29 août 2008

Entretien avec Ken Burns et Dayton Duncan
Les cinéastes Ken Burns et Dayton Duncan ont fait équipe pour réaliser un documentaire sur les parcs nationaux des États-Unis, un film de douze heures dont la production est pratiquement achevée. Ils se sont entretenus avec Alexandra Abboud, de l'équipe de rédaction d'eJournal USA, le temps de leur visite à Washington où ils se sont rendus pour présenter une avant-première de leur documentaire aux employés du Service des parcs nationaux.
Ken Burns compte parmi les réalisateurs les plus connus des États-Unis, ayant produit des documentaires, souvent sur des sujets historiques, qui sont très acclamés du public. Le réseau national de chaînes de télévision PBS (Public Broadcasting Service), a fait connaître ses documentaires à un large public. Celui qu'il a tourné sur la guerre de Sécession (« The Civil War ») a battu tous les records de popularité dans les annales de la télévision publique américaine.
Dayton Duncan est auteur et cinéaste. Au nombre des neuf livres qu'on lui doit figurent Out West : A Journey Through Lewis & Clark's America et Miles From Nowhere : In Search of the American Frontier. Il a collaboré avec Ken Burns à la réalisation des documentaires sur la guerre de Sécession, l'histoire du base-ball et l'histoire du jazz.
Question - Vous avez réalisé des films sur des sujets qui occupent une grande place dans l'histoire tant nationale que culturelle des États-Unis : The Civil War, Jazz, Lewis and Clark : The Journey of the Corps of Discovery. Est-ce que les parcs sont eux aussi un sujet qui représente une dimension plus grande de l'histoire nationale ?
K.B. - Absolument. Ce que nous recherchons dans le choix d'un sujet, c'est une entité dont le tout dépasse la somme de ses parties. Il doit pouvoir refléter les contradictions inhérentes de l'histoire des États-Unis ainsi que son potentiel. Je crois que c'est ce que nous avons toujours visé dans nos documentaires. La notion d'espace a été pour nous un fil directeur : Comment définissons-nous, en tant que citoyens, notre relation vis-à-vis de la terre des États-Unis ? C'est une question que nous avons explorée dans l'histoire de l'Ouest, cet incroyable carrefour où toutes ces cultures s'entrechoquent. Nous avons exploré ce thème dans Lewis and Clark et dans Horatio's Drive, un film sur la première traversée des États-Unis en automobile. Et depuis six ans, nous travaillons sur l'histoire des parcs nationaux parce qu'à notre avis l'histoire de la préservation du pays est celle de l'histoire des États-Unis elle-même.
D.D. - Comme le base-ball et le jazz, le Réseau des parcs nationaux est une invention américaine. Quand le parc de Yellowstone a été établi, en 1872, c'était la première fois de l'histoire de l'humanité qu'un gouvernement fédéral avait décidé que de vastes espaces, et pas seulement un parc urbain ou un jardin public, devaient être préservés et gardés intacts pour les générations à venir. C'est une idée et une invention américaines. Notre film essaie de retracer cette histoire depuis ses débuts. Comme celle de la liberté, cette idée est devenue l'une des plus nobles exportations des États-Unis. Je ne veux pas avoir l'air trop chauvin, mais j'en suis très fier.
Q - Le réseau des parcs a été appelé « la meilleure idée de l'Amérique » parce qu'il représente la première décision jamais prise par un pays de conserver des étendues de terre de cette façon, tant pour la jouissance du public que pour une fin en soi. À votre avis, est-ce que le réseau des parcs est une exportation américaine importante ?
K.B. - Absolument. Nous pensons que cette idée de la liberté, le phénomène de coalescence à l'origine de notre pays, est en fait la meilleure idée. Mais s'il fallait cerner la meilleure idée après la création de notre pays, on pourrait mentionner les parcs nationaux et ne pas avoir à chercher plus loin. Le fait qu'on dénombre près de 4.000 parcs dans près de deux cents pays montre bien à quel point cette idée est un succès spectaculaire. Au moment même où nous parlons, nous, citoyens américains, sommes propriétaires des chaînes de montagne les plus spectaculaires, du plus grand canyon au monde, des arbres les plus gros, les plus hauts, les plus vieux - c'est un portefeuille plutôt impressionnant pour de simples citoyens.
D.D. - C'est une expression de la démocratie - l'idée que ces lieux privilégiés ne doivent pas devenir le monopole des gens super-riches ou des gens qui ont des titres de noblesse. Ces lieux, les plus magnifiques que nous possédions, appartiennent à tout le monde. Ils sont la responsabilité de tout un chacun et ils sont disponibles pour tout le monde. C'est une définition de la démocratie qui est appliquée aux paysages - les arbres les plus hauts, les chutes d'eau les plus magnifiques, le canyon le plus profond. Un pays qui a su faire cela, c'est un pays qui est né de l'idée de la démocratie.
K.B. - Cela ne se serait pas produit sans cette impulsion démocratique.
D.D. - C'est ce que célèbre notre film.
Q - Les parcs, les monuments et les sites du réseau des parcs nationaux nous racontent des récits sur la démocratie, la nature, la préhistoire et, dans l'histoire nationale, sur les moments de gloire et les moments de honte. Quels sont les récits que vous avez l'intention de raconter dans le film ?
K.B. - Nous nous concentrons principalement sur la création des parcs naturels, qui sont actuellement au nombre de cinquante-huit, et nous suivons un schéma de narration à la fois très compliqué et impressionnant pour expliquer comment ils ont été constitués. Avant tout, c'est un récit qui met en scène des gens, de tous les milieux imaginables, qui ont obligé leur gouvernement à faire attention à un lieu spécial qu'ils voulaient préserver et qui ont souvent consacré leur vie à cet objectif.
D.D. - Si vous retournez une pierre dans quelque parc national que ce soit, c'est la démocratie à l'œuvre que vous découvrez. Chacun des parcs est le récit de la démocratie à la fois la plus terre-à-terre et dans ce qu'elle a de mieux à offrir : les gens qui se mobilisent, qui réclament qu'on sauve un lieu et qui arrivent souvent à convaincre un Congrès indifférent - ou pire - de sauver ce lieu et de le protéger. C'est une idée abstraite de la démocratie, mais ce sont toujours des Américains, à titre individuel ou en petits groupes, qui utilisent ce levier pour accomplir quelque chose pour la postérité. Thomas Jefferson [le troisième président des États-Unis et l'auteur de la Déclaration d'indépendance] sourirait aux anges s'il entendait cela.
K.B. - Nous suivons les personnalités qui tombent sous le sens, par exemple John Muir [1] et Teddy Roosevelt [2], mais nous présentons aussi une vingtaine d'autres personnes vraiment remarquables, issues de tous les milieux imaginables, et à l'ethnicité, à la race, au sexe et au pays d'origine variés. Notre film raconte comment elles ont consacré leur vie à cette question et comment leurs actions se sont entrecoupées avec cette notion plus vaste dont nous venons de parler.
D.D. - Ce n'est que dans les années 1930 que le réseau des parcs s'est rallié au concept de la préservation des sites historiques, quand le Service des parcs nationaux - organisme alors relativement jeune - a pris la décision de préserver les lieux que nous évoquons dans notre récit chronologique et historique, un récit qui suit la naissance et l'évolution de cette idée : les champs de bataille, le Lincoln Mémorial, the National Mal à Washington, la statue de la Liberté, etc. Avec l'ajout de ce type de sites historiques, les parcs ont fini par représenter les États-Unis eux-mêmes. Les parcs ont embrassé l'idée même de la nation américaine.
Dans notre film, nous mettons en relief cette idée lorsque nous braquons la caméra sur un certain nombre de sites historiques nationaux, tels le champ de bataille de Wichita, lieu du massacre de Cheyennes, le camp de Manzanares, où ont été incarcérés des Américains d'origine japonaise [pendant la Deuxième Guerre mondiale], ou le lycée Central High Schéol de Littré Rock [3], et jusqu'aux événements d'Oklahoma City [4] et de Sackville [5]. C'est l'idée qu'un engagement national vis-à-vis de la préservation pour la prospérité pourrait enfin embrasser des endroits où se sont produits des événements regrettables, et ce pour éviter qu'ils ne se répètent.
K.B. - L'un des aspects vraiment importants de notre film et de l'expérience des parcs nationaux, c'est cette superposition temporelle. Nous voyons dans les parcs nationaux la manifestation magnifique de ces représentations temporelles, que ce soit sous la forme d'événements historiques récents ou de phénomènes géologiques extraordinaires, comme la formation du Grand Canyon par exemple. Mais comme le font remarquer beaucoup de gens dans notre film, il n'y a pas que l'expérience des lieux qui compte ; il faut aussi tenir compte des gens avec qui on vit cette expérience. Celle-ci est souvent influencée par le fait qu'on a visité les parcs pour la première fois avec son père et sa mère, ce qui fait que la visite est liée à la psychologie personnelle de l'individu. Et quand on arrive à l'âge adulte, on emmène ses enfants et on transmet d'une génération à l'autre l'amour d'un lieu qui est incarné dans les parcs nationaux ; c'est ce que William Conon appelle « la transmission intime ».
Tout comme on peut visiter les cathédrales en Europe et s'émouvoir à la pensée que des gens ont mis trois siècles à les construire à la main et qu'ils se sont dévoués à cette tâche, la visite des parcs nationaux nous fait comprendre qu'un grand nombre d'individus ont ajouté des couches imperceptibles à notre récit. Et cela, c'est une belle histoire.
Q - Quel est le site que vous avez trouvé le plus émouvant pendant les mois de tournage ?
K.B. - Nous avons eu le bonheur, entre amis et collègues, d'amasser une foule de souvenirs incroyables et uniques dans bien des endroits. Je me souviens d'avoir descendu le fleuve au fond du Grand Canyon avec ma fille aînée, d'avoir escaladé les parois de la falaise et ressenti un sentiment d'euphorie au sommet. Je me souviens de notre arrivée en plein cœur du parc de Denali [site du point culminant de l'Amérique du Nord], en Alaska - après un trajet de quatre heures en voiture, d'Anchorage à l'entrée du parc, suivi d'un autre trajet d'environ 145 kilomètres, sur une route de terre la plupart du temps, jusqu'au moment où le chemin s'arrête. Nous avons sorti nos appareils pour prendre des photographies à intervalle sous un ciel nuageux. Et pendant près de trois heures, entourés d'insectes et avec des sandwichs pour toute nourriture, Denali s'est soudain révélé à nous. Dayton était avec son fils, et le cameraman qui fait partie de notre équipe depuis longtemps était avec nous. Pour moi, c'était un de ces grands miracles.
D.D. - L'aspect merveilleux de ce projet, c'est qu'il nous a donné l'occasion de nous rendre dans les endroits les plus spectaculaires de notre pays. Il fallait qu'on soit sur place 45 minutes avant le lever du soleil pour observer la transition de la nuit au jour. Dans la nature, ce sont des moments vraiment magiques. Nous ne pensions qu'à une chose, et c'était la prise de vue qu'on voulait parfaite. Alors, on attendait un bon moment, silencieusement, que le soleil se lève. Tout est prêt quand la lumière magique apparaît, et c'est quelque chose d'irremplaçable.
Les excursions faites en famille saisissent ce moment magique, physique, spirituel, et elles ajoutent un élément supplémentaire parce que vous êtes là avec votre fils, ou votre femme et vos enfants. Difficile de faire mieux que de partir en randonnée dans le Grand Canyon avec mon fils le jour de la fête des pères ! Se diriger vers un champ de lave, à l'aube, avec mon fils à Hawaï, voir le soleil se lever et des coulées de lave plonger dans l'océan et créer une nouvelle terre - c'est quelque chose que je n'oublierai jamais, et lui non plus j'espère.
Notes :
1. John Muir (1838-1914) passe pour l'un des plus grands défenseurs américains de l'environnement de son époque. Il était partisan de la protection de la vallée de Yosemite, en Californie, et l'un des fondateurs du Sierra Club, qui est aujourd'hui une célèbre association de défense de l'environnement.
2. Theodore Roosevelt était président des États-Unis de 1901 à 1909 ; à cette époque, le gouvernement fédéral a grandement accru le nombre de forêts et de monuments désignés « nationaux ». Mais c'est en 1916, après le mandat de Theodore Roosevelt, que le Service des parcs nationaux a été créé.
3. Le lycée Central High School de Little Rock, dans l'Arkansas, est un lieu important du combat en faveur des droits civiques aux États-Unis et c'est aujourd'hui un site historique national. Une foule hostile avait protesté contre l'admission de neuf lycéens noirs en 1957.Le président Dwight Eisenhower avait déployé des soldats qui avaient pour mission de protéger ces élèves, prouvant ainsi la détermination du gouvernement fédéral à faire appliquer un arrêt de la Cour suprême en faveur de la déségrégation des établissements scolaires.
4. Le « National Memorial » d'Oklahoma City rend hommage aux victimes de l'attentat terroriste perpétré en 1995 contre un bâtiment fédéral dans la capitale de l'Oklahoma ainsi qu'aux sauveteurs qui sont intervenus sur les lieux. Le plasticage de l'édifice Alfred P. Murrah fit 168 morts et plus de 800 blessés. Ce fut l'attentat terroriste le plus grave commis sur le sol américain avant les événements du 11 septembre 2001.
5. C'est à Shanksville, en Pennsylvanie, que sera érigé le monument national, actuellement en cours d'élaboration, à la mémoire du vol 93 [d'United Airlines], dont l'avion s'est écrasé au sol le 11 septembre 2001. Au prix de leur vie, les passagers maîtrisèrent les pirates de l'air qui avaient pris possession du poste de pilotage, détournant ainsi une attaque prévue contre Washington. Ils firent s'écraser l'avion dans la communauté rurale de Shanksville. Les quarante-quatre personnes à bord y trouvèrent la mort.
Les opinions exprimées pendant cet entretien ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.