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26 mars 2009

Des moyens de communication au service du militantisme

 
Des manifestants brandissent le drapeau mexicain
Grâce à de nouveaux moyens de communication, des élèves de Los Angeles ont organisé une manifestation surprise.

Clay Shirky

(Le présent article fait partie de la revue électronique eJournalUSA sur l'action non violente en faveur du changement social, dont la version française doit paraître prochainement.)

De nouveaux moyens de communication simples suppriment les obstacles aux protestations collectives et font changer le monde.

 

Auteur et consultant, Clay Shirky est spécialiste des effets socio-économiques des technologies de l’Internet. Il enseigne à l’université de New York. Son ouvrage le plus récent, Here Comes Everybody: The Power of Organizing Without Organizations, porte sur le pouvoir d'organiser sans organisations.

Le 27 mars 2006, un lundi, les élèves d’un établissement secondaire de Los Angeles (Californie) ont pris de court leurs enseignants et la direction de l’établissement en faisant une grève surprise. Ils voulaient protester contre la proposition de loi fédérale HR4437 destinée à renforcer la lutte contre l’immigration clandestine. Il ne s’agissait cependant pas d’une manifestation ordinaire, car des dizaines de milliers d’élèves ont y ont pris part dans toute la ville. Les élèves, d'origine latino-américaine pour la plupart, s'étaient inspirés d'une manifestation organisée par des adultes également d'origine latino-américaine deux jours auparavant. Ils se sont rendus par milliers à la mairie de la ville, causant le long de leur parcours d'énormes embouteillages qui ont encore renforcé la visibilité de leur action.

Cette manifestation a été remarquable à plusieurs égards, et tout d'abord du fait de sa taille : des dizaines de milliers de personnes se sont unies pour une action politique coordonnée. Il est toujours très difficile de coordonner un événement de cette nature qui a lieu simultanément dans plusieurs endroits. C’est encore plus difficile lorsque les manifestants sont des lycéens dont la plupart sont trop jeunes pour voter. Et faire participer des immigrés qui n’auront peut-être jamais le droit de vote est encore plus difficile. Enfin, y parvenir sans que les proviseurs ne l'apprennent est absolument époustouflant : il n'a jamais été simple de garder un secret lorsque 30.000 personnes sont au courant ! Et pourtant, il n'aura fallu que 48 heures pour réaliser ce qui paraissait impossible, et qui le serait resté ne serait-ce qu'une année plus tôt.

Ce sont en effet les nouveaux moyens de communication, notamment le site de réseautage social MySpace et le service de messagerie SMS (courts messages textuels envoyés et reçus à l'aide d'un téléphone mobile), qui ont permis d’organiser rapidement et en secret cette gigantesque manifestation. Grâces à ces nouveaux moyens, les élèves ont pu organiser leur action non pas au niveau individuel, mais en groupes. Tout aussi important, les messages envoyés ont été reçus par les bons interlocuteurs, c'est-à-dire les élèves, sans que les proviseurs soient prévenus.

Ceci étant, il ne suffit pas d'organiser une manifestation : il faut aussi que les intéressés y prennent part. Le succès de la manifestation des élèves de Los Angeles s’explique par la profondeur de leurs convictions politiques : ils souhaitaient exprimer un message, collectivement et de manière publique. MySpace et le service de messagerie SMS ont permis d’amplifier leur message, en donnant aux militants des capacités dont ils ne disposaient pas jusqu’alors, mais le message lui-même, à savoir l’exigence de participer à l'élaboration de la politique d’immigration, est indépendant des moyens de communication.

Si l’utopisme des premiers jours avait pu laisser penser que les nouveaux moyens de communication annonçaient une nouvelle époque où disparaîtrait la hiérarchie, ces prophéties ne se sont pas réalisées et ne se réaliseront sans doute pas. Les grands médias professionnels n’ont perdu aucun des avantages absolus qui font leur force. En revanche, ils ont perdu la plupart de leurs avantages relatifs, c'est-à-dire par rapport aux médias contrôlés directement par les particuliers.

Ce qui est nouveau ici, c’est la capacité de groupes non structurés à atteindre des objectifs que de tels groupes ont toujours eu en commun. L’homme est un animal social, non pas par accident ou de manière occasionnelle, mais par nature. La société n’est pas seulement l’expression des individus ; elle est aussi l’expression des groupes qui la composent. Chaque fois qu'on augmente la capacité d’un groupe à communiquer avec un autre, on change la capacité de ces groupes à agir ensemble.

De nos jours, s’exprimer c’est publier

L’évolution des relations entre le public et les médias est un symptôme de ces changements. Le vieux dicton selon lequel la liberté de la presse existe seulement pour celui qui possède la presse confirme l’importance de l’Internet et des téléphones mobiles. Dans le monde numérique, s’exprimer c’est publier, et publier en ligne permet d’établir un contact avec les autres. L’arrivée d’un support où les communications interpersonnelles, la diffusion auprès du public et la coordination sociale s’entremêlent donne naissance à un monde où la liberté d'expression, la liberté de la presse et la liberté d’association fusionnent également.

Chaque média numérique représente un groupe latent dans ce monde où s’unissent des éléments ayant nature de conversation, de diffusion et de lien social : les gens intéressés par un même texte, par une même photo ou par une même vidéo peuvent souhaiter dialoguer ensemble. Les médias sociaux représentent une avancée par rapport aux médias traditionnels, car ils ont la capacité de synchroniser l’action des groupes. Ils ne sont pas seulement une source d’information, ils sont aussi un site de coordination. Pour revenir à l’exemple de la grève surprise de Los Angeles, MySpace a fourni aux élèves le forum virtuel dont ils avaient besoin pour publier une information sur la proposition de loi HR4437 (fonction de diffusion), discuter ensemble de la loi (fonction de communication) et proposer une action commune (fonction de coordination).

En termes militaires, les médias numériques permettent de créer une « conscience collective », c'est-à-dire le sentiment non seulement que chaque membre du groupe comprend ce qui se passe, mais aussi que tous comprennent la même chose et, ce qui est essentiel, que chaque membre comprend qu’il existe une conscience collective. La conscience collective aide à la mise en œuvre d’une action coordonnée. Les médias mobiles ou en temps réel renforcent la capacité de créer une conscience collective.

Une application récente, Twitter, permet de créer un état de conscience collective à l'aide de messages instantanés et de dispositifs mobiles. Grâce à ce nouveau service, vous pouvez envoyer à vos amis abonnés à votre liste de très courts messages émis à partir d’un téléphone ou d’un ordinateur personnel. On peut s'en servir pour envoyer toutes sortes de message, mais Twitter suggère que ces messages répondent à la question « Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? »

Il s'ensuit que la plupart des messages échangés sur Twitter à un moment donné n’ont pas une très grande portée Voici un exemple de messages enregistrés au hasard un jeudi après midi :

Un jeune assis sur un escalier envoie un message SMS
L'amélioration des moyens de communication peut entraîner des résultats plus importants.

            PaulDizmang : je déplace le frigo d’un apart à un autre.

            radiopalmwine : King Sunny Ade - Danse, danse, danse

            Lisanae : la déprime 

            Patorama : impossible de trouver sur l'Internet les pinceaux noirs Faber-Castell à l’unité. Je les trouve en paquets de 10. Bon, j’en aurai d'avance.

La plupart des messages diffusés sont très ordinaires : un utilisateur danse sur la musique de King Sunny Ade, un autre déplace un réfrigérateur, un troisième est déprimé, etc. La plupart des messages publiés sont sans intérêt pour les autres utilisateurs, mais le contenu n’est pas toujours banal, comme le montrent ces messages de 2007 en provenance du Caire (l’heure d'envoi est indiquée entre parenthèses) :

            Alaa : je vais chez le juge d’instruction de dokky manal et moi sommes accusés de diffamation par murad (10 h 11 - 4 avril)

            Alaa : nous attendons la décision du juge d’instruction on passera peut être la nuit en détention (13 h 57 - 4 avril)

            Alaa : on nous emmène au commissariat de dokky (15 h 31 - 4 avril)

            Alaa : pas de commissaire il faut attendre (16 h 29 - 4 avril)

            Alaa : la sécurité de giza refuse de nous libérer on va nous ramener au commissariat de dokky (19 h 59 - 4 avril)

            Alaa : on est en route pour le commissariat (22 h 25 - 4 avril)

            Alaa : nous sommes libres (23 h 22 - 4 avril)

Alaa, c’est-à-dire Alaa Abd El Fattah, est un informaticien égyptien. C'est également un militant qui défend la cause de la démocratie. Il blogue depuis Le Caire. Les messages transcrits ci-dessus décrivent son arrestation avec son épouse Manal, dans le quartier El Dokky du Caire. Douze heures s’écouleront avant leur remise en liberté. Leur arrestation avait été ordonnée par Abdel Fatah Murad, un juge égyptien qui cherchait à bloquer des dizaines de sites Internet en Égypte au motif que ceux-ci constituaient « une insulte pour le Coran, Dieu, le président et le pays. » Abdel Murad avait ajouté à sa liste noire les sites des blogueurs égyptiens favorables à la démocratie qui avaient commencé à relater la censure envisagée.

L’équilibre des forces évolue

Comment Alaa El Fattah et les autres militants égyptiens peuvent-ils tirer parti d'un service tel que Twitter ? « Nous utilisons Twitter, a-t-il dit, pour informer un petit réseau de militants sur les activités des forces de sécurité lors d'actes de protestation. Les militants emploient Twitter pour coordonner leurs contre-mesures. » Les militants qui défendent la cause de la démocratie sont étroitement surveillés. Twitter leur permet de coordonner leur action en temps réel et de manière collective, en rééquilibrant ainsi la balance en leur faveur.

Lors de l’une de leurs premières utilisations de Twitter, Alaa El Fattah et une douzaine de ses collègues ont organisé un mouvement d’encerclement d’une voiture dans laquelle leur ami Malek était bloqué par la police, qui souhaitait arrêter ce dernier et mettre sa voiture en fourrière. Se sachant surveillés, Alaa El Fattah et ses collègues ont envoyé des messages laissant penser que d’autres militants allaient venir en renfort. La police a donc elle aussi envoyé des renforts, qui ont encerclé et bloqué la voiture. Malek est donc resté immobilisé, ce qui a donné à la presse et à certains parlementaires suffisamment de temps pour se rendre sur place. La menace d’un scandale a permis de le faire relâcher. Il aurait été très difficile de coordonner ce genre d'action sans utiliser Twitter.

La capacité de coordonner l’action de groupes dispersés va continuer de s’améliorer grâce aux nouveaux moyens de réseautage en cours d'élaboration. Aussi modeste puisse-t-il paraître, tout moyen qui renforce la conscience collective ou la coordination des groupes peut servir à des fins politiques. En effet, la liberté d'agir en groupe est par nature politique. L'accroissement de l’utilisation des messages instantanés en temps réel et à des fins d'action sociale, de la Chine au Nigeria, montre que nous adoptons les moyens qui amplifient nos capacités et que nous modifions ces moyens pour renforcer cet effet d’amplification.

Les services de réseautage ne créent pas l’action collective, mais ils font tomber les obstacles qui se dressaient sur sa route. Ces obstacles sont si importants et si omniprésents que le monde change profondément lorsqu’ils disparaissent. C’est la raison pour laquelle les changements les plus importants ne sont pas le fruit des technologies les plus perfectionnées, mais de moyens simples à utiliser tels que le courrier électronique, les téléphones mobiles et les sites Internet. Il s’agit de moyens auxquels la plupart des gens ont accès et qu'ils utilisent sans difficulté dans leur vie quotidienne. Les révolutions ne se produisent pas parce que la société adopte de nouvelles technologies. Elles se produisent lorsque la société adopte de nouveaux comportements.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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