La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

17 septembre 2008

La diversité religieuse dans les premiers temps de l'Amérique

 
William Penn fait connaissance des tribus amérindiennes de la Pennsylvanie
Le fondateur de l'État de la Pennsylvanie, M. William Penn, un Quaker, établissant des relations amicales avec des Amérindiens.

Catherine Albanese

La période coloniale de l'histoire des États-Unis a été marquée par le pluralisme religieux dans la mesure où les populations amérindiennes, les esclaves africains et les colons européens pratiquaient chacun leurs formes particulières de religion. Dans l'article qui suit, l'auteur retrace les racines et l'établissement de la tolérance religieuse à l'époque coloniale.

 

Catherine Albanese est l'auteur de l'ouvrage A Republic of Mind and Spirit : A Cultural History of American Metaphysical Religion. Elle est titulaire de la chaire J.F. Rowny d'étude comparative des religions et chef du département des études religieuses de l'université de Californie à Santa-Barbara.

 

Trois mythes dominent l'idée que l'on se fait couramment de l'histoire religieuse des États-Unis :

Mythe n° 1 : L'histoire religieuse est celle des seuls Européens.

Mythe n° 2 : Le christianisme protestant des immigrants et des colons européens était monolithique pendant les premières dizaines d'années suivant la fondation de la nation.

Mythe n° 3 : Le pluralisme religieux est un phénomène récent, datant du XXe siècle.

Cette conception de l'histoire religieuse des États-Unis comporte plusieurs lacunes. En premier lieu, elle fait l'impasse sur les populations indigènes - les Indiens d'Amérique - dont l'arrivée sur le continent a précédé de plusieurs siècles celle des Européens. En second lieu, elle fait l'impasse sur les Africains qui constituaient une forte minorité parmi la population coloniale. En troisième lieu, quand on considère l'aspect européen de la question, il y a lieu de noter que, si les premiers Européens étaient essentiellement protestants, les colons comprenaient aussi des catholiques et des juifs. En quatrième et dernier lieu, même parmi les protestants, le pluralisme était de rigueur dans les premiers temps de l'Amérique et il formait une caractéristique importante du paysage religieux. Les chicaneries confessionnelles dont la Grande-Bretagne était le théâtre juste avant la colonisation garantirent une perspective pluraliste, et l'immigration confessionnelle, en particulier issue d'Allemagne, eut le même effet. Dans le même temps, les autres colons des autres pays d'Europe du Nord apportaient eux aussi leurs préférences religieuses particulières.

Cette brève description de la diversité religieuse dans les premiers temps de l'Amérique, aussi brève soit-elle, nous amène à nous interroger sur la création du mythe d'une identité protestante monolithique. Les premiers historiens du phénomène religieux américain étaient eux-mêmes issus des principales confessions protestantes. Leur perspective n'était pas celle d'historiens : c'était celle de membres du clergé. L'étude de l'histoire religieuse de l'Amérique ne s'est professionnalisée que progressivement et, comme les protestants étaient clairement majoritaires jusqu'à une date très récente, on ne s'étonnera pas que la diversité présente dans les premiers temps ait été négligée.

Les traditions des populations indigènes et des Afro-Américains

Pendant des siècles, dans des nations distinctes, les populations indigènes avaient développé leur propre culture américaine. Chaque nation indienne avait son système de croyances, son code de conduite et ses pratiques rituelles qui lui étaient propres et qui demeurent unique à ce jour. (Ces détails et la plupart de ceux qui suivent sont tirés de l'ouvrage de Catherine Albanese, « America : Religions and Religion, 4th ed., [Belmont, Calif. : Wadsworth Publishing, 2007].) Forte de 550 sociétés et langues distinctes dans l'Amérique du XVIIe siècle, la culture amérindienne se caractérisait par une diversité qui dépasse l'entendement de la plupart d'entre nous. Mais l'examen des points communs entre ces groupes révèle que, pour les Amérindiens, le monde sacré s'insérait résolument dans un continuum ; ce sentiment s'exprimait à travers leurs croyances, leurs cérémonies et leur mode de vie qui reflétaient leur parenté avec la nature. Le monde matériel dans lequel ils baignaient était pour eux sacré, et non quelque chose de distinct du royaume supernaturel, comme c'était le cas pour les Européens. De même, ils discernaient une réalité sacrée dans les états oniriques intérieurs, et partout leur vie intérieure et la réalité extérieure leur paraissaient fluides et capables de transformation. Les animaux sacrés pouvaient devenir des êtres humains, et vice-versa. Dans ce contexte, on pourrait dire que l'éthique indienne consiste à vivre en pleine harmonie avec le monde naturel. En outre, les Indiens se sentaient à l'aise dans les situations que l'on décrirait plus tard par le terme de « pluralisme religieux ». Dans les populations autochtones, les différences religieuses étaient remarquées, honorées et acceptées. Chaque tribu invoquait ses esprits, pratiquait ses cérémonies et observait ses rituels.

En ce qui concerne les Africains, pour leur part, l'esclavage n'éclipsa pas la religion. La plupart d'entre eux venaient d'Afrique de l'Ouest et de la région Congo-Angola, et beaucoup étaient des Mandike, des Yorubas, des Ibos, des Bakongos, des Ewés et des Fons. L'islam était la religion de choix pour certains, tandis que d'autres étaient des adeptes de diverses religions africaines traditionnelles et distinctives. Ici encore, comme dans le cas des Amérindiens, certains thèmes prévalaient parmi ces diverses formes indigènes. La communauté jouait un rôle clé, et le monde sacré n'était jamais loin, peuplé d'esprits et de dieux qui incluaient des ancêtres vénérés. Cette communauté sacrée était présidée par un Dieu suprême, dont les individus s'appropriaient le pouvoir par le biais de dieux intermédiaires. La divination, les sacrifices d'animaux, la musique et la danse - rythmée par les accents du tambour -, tous ces éléments fonctionnaient de manière à créer et à exprimer un sens spirituel. En Amérique, ces idées et pratiques religieuses prirent une tournure nouvelle dans les communautés d'esclaves, où les Noirs adaptèrent le christianisme protestant et y intégrèrent des thèmes liés à la servitude forcée. Dès lors, le christianisme noir ne fut jamais le même que sa version européenne blanche. Parallèlement, des traditions de magie et de guérison virent le jour et se développèrent, se mêlant aux croyances et aux pratiques amérindiennes et attirant parfois des Blancs désireux d'apprendre l'art de la guérison ou de recevoir une aide matérielle.

Les traditions des premiers Européens

Ce sont les Espagnols qui furent les premiers Européens à débarquer en Amérique, avec Juan Ponce de Leon qui arriva en 1513 dans la péninsule qu'on appelle aujourd'hui la Floride. Huit ans plus tard, des prêtres catholiques vinrent convertir les Indiens et, en 1564, les Espagnols fondèrent la ville de Saint-Augustine. Des centaines de kilomètres plus loin, dans les régions occidentales du nouveau continent, le même type de démarches religieuses étaient en cours. Avant la fin du XVIe siècle, des missionnaires franciscains étaient dans la région qui correspond aujourd'hui au Nouveau-Mexique, et des Jésuites avaient créé une mission dans l'Arizona au début du XVIIIe siècle. Parmi les Anglais, les catholiques étaient venus non pour convertir les Indiens, mais pour s'installer. De fait, c'est à un catholique que fut donnée la charte qui est à l'origine de la fondation du Maryland. Le roi d'Angleterre, Charles Ier, l'octroya à George Calvert, le premier Lord de Baltimore. Son fils, Leonard, arriva au Maryland en 1634 en qualité de gouverneur, le premier de la colonie. Cette dernière ne resta pas longtemps entre les mains des catholiques, mais le simple fait qu'elle ait existé témoigne du pouvoir des minorités religieuses à l'époque coloniale. Dans le même temps, la colonie quaker de Pennsylvanie accueillait des catholiques, tandis que la colonie de New York, pendant au moins une partie de son histoire, les toléra. Elle eut même un catholique pour gouverneur, un dénommé Thomas Dongan, en poste de 1682 à 1689.

En outre, la colonie de New York fut la première à accueillir des juifs. Ceux-ci s'étaient d'abord installés dans la région en 1654 quand la colonie s'appelait encore la Nouvelle-Amsterdam. (Elle passa des mains des Hollandais à celles des Anglais en 1664.) Ces juifs - issus d'une communauté de réfugiés espagnols et portugais qui s'était formée après l'expulsion des juifs d'Espagne et du Portugal à la fin du XVe siècle - s'étaient d'abord installés en Hollande, pays aux coutumes plus libérales. Par la suite, ils avaient planté leurs pénates dans l'Est du Brésil, sur le site d'une entreprise coloniale hollandaise, jusqu'au jour où celle-ci tomba entre les mains du Portugal. Les juifs fuirent alors vers le Nord et arrivèrent à la Nouvelle-Amsterdam. Là, ils formèrent une toute petite communauté de sephardim, composée principalement de commerçants sans rabbin. Sous l'effet des mariages avec des non-juifs de la région, cette communauté finit par se fondre dans le reste de la population. Ceci ne l'empêcha toutefois pas d'établir la première synagogue d'Amérique du Nord, en 1692. D'autres sephardim s'installèrent dans le Rhode-Island, tandis que d'autres - avec les juifs d'Europe du Nord qui commençaient à arriver - optèrent pour les villes qui bordaient la côte Est, où ils avaient établi de petites communautés et des congrégations religieuses jusqu'à Charleston, en Caroline du Sud.

Au sein de ce monde où régnait la diversité religieuse, les protestants détenaient collectivement une position majoritaire. Deux pandémies survenues au début du XVIIe siècle décimèrent les populations indiennes du continent nord-américain - qui succombèrent plus aux microbes qu'aux canons des Européens. Les autres groupes - Africains, catholiques et juifs - faisaient toujours clairement partie de la minorité, même si les populations africaines atteignaient une taille respectable par endroits. Mais mettre tous les colons protestants dans le même sac, c'est ignorer les différences religieuses qui caractérisaient en fait ces immigrants européens. Beaucoup d'entre eux manifestaient un christianisme protestant culturel, mais ils adoptaient une série de croyances et de comportements métaphysiques semblables à ceux des Indiens et des Noirs - ayant recours à la pratique de la magie typique des charlatans, à l'astrologie et à des formes poussées d'ésotérisme (cf. Jon Butler, « Awash in a Sea of Faith : Christianizing the American People » [Cambridge : Harvard University Press, 1990], et Catherine L. Albanese, « A Republic of Mind and Spirit : A Cultural History of American Metaphysical Religion » [New Haven : Yale University Press, 2007]).

Par ailleurs, les colons des deux premières colonies qui joueront plus tard un rôle clé dans les événements politiques de leur temps étaient issus de groupes religieux différents. Les Virginiens, qui fondèrent leur première colonie permanente à Jamestown en 1607, étaient officiellement membres de l'Eglise d'Angleterre. Leur anglicanisme était si strict que, en 1610 et pendant encore près de dix ans, la loi de la Virginie imposait l'assiduité aux services religieux du dimanche sous peine de mort à la troisième infraction. (Il n'existe aucune preuve de l'exécution de quiconque pour cette raison.) En Nouvelle-Angleterre, en revanche, les colons à Plymouth (1620) et dans la Baie du Massachusetts (1630), qui feront plus tard cause commune, étaient des puritains, membres de deux groupes de réformistes qui rejetaient les pratiques de l'Eglise d'Angleterre. À Plymouth, les pèlerins séparatistes - qui s'étaient d'abord installés en Hollande - se considéraient totalement en dehors de l'Eglise anglicane. Dans la colonie de la Baie du Massachusetts, plus grande, les non-séparatistes s'efforçaient de changer l'Eglise d'Angleterre de l'intérieur. Ces deux groupes insistaient sur le rôle de la conversion à un christianisme pur et dur, fondé sur une expérience religieuse personnelle. Ils étaient lourdement influencés par la théologie calviniste et son message qui mettait l'accent sur la souveraineté de Dieu, l'état de péché de l'humanité et l'aspect arbitraire de l'assignation divine à la gloire céleste ou à l'enfer éternel. Ils admiraient l'église qui était née de l'anabaptisme, le mouvement de réforme radicale qui toucha l'Europe au XVIe siècle. Ils insistaient sur le rôle de cette église congrégationnelle dans laquelle ils voyaient le gardien d'un accord entre l'homme et le Tout-Puissant.

En revanche, même les réformateurs puritains de la Baie du Massachusetts n'étaient pas assez purs pour certains des nouveaux colons protestants. Par exemple, le Rhode-Island accueillit des croyants baptistes après la fondation de cette colonie par Roger Williams, en 1636. Williams avait été exilé de la Baie du Massachusetts quand il lui était devenu apparent que ses compatriotes puritains laissaient à désirer. D'autres dissidents religieux le suivirent dans le Rhode-Island, dont Anne Hutchinson, qui n'avait pas l'habitude de mâcher ses mots et qui affirmait être personnellement guidée par le Saint-Esprit. Plus au Sud, dès les premiers temps de la fondation de la colonie de la Nouvelle-Amsterdam, les protestants de New York incluaient des colons hollandais réformés. En outre, d'autres groupes protestants européens - des calvinistes français, des luthériens allemands, des congrégationalistes de la Nouvelle-Angleterre, des quakers et des baptistes - s'y étaient installés, alors même que cette colonie se désignait officiellement comme anglicane (cf. Richard W. Pointer, « Protestant Pluralism and the New York Experience : A Study of Eighteenth-Century Religious Diversity » [Bloomington : Indiana University Press, 1988]).

Au fil du temps, les New-Yorkais finirent par voir dans leur diversité une caractéristique positive, parce qu'ils en comprenaient les avantages tant religieux que politiques.

Dans le New Jersey, des immigrants hollandais et d'autres pays d'Europe du Nord se joignirent à ceux de la Nouvelle-Angleterre et aux colons anglais quakers. Et en Pennsylvanie, en particulier, les quakers trouvèrent un havre et un lieu où ils purent exercer leur domination, pendant un temps du moins. L'établissement de la Pennsylvanie en tant que colonie quaker, en 1681, par William Penn se traduisit par l'implantation d'une idéologie fondée sur la tolérance. Ce fils d'amiral converti au quakerisme devint propriétaire de la colonie quand il reçut une vaste portion de territoire au titre du règlement d'une vieille dette que le duc d'York avait contractée envers son père. Sur la base de leurs croyances mystiques dans la présence de la « lumière divine » dans tout individu, les quakers offraient un refuge social et politique à tous. En Pennsylvanie, on pouvait pratiquer librement le culte de son choix, et les droits de conscience étaient respectés. La considération dont William Penn faisait preuve envers les Indiens dans les traités qu'il conclut avec eux et son refus de livrer la guerre étaient également frappants.

Des missionnaires anglais quakers et baptistes firent des convertis dans diverses parties du sud américain, et le pluralisme religieux devint une caractéristique normale du paysage religieux. Les presbytériens occupaient eux aussi une place importante, et il en allait de même pour une série de petits groupes de dissidents. Par ailleurs, les adeptes de diverses confessions allemandes se répandirent en Pennsylvanie et ailleurs - dont des mennonites, des dunkers et des piétistes moraviens. Là où s'implantèrent des colons allemands et scandinaves, une forte présence luthérienne prit racine et on nota aussi une représentation calviniste (église réformée) parmi les Allemands. Etaient également présents des groupes qu'on qualifierait aujourd'hui de marginaux, tels que la communauté « Woman in the Wilderness », non loin de Philadelphie - une confrérie ésotérique qui pratiquait une forme particulière de religion ancrée dans la nature et combinant des éléments païens, chrétiens et juifs.

L'influence du revivalisme

Avec pour toile de fond cette palette d'identités religieuses et d'idéologies rivales dans une population souvent missionnaire dans l'âme, le revivalisme - caractérisé par des épisodes d'intense évangélisation - était devenu monnaie courante au XVIIIe siècle. Lors de ces rassemblements, on suscitait l'émotion et secouait les convictions pour amener les simples gens à se rallier à un nouveau groupe religieux ou à renouveler leurs vœux envers un ancien. À cet égard, les historiens attirent l'attention sur la période allant de la fin des années 1730 jusqu'à celle des années 1740, voire 1750 (cf. William G. McLoughlin, « Revivals, Awakenings, and Reform : An Essay on Religion and Social Change in America, 1607-1977 » [Chicago : University of Chicago Press, 1978]). Surnommée le « Great Awakening » (Grand réveil) ou encore le « First Great Awakening », cette ère fut dominée par deux prédicateurs. Le premier fut le prédicateur itinérant anglais George Whitefield, disciple de John Wesley (fondateur du méthodisme) aux penchants calvinistes, qui alla prêcher dans les colonies du Nord pour mobiliser des fonds en faveur d'un orphelinat dans la colonie sudiste de Géorgie. Le deuxième était le puritain Jonathan Edwards, considéré par d'aucuns comme le plus grand théologien de l'Amérique, et qui de sa chaire à Northampton dans le Massachusetts remettait à la page un strict message calviniste de perdition et de condamnation à l'adresse de quiconque ne serait pas touché par le salut. Mais les prédicateurs revivalistes n'étaient pas les seuls. Par exemple, dans les colonies à la frontière du Nord et du Sud (les « Middle Colonies », en particulier la Pennsylvanie et le New-Jersey), les presbytériens offraient eux aussi leur propre forme de « réveil ».

Le langage du revivalisme, selon toute apparence, devint le langage religieux des États-Unis. De fait, les historiens mettent en relief le rôle du revivalisme dans la création et l'encouragement de la dissension religieuse, même s'ils notent celui qu'il joua dans le rassemblement des colons auxquels il fournit un terrain d'entente. À cet égard, une thèse prédominante qui explique les fondements idéologiques de la révolution américaine vers la fin du XVIIIe siècle souligne le rôle du « Grand réveil » dans la création de l'identité commune qui serait nécessaire à la mise en branle du mouvement révolutionnaire (cf. Alan Heimert, « Religion and the American Mind : From the Great Awakening to the Revolution » [Cambridge : Harvard University Press, 1966]). Quelle que soit notre attitude face à cet argument, il est clair que, vers la fin du XVIIIe siècle, la diversité religieuse américaine était manifeste et elle demeure une caractéristique de taille dans le paysage social du pays.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?