La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

10 avril 2009

Les auteurs de livres pour la jeunesse abordent la question raciale

Un entretien avec Sherri L. Smith

 
L'auteure Sherri Smith
L'épouse d'un sino-Américain, Sherri Smith choisit un adolescent à moitié noir, à moitié asiatique comme personnage principal.

La race a-t-elle de l'importance ? Le concept d'une société « postraciale » est en vogue, mais la jeunesse américaine, qui n'a vécu ni la ségrégation ni l'intégration raciales, a une vue unique sur la question. Afin de capturer un instantané de ces vues, America.gov a posé des questions à deux auteurs de livres pour la jeunesse au sujet des questions qu'ils abordent dans leurs écrits. Dans la première partie, l'auteure Sherri L. Smith, qui a récemment publié son quatrième roman intitulé Flygirl, évoque deux sujets qu'elle aborde dans ses livres. Son premier roman, Lucy the Giant, a fait partie en 2003 de la liste des meilleurs ouvrages pour jeunes adultes que dresse l'American Library Association (Association des bibliothèques américaines).

Question - Pensez-vous que l'idée de se faire passer pour quelqu'un d'une autre race appartient au passé ?

Mme Smith - C'est précisément le thème de mon roman Flygirl dont l'héroïne est une jeune Noire qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, se fait passer pour une Blanche afin de pouvoir rejoindre les rangs du Women Airforce Service Pilots. J'ai pu autrefois considérer que la notion de passer pour ce qu'on n'est pas était obsolète. Cependant, en écrivant ce livre, j'ai examiné ma propre vie - y avait-il des circonstances dans lesquelles j'avais passé pour quelqu'un d'autre, d'une façon quelconque ? Lorsque le livre a été publié, j'ai placé un commentaire sur le blogue d'un jeune adulte dans lequel j'explorais la signification de l'abandon d'une partie de soi-même à la race, à la religion, à l'orientation sexuelle, ou à tout autre chose. J'ai soumis à mes lecteurs la question que je me posais moi-même :

Aujourd'hui, certains d'entres vous se disent « Je ne pourrais jamais faire telle chose. » Ceux d'entre nous qui nous considérons comme trop vertueux, trop fiers et trop absorbés par nous-mêmes pour passer pour autre chose - quels sont nos mensonges ? Que dissimulons-nous ?

La question a été accueillie par un silence cybernétique total. Il s'est écoulé plusieurs jours avant que quelqu'un ne réponde sommairement : « Humm, intéressant. » Puis il y a eu plusieurs confessions. Des lecteurs ont réalisé qu'ils se faisaient passer pour chrétiens alors qu'ils étaient agnostiques, ou pour laïcs alors qu'ils étaient très pieux. Certains s'étaient servis de leur maîtrise de l'espagnol pour passer pour Latino, parce qu'ils appartenaient à un certain club de leur école. Il s'agissait d'une négociation sociale, de se faciliter la vie. Cela économisait du temps et des ennuis. Ils ne s'étaient pas demandé si cela leur coûterait quoi que ce soit.

La confession la plus émouvante est venue d'une femme qui a envoyé un courriel sur le site au lieu d'afficher son commentaire en public. Avant d'avoir lu le blogue, elle avait oublié que les membres de sa famille avaient dissimulé leur religion lorsqu'elle était enfant parce que la ville dans laquelle ils résidaient ne la voyait pas d'un bon œil. Lorsque, plus tard, la famille s'est installée dans une ville plus ouverte, la jeune fille s'est retrouvée embrigadée dans une religion avec laquelle elle ne ressentait aucun lien. Si ses parents pouvaient enfin célébrer leur culte librement, elle était étrangère à cette foi. C'est un exemple de ce qu'il en coûte de passer pour ce qu'on n'est pas.

Quant à son effet social, c'est une épée à double tranchant. Des domaines fermés à certains groupes peuvent parfois bénéficier de nouveaux membres. Si se faire passer pour quelqu'un d'autre est un moyen de mettre un pied dans la place, c'est peut-être déplaisant, mais c'est un début. C'est, d'une certaine façon, le meilleur moyen de parcourir un bout de chemin dans la peau d'un autre. L'inconvénient est qu'il devient ensuite impossible de sortir de cette peau sans se faire vilipender, par soi-même et par les autres. Trop souvent, les personnes qui se conduisent ainsi sont punies - et c'est parfois fatal - pour avoir trompé le monde. Au fil du temps, la nécessité réelle - contrairement à celle qui est perçue, mais c'est là une autre histoire - de se faire passer pour quelqu'un d'autre a peut-être diminué, mais elle est clairement toujours de mise.

Question - Envisagez-vous une société postraciale, ou la question de savoir si les gens s'identifient à une race quelconque, ou si ils sont identifiés par leur race, a-t-elle une importance ?

Mme Smith - Il y a plusieurs années, durant la première vague de la révolution « multiculturelle », je me souviens d'une couverture de magazine montrant un prototype parfait de « l'homme du futur ». C'était un magnifique individu à la peau hâlée combinant les traits de toutes les races connues proportionnellement à la population. Le magazine affirmait que l'on s'acheminait vers cette vision parce que le monde se transformait peu à peu en un vaste village peu différencié. Si c'est le cas, si la race n'est plus un critère de discrimination, alors quelque chose d'autre la remplacera. Dans mon prochain livre, j'explore l'idée d'un monde hétérogène, mais divisé au niveau biologique, au-delà de la couleur de la peau. Je crois qu'il est dans la nature humaine de catégoriser. Des différences discernables, comme la couleur de la peau ou le langage, facilitent la classification. Cependant, la façon dont nous accordons une valeur positive ou négative à ces différences est un choix.

Nous tirons une grande force de l'identité culturelle, qu'elle soit définie par la race, l'ethnicité, le sexe ou tout autre attribut. Mais elle peut également être source de tourment si nous laissons nos différences nous irriter et nous diviser. Ceci dit, je crois que l'humanité, dans son ensemble et aux États-Unis en particulier, a bénéficié de ce que la culture offre de « meilleur ». Alors que notre monde devient de plus en plus homogène, il est difficile de dire ce que nous gagnerons et ce que nous perdrons. L'uniformité semble un objectif peu attirant, mais le serait-il plus s'il amenait la paix dans le monde ? Nous mélangeons les groupes raciaux depuis l'aube de l'humanité et nous n'avons pas encore réussi à créer ce citoyen beige représenté sur la couverture du magazine. Je pense donc que pour l'instant, l'appréciation et l'acceptation de nos différences nous permettront d'être un peuple heureux.

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