle. « Vous devez définir une nouvelle identité. »
D'après elle, il est essentiel de reconnaître la différence qui existe entre des pratiques culturelles auxquelles on peut renoncer et les valeurs fondamentales de l'islam. Elle établit fréquemment cette distinction lorsqu'elle conseille de jeunes gens sur ce qui peut constituer une pratique traditionnelle dans le pays d'origine de leurs parents et ce qui est « permis ou non permis » selon l'islam.
Les Américains musulmans de la première génération choisissent souvent - conformément à l'expérience de tous les immigrants qui les ont précédés - de vivre et de pratiquer leur religion dans leur propre communauté ethnique et religieuse, observe-t-elle.
Mais à mesure que les générations plus jeunes concilient avec plus d'aisance leur double identité de citoyens et de musulmans, ils sortent de leur communauté et s'investissent davantage dans la vie américaine, ce qui constitue également une évolution classique que les autres minorités ont connue.
« Cela me donne beaucoup d'espoir », explique Mme Khan.
L'action du gouvernement
L'action des pouvoirs publics est un autre facteur essentiel qui contribue pour beaucoup à la façon dont sont perçus les Américains musulmans. Divers organismes fédéraux, dont le ministère de la sécurité intérieure et le FBI, ont instauré des programmes de communication importants en direction de la communauté musulmane américaine.
« Au ministère de la justice, nous sommes déterminés à user des lois pénales et des droits civils pour protéger les Américains musulmans », a déclaré en juin le ministre de la justice Eric Holder. « Notre plus grande priorité consiste à revenir à une application rigoureuse des droits civils et à des programmes de communication pour défendre la liberté de religion et autres droits fondamentaux de tous nos concitoyens. »
Valerie Jarrett, qui fait partie des conseillers les plus proches du président Obama et dirige le Bureau pour la mobilisation du public de la Maison-Blanche, a pris la parole en juillet à la convention annuelle de la Société islamique d'Amérique du Nord.
« Il n'est pas toujours facile d'identifier les dirigeants d'entreprise, scientifiques, artistes, athlètes, etc., américains qui sont musulmans », a-t-elle déclaré. « Non parce qu'il n'y en a pas, mais parce qu'il y en a trop, et qu'ils sont connus pour leur talent et leur mérite - et pas simplement pour leur religion. C'est très bien ainsi. C'est une manifestation du rêve américain, qui s'ancre dans ces valeurs que nous avons tous en commun - des valeurs qui sont communes à l'ensemble de l'humanité. »