27 avril 2009
L'article ci-après appartient à la revue électronique intitulée L'anglais dynamique.
Ilan Stavans
De par sa nature même, le langage est une force vivante qui change perpétuellement au sein d’une société. L’auteur met l’accent sur cette vérité et évoque certaines des influences qui ont contribué au dynamisme de l’anglais en particulier. Ilan Stavans est titulaire de la chaire Lewis-Sebring de cultures latino et latino-américaine à l’Amherst College, à Amherst, dans le Massachusetts. Il est l’auteur de Dictionary Days, publié par la maison d’édition Graywolf, et de Love and Language, publié par Yale University Press.
Combien l’anglais compte-t-il de mots ? Plus de six cent mille, affirme l’Oxford English Dictionary, ou OED (dictionnaire d’anglais Oxford). Il est évident que chacun d’entre nous n’est capable de se souvenir que d’une fraction de ce nombre. Combien exactement ? Cela dépend de la personne : dans sa vie, le vocabulaire d’une personne connaît une évolution remarquable et passe de la poignée de mots babillés par un bébé et du jargon propre aux adolescents aux démonstrations d’éloquence des adultes adaptées aux circonstances, par exemple à la maison, au travail, ou avec les amis. En réalité, l’inventaire des mots n’est jamais fixe.
Ce n’est pas uniquement parce que les gens s’adaptent continuellement, mais parce que le langage n’est pas, lui non plus, statique. L’OED, en tant que lexique historique, croît régulièrement. Il n’a jamais compté plus de mots qu’aujourd’hui, mais nombre de ces mots sont archaïques, à peine utilisés de nos jours.
Tout cela montre que deux forces s’opposent constamment dans le langage : l’éphémère et le pérenne.
Seules les langues mortes sont statiques. Considérez l’araméen, par exemple. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus que les érudits d’histoire ou de religion qui l’utilisent.
C’est pourquoi il est inutile de lui trouver des équivalents pour fax (télécopieur), soft money (dons non réglementés aux partis politiques), ou stéroïde : le lexique araméen n’évolue pas. Par contre, beaucoup de langues modernes (notamment le mandarin, l’anglais, l’espagnol, le français, le russe et l’arabe) changent sans cesse. Pour résister, elles s’ouvrent constamment aux autres : des termes étrangers sont importés tandis que, parallèlement, elles exportent leur lexique vers d’autres langues. Les grandes vagues de migrations que le monde moderne a connues, conjuguées aux techniques instantanées que nous avons conçues (télévision, radio, cinéma, Internet) encouragent les échanges. Combien de mots germaniques l’anglais compte-t-il ? Et combien d’anglicismes sont-ils acceptés en espagnol ? Une fois de plus, la réponse est qu’il y en a beaucoup. La tension entre l’éphémère et le durable est la clé de la vie. On ne peut changer une langue au point d’en détruire son noyau, mais à lui seul, ce noyau n’est pas la raison de la vitalité d’une langue.
Il va de soi que certaines langues sont plus souples que d’autres. Je suis né au Mexique. Après avoir émigré aux États-Unis, en 1985, à New York, pour être plus précis, j’ai vite constaté l’ingéniosité de l’anglais américain. Un simple déplacement en métro me mettait en contact avec des dizaines de langues différentes.
L’élément commun était le désir de chacun de maîtriser l’anglais. Ce désir se heurte cependant à l’omniprésence du langage que les gens apportent avec eux de leur pays d’origine. Le résultat est un méli-mélo, une sorte de babélisme. Autrement dit, où que j’allasse, l’anglais que j’entendais était impur, contaminé, toujours mélangé à d’autres codes de communication. Comme moi, des millions d’immigrants apprennent l’anglais dans la rue.
Certains peuvent peut-être avoir eu un apprentissage de cette langue en bonne et due forme. Mais même ces derniers sont influencés par le caractère envahissant de la culture populaire, une culture populaire qui n’aime pas les règles strictes. Elle se plaît à être tapageuse, imprévisible, chaotique. C’est pourquoi, comprendre comment une langue s’y retrouve dans tout cela, c’est apprécier sa liberté.
Dans ma bibliothèque personnelle, j’ai une vaste collection de dictionnaires. La plupart sont en une seule langue. Quelques-uns sont historiques. J’en ai qui sont définis par des critères nationaux et géographiques : un lexique d’espagnol d’Argentine ; un autre d’anglais du Sud-Ouest ; un troisième de français du Québec. J’ai des dictionnaires spécialisés : de médecine, de sports, de termes publicitaires. J’ai en outre des dictionnaires bilingues, et même multilingues, tels que mon dictionnaire hébreu-grec-latin en deux volumes. Le fait de les avoir à portée de la main m’inspire. Les éléments principaux de toute la poésie jamais écrite y figurent, de façon désordonnée bien sûr - qu’il s’agisse de la Bible, d’Homère, de Dante ou de Shakespeare, d’Emily Dickinson, d’Allen Ginsberg ou de Derek Walcott. Pour moi, les poètes sont les « découvreurs » d’une langue : on les comprend car ils donnent de l’ordre au langage, un nouvel ordre complètement différent de tous ceux qui le caractérisaient avant.
Les dictionnaires sont des outils essentiels lorsqu’il s’agit de maintenir une forme cohésive de langage. Ce sont des manuels d’usage et des réceptacles de sagesse. Ce sont aussi des réservoirs mémoriels indiquant comment les anciens utilisaient les mots. Ils peuvent aussi être les instruments de la coercition. En temps de répression politique, les régimes tyranniques s’en servent pour prouver que les rebelles utilisent certains termes à mauvais escient, qu’ils défigurent le patrimoine collectif. La caractéristique la plus touchante, mais aussi la plus frustrante des dictionnaires, à mon avis, c’est leur inefficacité. De par leur nature, leur vocation n’est jamais couronnée de succès. Dès qu’une nouvelle édition de l’OED est publiée, son contenu est déjà dépassé. Les milliers de mots inventés par les gens depuis que le manuscrit a été envoyé à l’imprimerie n’y figurent pas.
C’est pourquoi, comme dans la légende de Sisyphe, ceux qui le produisent doivent se remettre à l’ouvrage, immédiatement, sans relâche, et interminablement. Mais ils n’arriveront jamais vraiment au bout de leurs peines, car ils essaient de faire l’impossible : contenir le langage, le rendre gérable. Or, une langue vivante, de par sa nature, est turbulente et son énergie sans borne.
Un peu plus haut, j’ai parlé de l’immigration. L’ingéniosité de l’anglais américain, ainsi que le journaliste américain H. L. Mencken l’a si bien compris, repose sur la présence revigorante des immigrés qui arrivent dans le pays des quatre coins du monde. Si le pays fait son travail adéquatement, ces immigrés, en un temps relativement court, auront acquis suffisamment de compétences en anglais pour s’insérer dans la mosaïque. sociale. Leur assimilation n’est pourtant pas une rue à sens unique. Lorsque les immigrants s’américanisent, les États-Unis sont transformés également par leur présence.
C’est au niveau de la langue qu’on remarque particulièrement cet échange. Tout comme les nouveaux arrivants irlandais, scandinaves et juifs ont appris à parler couramment la langue, le langage de la nation a incorporé des idiomes, des expressions, des syntaxes et autres prouesses verbales propres à leur culture. Et le reste de la population les a adoptés.
Je ne suis pas très surpris de constater, comme je le fais souvent, qu’une bonne partie des lexicographes viennent de familles d’immigrés. Ce sont leurs parents qui ont appris l’anglais et, à la maison, on posait beaucoup de questions à propos des mots. Pourquoi tel mot est-il épelé de cette façon ? Comment le prononce-t-on ? Quelles en sont les racines ? L’expérience me l’a appris : les immigrés sont des convertis. Ayant été étrangers à une langue, ils l’adoptent avec conviction, étudient ses règles avec un zèle que partagent peu de gens dont c’est la langue maternelle.
En conséquence, à la question de savoir combien de mots compte l’anglais, j’ai envie qu’on réponde : pas assez, jamais assez.
Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les opinions ou la politique du gouvernement des États-Unis.