La démocratie dans le monde | La libre expression des peuples

25 mars 2009

Le rôle des organisateurs de groupes sociaux

 
Cinq personnes sur un banc
Un organisateur, David Wilson, s'entretient avec des locataires de Chicago de la possibilité de créer une association.

Kathy Partridge

(Le présent article fait partie de la revue électronique eJournalUSA sur l'action non violente en faveur du changement social, dont la version française doit paraître prochainement.)

Une multitude d’Américains font appel à des organisateurs de groupes sociaux pour apprendre à faire pression sur les pouvoirs publics pour qu'ils agissent dans un domaine donné.

 

Kathy Partridge est directrice générale d’Interfaith Funders. Ce réseau réunit des associations aussi bien confessionnelles que laïques, qui cherchent à encourager l'organisation de groupes sociaux chez les fidèles de diverses religions.

 

Lors de sa campagne pour l'élection présidentielle de 2008, le candidat démocrate, Barack Obama, a fait état de son expérience d'organisateur de groupes sociaux pour montrer qu'il comprenait les problèmes des gens ordinaires vivant de leur travail.

La candidate républicaine aux fonctions de vice-président, Sarah Palin, gouverneure et ancien maire, a essayé de minimiser cette expérience. « Le maire d’une petite ville est un peu comme un organisateur de groupes sociaux, à ça près qu'il a de véritables responsabilités », a-t-elle dit.

En fait, un organisateur de groupes sociaux a énormément de responsabilités.

Commençons par une histoire. Des femmes décidèrent un jour d’aller voir le nouvel « organisateur de groupes sociaux ». Elles avaient entendu dire qu’il pourrait régler les nombreux problèmes du quartier : écoles délabrées, drogue, rues mal nettoyées, difficulté d’accès aux soins médicaux, etc. Elles ont donc envahi son modeste bureau et déversé leur flot de doléances alors qu’il écoutait patiemment.

« Il y a effectivement des problèmes », leur a-t-il dit.

« Eh bien, qu’allez-vous pouvoir faire ? » lui ont elles demandé.

Sa réponse les a époustouflées : « Rien » leur a-t-il dit avant d’ajouter : « Ce ne sont pas mes problèmes, ce sont les vôtres. Parlons plutôt de ce que vous allez faire pour les régler. »

Cette histoire vécue résume bien le rôle d'un organisateur de groupes sociaux, et ce qu’il ne doit pas faire. Son rôle n’est pas de régler lui-même les problèmes. Il ne fait pas non plus de grands discours. Il s’attaque aux difficultés et aux injustices dans les quartiers où habitent les pauvres ou ceux dont les revenus sont modestes en aidant les habitants à agir ensemble pour améliorer les choses. Le premier principe de l'organisateur de groupes sociaux est la règle d’or de la mobilisation : ne jamais faire pour les autres ce qu’ils peuvent accomplir eux-mêmes.

L'organisation de groupes sociaux consiste à recruter des responsables et à leur donner des moyens d'action. Elle consiste aussi à mobiliser la population afin de définir les problèmes, d'élaborer des solutions et de faire pression sur les décideurs pour améliorer les conditions de vie d’un groupe socio-économique ou des habitants d'un quartier ou d'une ville.

Recruter des responsables

Loin de devenir des porte-parole ou de se consacrer à des sujets spécifiques, les organisateurs de groupes sociaux recrutent des responsables et leur donnent des moyens d'action. Ils le font parce qu’ils estiment que dans une démocratie la population doit jouer un rôle dans la prise des décisions qui la concernent.

Fred Ross est organisateur de groupes sociaux. Dans les années 1960, il a travaillé dans les quartiers mexicains de la Californie, où il a découvert les mauvaises conditions de vie des immigrés et les salaires de misère qu’ils recevaient pour des travaux pénibles. C’est là qu’il a rencontré César Chavez, un homme encore jeune avec des enfants à charge. Au début, ce dernier ne voulait pas qu'il lui demande de devenir un responsable. Il a raconté qu’il l'avait invité à parler avec des travailleurs du quartier dans l'intention de l’effrayer : « Mais il s’est mis à parler, et plus il parlait, plus je me suis interrogé. Deux types qui étaient saouls ont voulu lui casser la figure, mais nous leur avons demandé de sortir. Fred Ross savait ce dont il parlait et je voulais entendre ce qu’il avait à dire. »

M. Ross avait compris ce jour-là que César Chavez avait les qualités nécessaires pour jouer le rôle d'organisateur. Il est donc revenu le voir à plusieurs reprises pour l’encourager à lutter pour ses idées, jusqu’à ce qu'il se rende compte qu’il pouvait assumer ce rôle. M. Chavez finira par devenir un héros de la justice sociale en tant que patron du syndicat des ouvriers agricoles (United Farmworkers Union), dont le coup de maître est d’avoir négocié avec les grands exploitants des contrats de travail équitables pour ses membres. Il sera également une source d’inspiration pour de nombreux mouvements américains d’opposition à la guerre du Vietnam ou de lutte pour les droits des femmes et des minorités.

L'organisateur mobilise la population afin de définir les problèmes. Plutôt que de fournir des services, il met en œuvre une méthode encourageant les gens à se parler et à agir ensemble pour faire face aux problèmes. Cette méthode permet également aux gens de gagner confiance en eux-mêmes et d’acquérir des compétences en matière sociale. 

César Chavez devant une foule enthousiaste
César Chavez accepte la tâche consistant à organiser les ouvriers agricoles.

L'organisateur commence sa campagne de mobilisation en parlant aux gens individuellement ou lors de réunions qui se tiennent chez des habitants. Il s'agit de découvrir ceux qui ont la capacité de devenir des responsables et de définir les problèmes principaux du groupe en cause. Avec l’aide de leur organisateur, les participants définissent les valeurs et les intérêts qui les unissent. Ils se mettent ensuite au travail ensemble, par exemple en lançant des campagnes publiques en faveur du changement social.

Dans le cadre de leur travail collectif, ces nouveaux responsables développent des relations fortes avec la population, au sein des institutions qu’elle fréquente habituellement : églises, écoles, quartiers. Les gens peuvent ainsi découvrir qu’ils ont les mêmes soucis que les habitants d'autres quartiers ou de personnes appartenant à d'autres groupes. Il est alors possible de développer des liens qui transcendent les religions, les classes sociales ou la couleur de peau. Ce processus de mobilisation suscite un pouvoir de transformation, facteur de l’amélioration des conditions de vie des individus, des groupes et de la société dans son ensemble.

Mobiliser des gens ou mobiliser des fonds

Le second principe de la mobilisation peut se résumer ainsi : le pouvoir s’acquiert en mobilisant des gens ou en mobilisant des fonds. Etant donné que les pauvres n’ont pas d’argent, il reste à mobiliser les gens.

Ernesto Cortés se rappelle la colère qu'il avait ressentie lors de son retour dans sa ville natale de San Antonio, au Texas, dans les années 1970. Les quartiers hispaniques défavorisés ne bénéficiaient pas des mêmes services municipaux que les autres parties de la ville. Les rues étaient inondées fréquemment, et un enfant s’était même noyé ! Organisateur de groupes sociaux pour le compte d'un réseau national de coordination des associations à but social (Industrial Areas Foundation ou IAF), il s'est rendu dans les églises catholiques pour mobiliser les paroissiens afin qu'ils exigent de la municipalité la remise en état de la voirie et des égouts, ainsi qu’une amélioration de la sûreté publique.

Après un certain succès à San Antonio, M. Cortés s'est consacré aux autres groupes défavorisés du Texas, des vieux quartiers de Houston aux agglomérations rurales situées sur la frontière du Mexique (les « colonias »). Il a notamment créé un modèle de développement permettant de rassembler de nombreuses institutions, afin de travailler au niveau de l’État dans son ensemble. Parmi les succès des associations participantes, on peut citer l'obtention de 8 millions de dollars pour le programme des écoles de l’IAF, la création d’un fonds de formation à long terme de 12 millions de dollars pour le programme TANF (assistance temporaire aux familles dans le besoin), et la conception d’une émission obligataire  de 250 millions de dollars pour le financement de travaux d’adduction d’eau et d’assainissement dans les « colonias ».

Depuis, M. Cortés s’est installé à Los Angeles, où plus de 12.000 personnes ont participé en 2004 à la réunion inaugurale de l'association ONE-LA, qui est membre de l’IAF. Il a déjà lancé plusieurs campagnes à Los Angeles, notamment en vue de supprimer les décharges de produits chimiques situées à proximité de certaines écoles et d'améliorer l’éclairage public. Il a également contribué à la mise en place d’une émission obligataire de 1 milliard de dollars pour le financement de logements sociaux.  

Les organisateurs de groupes sociaux aident les dirigeants des associations à mettre en place des campagnes d’information efficaces permettant de réaliser de véritables progrès. L’association ACORN (Association of Communities Organized for Reform Now) a créé un réseau national de plus de 400.000 familles travaillant sur de nombreux sujets dans une centaine de villes du pays.

Par exemple, après que le cyclone Katrina eut causé l'inondation de la Nouvelle-Orléans pendant de nombreux jours, les organisateurs d'ACORN (dont les maisons étaient souvent inondées) ont localisé grâce à leurs téléphones portables les membres de cette association qui étaient éparpillés dans les centres d’accueil. Ils les ont réunis et ont exigé des autorités municipales et nationales que des mesures équitables soient prises pour aider les plus démunis lors des travaux de reconstruction de la ville. Bien que toutes leurs exigences n’aient pas été satisfaites, ils ont réussi à obtenir des aides directes pour la reconstruction des quartiers détruits et aidé des milliers d'habitants à rentrer chez eux. 

Si elle a bien lieu au niveau local, l'organisation de groupes sociaux peut prendre une grande ampleur. À San José (Californie), les organisateurs du réseau national PICO, qui réunit des associations d'origine confessionnelle, se sont intéressés au sort des familles privées de soins médicaux en raison de l'insuffisance des budgets des dispensaires publics financés par le comté. Ils ont mobilisé les églises locales afin d’exiger une réforme de la politique locale, avant d'étendre leur campagne à toute la Californie par l’intermédiaire d'autres associations partenaires de PICO. La mobilisation organisée par PICO-Californie sur une période de plusieurs années a permis d’obtenir une augmentation de 13,4 milliards de dollars des crédits publics consacrés à l'éducation et à la santé. 

Le mouvement associatif lutte contre quasiment toutes les formes d’injustice sociale qui ont des répercussions sur la qualité de vie des pauvres et des personnes à revenu modeste, dans divers domaines, dont l’accès des enfants aux soins médicaux, la réforme de l’immigration, le logement social, la qualité de l’enseignement, la sûreté des quartiers, la formation professionnelle.

En décembre 2008, plus de 2.500 responsables et organisateurs venus de l’ensemble des États-Unis ont assisté à une réunion avec la conseillère du président nouvellement élu Barack Obama, Valerie Jarrett, et ont demandé que l'on tienne compte de leurs préoccupations dans le plan de relance de l’économie. Parmi leurs principaux sujets de préoccupation figurent les saisies immobilières, les concessions à exiger de la part des banques aidées par l'État fédéral en raison de la crise financière, la réforme de l'assurance maladie, notamment afin de garantir une couverture médicale à tous les enfants, et la formation à des emplois permettant de gagner un salaire suffisant pour vivre décemment.

Professionnels et bénévoles

Comment devient-on organisateur de groupes sociaux ? Ces personnes sont parfois des habitants du quartier qui mobilisent leurs voisins sur des sujets leur tenant à cœur, en travaillant à titre bénévole. Des membres du clergé organisent également des actions à l’échelle locale dans quasiment toutes les villes des États-Unis.

Toutefois, les organisateurs de groupes sociaux aux Etats-Unis sont souvent des professionnels rémunérés, travaillant sur une plus grande échelle. Ce type de travail trouve son origine dans l’action de Saul Alinsky, aujourd’hui décédé, qui avait développé ses techniques dans les années 1930 dans les quartiers des abattoirs de Chicago, en s’inspirant des techniques de mobilisation syndicale. Il avait rassemblé des groupes de différentes origines ethniques pour lutter pour une juste répartition des services municipaux, notamment la protection de la police contre la criminalité, et pour un accès équitable aux prêts bancaires.

Des centaines d’hommes et de femmes de tous âges gagnent aujourd’hui leur vie en tant qu'organisateurs de groupes sociaux. Leur salaire est financé par les cotisations des membres des associations pour lesquelles ils travaillent et par des dons provenant de fondations privées ou d’églises. Ils sont souvent recrutés parmi les membres de ces associations. D’autres ont suivi une formation dispensée par des réseaux nationaux de militants, par des syndicats ou par des universités.

Les organisateurs de groupes sociaux se consacrent parfois à un seul sujet ou à une seule catégorie de personnes, par exemple les handicapés. Plus fréquemment, les associations à but social travaillent sur plusieurs thèmes ou défendent les intérêts de plusieurs classes sociales ou de différentes catégories de personnes, ou agissent dans un cadre œcuménique. 

Le président Obama a acquis une expérience en tant qu'organisateur de groupes sociaux pour des institutions organisées sous forme de fédération d’associations, telles que des églises, des écoles voire des clubs de football. Avant de faire des études de droit, il a travaillé dans les quartiers défavorisés de Chicago au début des années 1980, en liaison avec la fondation Gamaliel qui est active dans 20 États des États-Unis. Après avoir obtenu son diplôme de droit, il est retourné en Illinois, où il a maintenu ses contacts avec le mouvement associatif à but social. Il est de notoriété publique qu’il a demandé la main de sa future épouse, Michelle, lors d’une réunion de formation au travail associatif, dans la salle paroissiale d’une église.

M. Obama s’est à nouveau rapproché de ses mentors du mouvement associatif lors de la campagne présidentielle de 2008, afin de mettre en place une « Campagne pour le changement » qui soit efficace, en faisant appel aux moyens de l'organisation de groupes tels que les relations interpersonnelles, les réunions à domicile et les équipes de quartier.

L'organisation de groupes sociaux s’est considérablement développée au cours des dix dernières années, aussi bien sur le plan géographique qu'en ce qui concerne les catégories de personnes visées, les méthodes utilisées et l’efficacité des efforts de réforme des politiques et des services publics. Elle agit désormais sur une échelle rarement égalée dans le cadre du mouvement social américain, en faisant participer des milliers d’institutions et des millions de particuliers.

 

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?