26 mars 2009
La pratique traditionnelle du Fambul Tok sert à promouvoir la paix et reléguer le conflit civil au passé.

Washington - Parmi les initiatives visant à promouvoir la réconciliation en Sierra Léone à l'issue de la guerre civile de 1991-2002 figuraient notamment la création d'une commission vérité et réconciliation et d'un tribunal spécial pour juger les auteurs des plus graves violations des droits de l'homme. Malheureusement, le courte durée d'existence de ces instances les a empêchées de toucher tous les niveaux de la population. C'est pourquoi de nouveaux actes d'agression, provoqués par la crainte ou par la soif de vengeance, continuent de troubler l'ordre public.
Pour encourager le dialogue à une échelle plus vaste et contribuer à créer de nouvelles possibilités pour le rétablissement de tous les Sierra-Léonais et de leurs collectivités, la fondation Catalyseur de la paix, basée dans l'État du Maine, s'est jointe à l'organisation non gouvernementale sierra-léonaise Forum de la conscience pour lancer le programme Fambul Tok.
En langue krio, « Fambul Tok » signifie « conversation en famille » ou « conseil de famille ». Ce programme se fonde sur la tradition de Sierra Léone de discuter des problèmes et de leur trouver des solutions au sein de la famille et cherche à appliquer cette pratique à l'échelle des collectivités afin de fournir à celles-ci une structure pour entamer le processus de réconciliation.
Amy Potter est directrice adjointe à l'Institut de pratique et de formation qui relève du Centre pour la justice et la paix de l'université Eastern Mennonite dans l'État de Virginie. Lors d'un entretien avec America.gov, Mme Potter a décrit le programme Fambul Tok auquel elle a contribué en tant que cadre et responsable de formation de décembre 2007 à janvier dernier et auquel elle continue de participer à titre de conseillère.
Les rituels coutumiers rétablissent l'harmonie dans les collectivités
Un aspect de ce programme « vise à relancer les pratiques coutumières », a indiqué Mme Potter, telles que feux de joie et cérémonies de danse qui impliquent la confession et le pardon, et les rituels de purification qui permettent aux coupables de délits de retourner dans leurs collectivités et leur offrent l'occasion d'expliquer leur histoire, d'en assumer la responsabilité et de rétablir leurs relations avec les autres.
Ces pratiques sont rares de nos jours en Sierra Léone mais Mme Potter a dit que ces rituels coutumiers sont pertinents et utiles parce qu'ils aident à « renforcer l'étoffe de la collectivité ».
« Sentir que l'on fait partie d'une collectivité est l'une des choses qui aident le plus les gens à surmonter leurs traumatismes. »

Le personnel de Catalyseur de la paix et de Forum de la conscience établit la structure dans les différentes collectivités qui leur permettra de parvenir à la réconciliation. Les membres de ces deux organisations se réunissent d'abord avec un groupe composé de diverses personnalités dans une région particulière, notamment les chefs ethniques et religieux de même que les femmes et les jeunes, pour s'entretenir de leurs besoins et du désir de la collectivité de participer à ce programme Fambul Tok.
Celui-ci s'éloigne de la tradition du fait qu'il implique expressément les femmes et les jeunes, des groupes qui d'habitude étaient exclus de telles cérémonies. En outre, il est fondé sur la participation volontaire des personnes. De par le passé, une collectivité qui avait décidé d'entamer ce processus exigeait en fait la participation de tous ses membres.
« Ce n'est pas un processus politique », dit-elle, et ce programme ne contraint pas les gens à se réconcilier ou à rencontrer ceux qui leur ont fait du tort à eux ou à leurs familles. L'objectif est de « parler aux gens pour déterminer en quoi a consisté ce tort, quels sont leurs besoins, et de voir ce qui peut être fait pour faciliter le processus vers la réconciliation ». Mais en fin de compte, c'est aux collectivités de faire l'essentiel du travail, c'est-à-dire les longs préparatifs et discussions nécessaires avant que les deux parties puissent se réunir et se réconcilier lors de ces rituels.
Des collectivités divisées ne peuvent pas prospérer.
Mme Potter a dit que chaque collectivité contactée à ce jour par le programme a accepté d'y participer. La plupart des gens savent « que si leur groupe est divisé, ils ne vont pas prospérer et qu'ils ne pourront pas réellement avancer », a-t-elle précisé. « C'est particulièrement vrai ici parce qu'un grand nombre de victimes et ceux qui leur ont fait du tort appartiennent aux mêmes collectivités. »
Pendant la guerre civile, le pays n'était pas forcément divisé selon les lignes ethniques ou religieuses et des voisins se retrouvaient parfois opposés. « Même des membres d'une même famille se sont fait du tort. Il y avait beaucoup d'enfants soldats qui avaient été contraints de perpétrer des actes horribles contre des membres de leur propre famille », a souligné Mme Potter. De nombreux jeunes gens ont aujourd'hui trop peur de rentrer chez eux, et les collectivités tentent de trouver les moyens de les encourager à le faire.
Fambul Tok a facilité dans au moins 40 villages la tenue de cérémonies de réconciliation auxquelles ont participé des milliers de Sierra-Léonais. La première cérémonie a eu lieu en mai 2008 dans la circonscription de Kailahun, où la guerre civile avait éclaté en 1991.
« L'objectif est d'organiser, en trois ans, des cérémonies dans les douze circonscriptions du pays, à raison de deux dans chaque », a indiqué Mme Potter.
Le programme Fambul Tok reconnaît le fait que ces cérémonies ne sont que le début d'un processus plus long, et leur donne suite en établissant des exploitations agricoles collectives, dédiant des arbres comme lieux de rencontres coutumières et encourageant des matches de football amicaux entre les collectivités affligées.
Mme Potter a ajouté que les traditions de réconciliation en Sierra Léone peuvent être utiles aux Occidentaux, qui pensent souvent que la réponse aux actes de violence est une question de « blâme et de sanctions », et qui dans leurs cultures n'accordent pas le même niveau d'importance aux collectivités ou à la nécessité de faire face aux torts commis.
« Faire face aux torts peut changer les choses », a souligné Mme Potter. C'est ce qui aide les personnes à se rétablir, les collectivités à s'unir de nouveau, et les gens, des deux côtés, à ne plus vivre dans la crainte. »