26 mars 2009

(Le présent article fait partie de la revue électronique eJournalUSA sur l'action non violente en faveur du changement social, dont la version française doit paraître prochainement.)
Geoffrey Canada fait partie de ceux qui ont de la chance : élevé dans un quartier sinistre de New York marqué par la violence, la pauvreté et des écoles délabrées, ce jeune Noir américain échappe à son milieu et décroche une maîtrise en éducation de l’université Harvard. Il n’oublie pas cependant ses origines ; son diplôme en poche, il retourne à New York où il trouve du travail dans le quartier défavorisé de Harlem comme éducateur et défenseur des enfants.
Non content d’avoir fait des études brillantes, M. Canada décide en effet de venir en aide à des centaines de jeunes des ghettos, pauvres et sans avenir. Il estime cependant que ce n'est pas suffisant.
Une émission de la Radio publique de Chicago intitulée This American Life retrace son parcours intellectuel dans les années 1980, quand il se rend compte qu’en sauvant une poignée d’enfants on ne peut pas mettre fin à la pauvreté qui sévit de génération en génération, à Harlem comme ailleurs. L’association qu’il a fondée doit faire de son mieux pour tendre la main à tous.
« Pour vraiment marquer le coup, explique-t-il, on s’est dit qu’il fallait voir grand, très grand, qu'il fallait travailler avec les enfants par milliers, par dizaines de milliers même, et qu'il fallait les épauler de la naissance jusqu’à la fin de leurs études universitaires. »
Sa vision de l’avenir est à la fois sans précédent et coûteuse. Mais à cinquante-huit ans, cet homme charismatique et intense sait la concrétiser au moyen du projet Harlem Children’s Zone (HCZ), qui prodigue à plus de 10.000 enfants concentrés en plein cœur de Harlem des services éducatifs, médicaux et sociaux avec un budget annuel estimé à 40 millions de dollars en 2009.
Sa réussite retient l’attention de tout un parterre de personnalités qui s’intéressent au modèle qu’il a créé pour briser l’étau de la pauvreté en misant à fond sur les enfants et sur leur bien-être – un engagement qui se résume par le titre d’un livre récent sur son combat, Whatever It Takes (coûte que coûte, pourrait-on dire), de la plume de Paul Tough, rédacteur du New York Times Magazine. L’un de ses admirateurs n’est autre que le président Barack Obama, qui au cours de la campagne présidentielle 2008 a salué la Harlem Children’s Zone, « une action anti-pauvreté tous azimuts, tout le monde sur le pont, qui sauve littéralement toute une génération d’enfants dans un quartier où ils n’étaient pas censés avoir la moindre chance ».
Il n’y a pas que sa vision de l’avenir qui impressionne : ses résultats forcent eux aussi l’admiration. L’année dernière, pratiquement 100 % des élèves du cours élémentaire 2 de la HCZ ont obtenu des scores égaux ou supérieurs à la moyenne aux examens de l’État, ce qui est un résultat sans précédent pour une école des quartiers défavorisés du centre-ville de New York.
Un élément sur lequel insiste M. Canada, c’est l’exposition précoce au langage dont des travaux de recherche montrent les avantages : une différence essentielle entre les familles pauvres et les familles aisées tient non pas à la race ou au revenu mais, comme l'a écrit Paul Tough, « tout simplement au nombre de mots que les parents emploient pour parler à leur enfant ».
Les chercheurs l’ont constaté : dans les familles de la classe moyenne, les enfants de la naissance à l’âge de trois ans – une période de développement maximal du cerveau – entendent jusqu’à 20 millions de mots de plus (souvent les mêmes mots, répétés) que les enfants des familles pauvres. En d’autres termes, le simple fait de lire une histoire tous les soirs à un enfant, comme la HCZ exhorte tous les parents à le faire, peut avoir une influence positive considérable sur la vie de celui-ci.
La lecture n’est cependant pas la seule composante de l’approche révolutionnaire que prône M. Canada et à laquelle il donne le surnom de « courroie de transmission », signifiant ainsi que la HCZ, loin de se contenter d’intervenir à des moments ponctuels dans la vie des enfants, offre à ces derniers toute une panoplie de services, tous gratuits, « de la maternité à l’université ». Le point de départ de cette courroie de transmission est le populaire Baby College pour les futures et les nouvelles mamans, suivi du centre préscolaire Harlem Gems et des écoles sous contrat (« charter schools ») qui forment la Promise Academy – avec, à chaque étape, des soins médicaux et dentaires gratuits, des activités extrascolaires et divers services spéciaux, tels les programmes d’entraînement physique pour combattre l’obésité ou de traitement des enfants asthmatiques. Et quand cette génération d’enfants grandira, la HCZ continuera de les épauler tout au long de leurs études secondaires et universitaires.
« On leur donne ce à quoi ont accès les enfants des classes moyenne et supérieure », explique M. Canada au magazine d’informations télévisées « 60 Minutes ». « Sécurité. Structure. Enrichissement. Activités culturelles. Des adultes qui les aiment et qui sont prêts à tout pour eux. Et moi aussi, je suis prêt à faire tout mon possible pour que ces gosses restent sur la bonne voie. »
Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.