La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

28 avril 2009

Le « spanglish » : la « lengua loca » des hispanophones aux États-Unis

 

 

L'article ci-après appartient à la revue électronique intitulée L'anglais dynamique.

Ilan Stavans

L'auteur explique comment et pourquoi l'espagnol et l'anglais

se sont mélangés aux États-Unis et ont donné naissance à une

langue hybride, qui est de plus en plus usitée, à l'oral comme

à l'écrit. Ilan Stavans est professeur occupant la chaire

« Lewis-Sebring » de culture « latino » et latino-américaine à

l'université d'Amherst dans le Massachusetts. Il est l'auteur de

Spanglish : The Making of a New American Language (Le

Spanglish : La création d'une nouvelle langue américaine)

(HarperCollins) et Lengua Fresca (Houghton Mifflin).

En raison de sa forte croissance, la minorité dite

« latino » aux États-Unis, qui compte environ

43 millions de personnes selon les chiffres de

2005 du Bureau américain du recensement, se trouve à la

croisée des chemins et est en passe de se forger une identité

unique. Le « spanglish », mélange d'anglais et d'espagnol,

est la manifestation la plus distillée de cette nouvelle

identité. On le parle dans la rue, dans les salles de classe,

dans le milieu politique, du haut des chaires des églises et,

bien sûr, à la radio, à la télévision et sur Internet.

D'un point de vue historique, les racines du

« spanglish » remontent à la période coloniale américaine,

pendant laquelle la civilisation ibérique laissa son

empreinte en Floride et dans le sud-ouest des États-Unis.

Jusqu'en 1848, date à laquelle le Mexique vendit environ

les deux tiers de son territoire (Colorado, Arizona,

Nouveau-Mexique, Californie, Utah) à son voisin,

l'espagnol était déjà la langue du commerce et de

l'éducation. L'espagnol s'était mélangé aux langues

autochtones.

Avec l'arrivée des

Anglais,

l'espagnol et

l'anglais

entamèrent un

processus

d'hybridation qui

fut renforcé à la

fin du XIXe siècle

au moment de la

guerre hispano-américaine. Les Américains arrivèrent dans le bassin des

Caraïbes et y introduisirent l'anglais.

Même si le « spanglish » est parlé dans plusieurs

régions du monde hispanophone, de la Catalogne en

Espagne aux Pampas d'Argentine, c'est aux États-Unis

que la langue s'est épanouie. On peut l'entendre dans les

régions rurales mais son influence est plus fortement

ressentie dans les grandes agglomérations où les

hispaniques se sont installés : Los Angeles en Californie ;

San Antonio et Houston au Texas ; Chicago dans

l'Illinois ; Miami en Floride et New York. Il existe

toutefois plusieurs variétés de « spanglish « : chicano,

cubain, portoricain, dominicain, etc. Son utilisation varie

d'une région à l'autre et d'une génération à l'autre. Une

émigrée de fraîche date venue du Mexique pour s'installer

non loin, à El Paso au Texas, par exemple, utilisera

certains mots qui la différencieront d'une Américaine

d'origine colombienne habitant dans l'État du New Jersey

dans le nord-est du pays.

En général, les personnes parlant le « spanglish »

  utilisent trois stratégies à un moment ou un autre : le

changement de codes, avec une alternance de termes

espagnols et anglais au sein de la même phrase ; la

traduction simultanée et la formation de nouveaux termes

qu'on ne trouve ni dans l'Oxford English Dictionary ni

dans le Diccionario de la Lengua Española. Par exemple,

« attention ! » devient « Wáchale ! » (de l'anglais « Watch

out ») et « toit » devient « rufo » (de l'anglais « roof »).

Il existe une myriade de langues « frontalières » dans

le monde, comme le franglais (mélange de français et

d'anglais), le portuñol (espagnol et portugais), et l'hibriya

(hébreu et arabe). Le fait qu'elles soient toutes l'objet

d'une polémique n'est pas surprenant. D'aucuns les considèrent comme un exercice verbal bâclé,

n'appartenant à aucune sphère géographique ; d'autres

saluent leur créativité. Le « spanglish » est également

controversé. Il montre, selon ses détracteurs, que les

Latinos ne s'intègrent pas à la culture américaine,

contrairement aux générations précédentes d'immigrés.

Ma perspective est différente. Les Latinos représentent déjà la plus grande minorité aux États-Unis. Leurs

tendances migratoires ne ressemblent pas à celles d'autres

groupes d'immigrés. En premier lieu, ils viennent d'un

pays qui se trouve de l'autre côté de la frontière. Leur

arrivée est constante contrairement à d'autres groupes qui

sont arrivés, eux, à un moment déterminé. Et une partie

importante du territoire qui constitue désormais les États-

Unis utilisait autrefois l'espagnol pendant des siècles.

De surcroît, il faut prendre en compte l'impact de

l'éducation bilingue, programme financé au niveau

fédéral qui s'est étendu à tout le pays dans les années 80.

Les enfants hispaniques qui ont bénéficié de ce

programme à l'école ont un lien, si ténu soit-il, avec aussi

bien l'espagnol que l'anglais. Tous ces aspects cumulés

expliquent que l'espagnol, contrairement aux autres

langues des immigrés, n'a pas disparu. Au contraire, sa

présence aux États-Unis ne fait que gagner de l'ampleur.

Mais cette langue n'existe pas dans sa forme pure et

inaltérée. Elle est, au contraire, en évolution constante et

s'adapte à de nouveaux défis.

Je rassemble les termes du « spanglish » depuis une

dizaine d'années maintenant et j'étudie avec passion ce

phénomène. En 2003, j'ai publié un lexique d'environ six

mille mots et traduit en « spanglish » le premier chapitre

de Don Quichotte de Cervantès. Je poursuis cette traduction et j'ai déjà traduit la moitié de ce roman.

Le « spanglish » suscite une curiosité sans fin. Est-ce

un dialecte ? Doit-on le comparer au créole ? Quelles en

sont les similarités avec l'anglais des Afro-Américains ? Vat-

il devenir une langue à part entière, autonome avec sa

propre syntaxe ? Les linguistes semblent apporter des

réponses différentes à ces questions. D'un point de vue

personnel, je répondrais à la dernière question par une

citation du linguiste Max Weinreich, qui a rédigé une

histoire en plusieurs volumes du yiddish. Max Weinreich

À déclaré que la différence entre une langue et un dialecte

est qu'une langue dispose d'une armée et d'une marine

pour se défendre. Je fais souvent remarquer que depuis

plusieurs dizaines d'années, un effort pour écrire en

« spanglish » est réalisé dans plusieurs cercles, ce qui

signifie qu'une forme de communication est train de se

mettre en place au-delà de l'oral. Il existe des romans, des

nouvelles et des poèmes en « spanglish » ainsi que des

films, des chansons et de nombreux sites Internet.

Un de mes étudiants m'a affirmé une fois, un grand

sourire sur le visage, que le « spanglish » est la « lengua

loca », la « langue folle ».

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les

opinions ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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