26 mars 2009

John Horgan
(Le présent article fait partie de la revue électronique eJournalUSA sur l'action non violente en faveur du changement social, dont la version française doit paraître prochainement.)
La guerre ne fait pas partie de la condition naturelle de l’homme. La civilisation favorise des moyens moins violents pour effectuer des changements.
John Horgan est journaliste scientifique et directeur du Center for Science Writings à l’Institut de technologie Stevens, situé à Hoboken (New York). Parmi ses ouvrages figurent The End of Science, The Undiscovered Mind et National Mysticism.
De toutes les formes que revêt la violence humaine, la guerre - une violence organisée, meurtrière entre deux ou plusieurs groupes - est la plus profondément destructrice. Tout au long de l’histoire de l'humanité, des visionnaires aussi différents qu’Emmanuel Kant et Martin Luther King ont prédit la fin de la guerre ou de la menace de guerre en tant que moyen de régler les conflits entre États.
De nos jours, toutefois, les gens en sont venus à accepter la guerre et le militarisme comme inévitables, selon des sondages que j’ai effectués au cours de ces dernières années. Quand on leur a demandé si les hommes finiraient par cesser de faire la guerre, plus de 90 % des étudiants de mon université ont répondu par la négative. Pour justifier ce point de vue, un grand nombre d’entre eux ont déclaré : « La guerre est dans nos gènes. »
Des travaux récents de recherche sur la guerre et l’agression semblent, à première vue, soutenir cette conclusion fataliste. L’anthropologue Lawrence Keeley, de l’université de l’Illinois, estime que plus de 90 % des sociétés tribales se lançaient au moins de façon intermittente dans des guerres et que certaines d’entre elles se battaient constamment. Les guerres tribales comprenaient généralement des escarmouches et des embuscades plutôt que des batailles rangées, mais au bout d’un certain temps les combats pouvaient entraîner un taux de mortalité allant jusqu’à 50 %. Ces constatations, souligne M. Keeley, contredisent l’argument de Jean-Jacques Rousseau, philosophe français du XVIIIe siècle, selon lequel avant la civilisation les hommes étaient de nobles sauvages vivant en harmonie avec leur prochain et avec la nature.
Certains scientifiques font remonter l’origine de la guerre à notre ancêtre commun, le chimpanzé, qui est notre parent le plus proche sur le plan génétique. À partir des années 1970, les chercheurs ont observé en Afrique que les chimpanzés mâles du même groupe s’unissaient pour patrouiller leur territoire et que s’ils rencontraient un chimpanzé d’un groupe différent, ils le frappaient, souvent jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Les taux de mortalité résultant de la violence entre groupes de chimpanzés, fait remarquer Richard Wrangham, anthropologue de l'université Harvard, sont à peu près comparables aux taux observés chez les chasseurs-cueilleurs. « La violence des chimpanzés a précédé et préparé la guerre entre les hommes, dit-il, faisant de l’homme moderne le survivant abasourdi d’une habitude d’agression mortelle vieille de cinq millions d’années. »
Selon M. Wrangham, la sélection naturelle a favorisé les primates mâles, y compris les hommes, qui sont prédisposés à une agression violente. Il cite comme preuve des études portant sur les Yanomamo, tribu polygame qui vit en Amazonie. Dans cette tribu, les hommes de différents villages se livrent souvent à des raids meurtriers les uns contre les autres. L’anthropologue Napoléon Chagnon, de l’université de Californie, qui a observé les Yanomamo pendant des décennies, a découvert que les tueurs mâles avaient en moyenne deux fois plus de femmes et trois fois plus d’enfants que les hommes qui ne tuaient jamais.
Toutefois, M. Chagnon rejette catégoriquement l’idée selon laquelle les guerriers Yanomamo seraient poussés à se battre par leurs instincts agressifs. Les tueurs invétérés, explique-t-il, se font rapidement tuer eux-mêmes au lieu de vivre assez longtemps pour avoir un grand nombre de femmes et d’enfants.
En général, les guerriers Yanomamo qui réussissent, indique M. Chagnon, sont maîtres d'eux et calculateurs ; ils se battent parce que c’est la façon dont un homme progresse dans leur société. De plus, de nombreux Yanomamo ont avoué à M. Chagnon qu’ils détestaient la guerre et qu'ils souhaiteraient qu’elle soit abolie de leur culture ; en fait, le taux de violence a baissé de façon spectaculaire chez eux ces dernières décennies, au fur et à mesure que les villages Yanomamo ont accepté les lois et les mœurs du monde extérieur.
La guerre n’est pas dans la nature humaine
En fait, le côté sporadique de l’habitude de guerre a amené de nombreux chercheurs à rejeter l’idée selon laquelle la guerre serait une conséquence inévitable de la nature humaine. « Si la guerre était profondément ancrée dans notre biologie, elle y resterait tout le temps. Or ce n'est pas le cas », déclare l’anthropologue Jonathan Haas, du Musée Field de Chicago. La guerre n’est certainement pas innée dans le même sens que le langage, qui a existé de tout temps dans toutes les sociétés humaines connues.
Les anthropologues Carol et Melvin Ember affirment également que les théories biologiques ne peuvent expliquer les habitudes de guerre dans les sociétés ayant précédé les États ou dans les États. Les deux anthropologues sont à la tête d'une base de données (Human Relations Area Files) de l'université Yale sur quelque 360 cultures passées et actuelles. Bien que plus de 90 % de ces sociétés se soient livrées à des guerres au moins une fois, certaines d’entre elles se battent constamment et d’autres rarement. M. et Mme Ember ont découvert l’existence d’une corrélation entre le taux de fréquence de la guerre et des facteurs écologiques tels que la sécheresse, les inondations et autres catastrophes naturelles qui provoquent des craintes de pénurie.

La cause principale de la guerre, estime également l’archéologue Steven LeBlanc, de l'université Harvard, est la lutte malthusienne pour la nourriture et pour d'autres ressources. Depuis le début des temps, dit-il, l’homme est incapable de vivre dans un équilibre écologique. Quel que soit l’endroit où l'homme vit sur la terre, il finit par réduire à néant l’environnement, ce qui a toujours mené à la compétition en tant que moyen de survie, et la guerre a été l’inévitable conséquence des tendances démographiques et écologiques. Deux moyens d’éviter les conflits à l’avenir, pense-t-il, consistent à mettre un frein à la croissance démographique et à trouver des moyens de remplacer les combustibles fossiles par des sources d'énergie moins onéreuses.
L’étude des primates non humains a également révélé l’importance des facteurs écologiques et culturels. Frans de Wool, qui enseigne le comportement des primates à l'université Emory, a montré que les rhésus, qui semblent être en général très agressifs, sont beaucoup moins belliqueux quand ils sont élevés par des macaques bruns aux manières douces. M. de Wool a également réussi à réduire les conflits entre singes et grands singes en augmentant leur interdépendance, en les forçant à coopérer pour obtenir de la nourriture, par exemple, et en leur offrant le même accès à la nourriture.
En appliquant ces leçons à l'homme, M. de Wool entrevoit les promesses d’alliances telles que l’Union européenne qui favorisent le commerce et les déplacements et par conséquent l’interdépendance. « Encourageons les liens économiques, et la raison de la guerre - généralement les ressources - disparaîtra probablement », dit-il.
La statistique la plus encourageante et la plus surprenante qui émane des travaux récents de recherche sur la guerre est probablement le fait que, dans son ensemble, l’humanité est devenue beaucoup moins belliqueuse que par le passé. La Première et la Seconde Guerres mondiales et tous les autres conflits horribles du XXe siècle ont causé la mort de moins de 3 % de la population mondiale. Il s’agit d’un ordre de grandeur inférieur au taux de mortalité des mâles due à la violence dans une société primitive moyenne, dont les armes consistaient de matraques et de lances plutôt que de mitrailleuses et de bombes.
Si l'on définit la guerre comme un conflit armé entraînant la mort d'au moins 1.000 personnes par an, il y a eu relativement peu de guerres internationales au cours des cinquante dernières années, et les guerres civiles ont nettement diminué après avoir atteint un chiffre record au début des années 1990.
La plupart des conflits sont maintenant des guérillas, des insurrections et des actes de terrorisme ou ce que le spécialiste des sciences politiques John Mueller, de l’université d'État de l'Ohio, appelle les « vestiges de guerre ». M. Mueller rejette les explications biologiques de cette tendance, étant donné que les niveaux de testostérone semblent être aussi élevés que jamais. Faisant remarquer que les démocraties se livrent rarement à la guerre, M. Mueller attribue ce déclin de la guerre depuis la Seconde Guerre mondiale, tout au moins en partie, à l’augmentation du nombre de démocraties à travers le monde.
Plus de civilisation
Le psychologue Steven Pinker, de l'université Harvard, donne plusieurs autres raisons possibles du recul récent de la guerre et des autres formes de violence. Premièrement, la création d’États stables dotés de systèmes juridiques et de forces de police efficaces a mis fin à l’anarchie hobbésienne de la guerre de tous contre tous. Deuxièmement, l’accroissement de notre espérance de vie nous rend moins prêts à risquer notre vie en recourant à la violence. Troisièmement, du fait de la mondialisation et des communications, nous sommes devenus de plus en plus interdépendants et de plus en plus compréhensifs envers les autres en dehors de nos tribus immédiates. Bien que l’humanité puisse facilement retomber dans la guerre, conclut M. Pinker, les forces de la modernité améliorent de plus en plus les choses.
En résumé, de nombreuses études contredisent le mythe selon lequel la guerre est une constante de la condition humaine. Elles montrent également que - contrairement au mythe du noble sauvage pacifique - la civilisation n’a pas créé le problème de la guerre, mais qu'elle contribue au contraire à le résoudre. Nous avons besoin de plus de civilisation et non de moins de civilisation si nous voulons éradiquer la guerre.
La civilisation nous a donné des institutions qui résolvent les conflits en établissant des lois, en négociant des accords et en assurant leur application. Ces institutions, qui vont des tribunaux locaux à l'Organisation des Nations unies, ont considérablement réduit le risque de violence au sein des États et entre eux. Manifestement, nos institutions sont loin d’être parfaites. À travers le monde, les États continuent à avoir d’énormes arsenaux, y compris des armes de destruction massive, et des conflits armés ravagent encore bien des régions. Que devrions-nous donc faire pour favoriser la paix, en plus des propositions mentionnées ci-dessus ?
L’anthropologue Melvin Konner, de l'université Emory, propose l’éducation des femmes comme autre moyen de réduire les conflits. De nombreuses études, note-t-il, ont prouvé que l’amélioration de l’éducation des femmes mène à une diminution du taux de croissance démographique. Il en résulte une stabilisation de la population qui diminue la demande de services publics, de prestations médicales, l’épuisement des ressources naturelles et par conséquent la probabilité de troubles sociaux.
L’abaissement du taux de naissance réduit également ce que les démographes appellent « les branches nues », les jeunes gens célibataires, sans emploi, qui sont associés à des taux de fréquence plus élevés de conflits violents au sein des États et entre États. L’éducation des filles est de loin le meilleur investissement que l’on puisse faire dans un pays en voie de développement, affirme M. Konner.
Accepter la paix
Manifestement, mettre fin à la guerre ne sera pas facile. La guerre, il semble juste de le dire, est « surdéterminée », c’est-à-dire qu’elle peut avoir de nombreuses causes différentes. La paix, pour être permanente, doit également être surdéterminée.
Les scientifiques peuvent aider à favoriser la paix de deux façons. Premièrement, en rejetant publiquement la notion selon laquelle la guerre est inévitable et, deuxièmement, en étudiant mieux les causes de la guerre et de la paix. L’objectif à court terme de ces études serait de trouver des moyens de réduire les conflits dans le monde d’aujourd’hui, où qu’ils puissent se produire. L’objectif à long terme serait de découvrir les moyens permettant à l’humanité de parvenir à un désarmement permanent, en supprimant les armées, les armes et les industries de l’armement.
Un désarmement mondial semble être une possibilité lointaine, à l’heure actuelle. Mais pouvons-nous réellement accepter que les armées et les armements, y compris les armes de destruction massive, soient des caractéristiques permanentes de la civilisation ? À la fin des années 1980, une guerre nucléaire mondiale semblait encore être une nette possibilité. Puis, fait incroyable, l’Union soviétique s'est dissoute, et la guerre froide a pris fin de façon pacifique. L’apartheid a également pris fin en Afrique du Sud sans violence importante, et les droits de l’homme ont progressé dans le monde entier. Si la capacité de faire la guerre est dans nos gènes, comme bien les gens semblent le craindre actuellement, il en est de même de notre capacité - et de notre désir - d’obtenir la paix.
Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.