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25 mars 2009

Le pouvoir de l'action non violente

 
De jeunes manifestants tchèques en 1989
Les mouvements populaires, comme celui-ci en Tchécoslovaquie en 1989, ont contribué à renverser de nombreux régimes autoritaires.

Stephen Zunes

(Le présent article fait partie de la revue électronique eJournalUSA sur l'action non violente en faveur du changement social, dont la version française doit paraître prochainement.)

Les révoltes armées ont un coût humain très élevé. Les mouvements non violents du type « pouvoir populaire » ont attiré l’attention sur la répression officielle et gagné le soutien des sceptiques.

 

Stephen Zunes est professeur de sciences politiques à l’université de San Francisco. Il est le principal co-auteur de l'ouvrage Nonviolent Social Movements (Blackwell, 1999) et préside le comité des conseillers universitaires de l’International Center on Nonviolent Conflict.

Les campagnes d’action non violente font partie de la vie politique depuis des millénaires. On y a eu recours afin de protester contre les abus d'autorité, d'exiger des réformes sociales, de demander la fin du colonialisme et de lutter contre le militarisme et toutes les formes de discrimination.

Mohandas Gandhi, en Inde, et Martin Luther King, aux États-Unis, qui étaient tous deux brillants stratèges et guides spirituels, furent sans doute les chefs les plus emblématiques de ce genre de mouvement. Leur engagement en faveur de la non-violence ne reflétait pas seulement leur conviction qu’il s’agissait de la méthode de lutte la plus efficace : ils avaient également un profond sens de l’éthique, solidement ancré dans la foi. Toutefois, leur engagement revêtait un caractère exceptionnel à bien des égards. La grande majorité des mouvements de non-violence, et leurs responsables, ne sont pas des pacifistes par nature : ils mettent la non-violence au service de leurs combats.

Quoiqu'il en soit, les affrontements non violents des dernières décennies ont non seulement permis de réaliser d’importantes réformes politiques et sociales en faisant progresser la cause des droits de l'homme, mais aussi de renverser des régimes totalitaires et contraint des dirigeants à changer la nature même de leurs méthodes de gouvernement. La résistance non violente a donc évolué. D’une stratégie ponctuelle reposant sur des valeurs éthiques ou religieuses, elle est devenue une méthode de lutte réfléchie, voire institutionnalisée.

Les trente dernières années ont été marquées par un développement remarquable de l’opposition non violente aux dictateurs. Les mouvements non violents de pouvoir populaire ont été les promoteurs d’avancées démocratiques dans une soixantaine de pays durant cette période et ont imposé des réformes fondamentales dans plusieurs d'entre eux. D’autres protestations, bien qu’écrasées par le pouvoir, ont néanmoins causé de sérieux problèmes aux despotes.

Ces protestations non violentes manifestent la décision des mouvements organisés de résistance populaire à renoncer à l’usage des armes de la guerre moderne soit par principe, soit par nécessité.

À la différence des mouvements politiques classiques, les campagnes de non-violence font appel à des tactiques autres que les moyens classiques du changement que sont les campagnes électorales et les groupes de pression. Ces tactiques vont des grèves au boycottage en passant par les manifestations populaires, l'occupation des lieux publics, le refus de payer l'impôt, la destruction des symboles de l'autorité gouvernementale (par exemple les cartes d’identité), le refus d’obéir aux ordres (par exemple les ordonnances de couvre-feu) et la création d'institutions parallèles de légitimation politique ou d'organisation sociale. 

Les raisons du succès de la non-violence

Pendant de très nombreuses années, on a pensé que les régimes autocratiques ne pouvaient être renversés que par une révolte populaire armée ou par une intervention militaire étrangère. Il est désormais de plus en plus clair que l'action non violente peut s'avérer plus efficace que la violence. Une étude universitaire récente consacrée à 323 campagnes de lutte pour l'autodétermination et le renversement de régimes totalitaires au cours du siècle dernier montre que les principales campagnes non violentes ont abouti dans 53 % des cas, alors que les campagnes faisant appel à la violence n'ont réussi que dans 26 % des cas (Maria J. Stephan et Eric Chenoweth,  « Why Civil Resistance Works: The Logic of Nonviolent Conflict », International Security, volume 33, n° 1 - Été 2008.)

Plusieurs raisons expliquent pourquoi certains insoumis ont renoncé à la lutte armée pour se faire les chantres de la non-violence. Une première raison est le coût sans cesse grandissant de l’insurrection armée. Les moyens techniques mis au point au cours des dernières années ont donné aux forces du statu quo un avantage grandissant, leur permettant d’anéantir ou de neutraliser les rébellions armées. Par ailleurs, la victoire d’un mouvement révolutionnaire armé s’accompagne souvent du déplacement de nombreux habitants, de la destruction d'exploitations agricoles, de villages et d’une grande partie de l'infrastructure du pays, de la ruine de l’économie et de désastres pour l’environnement. Le coût humain de la rébellion armée risque donc d'être insupportable.

Une autre raison du choix de la non-violence est que les mouvements armés qui renversent les dictatures ont une fâcheuse propension à ne pas mettre en place un régime démocratique, pluraliste et indépendant à même de susciter le développement économique et social et de promouvoir le respect des droits de l’homme. Cette propension est souvent due à des facteurs tels qu'une contre-révolution, des catastrophes naturelles, l’intervention de pays étrangers et d'autres circonstances échappant au contrôle du mouvement populaire victorieux.

Le choix de la lutte armée pour accéder au pouvoir a toutefois tendance à accentuer ces problèmes et à créer des désordres nouveaux. D’une part, la lutte armée favorise souvent le culte du secret au sein d’une petite élite qui ne croit pas en la démocratie et qui tolère mal le pluralisme. Bien souvent, des désaccords qui pourraient être résolus de manière pacifique dans un cadre non militarisé dégénèrent en luttes de clans meurtrières. Certains pays ont été victimes de coups d’État militaires ou de guerres civiles peu après que les mouvements révolutionnaires eurent chassé les colonisateurs ou les dictateurs locaux. D’autres se sont mis entre les mains de puissances étrangères, afin qu’elles leur fournissent les armes nécessaires pour rester au pouvoir.

Martin Luther King à son bureau, devant une photo de Ghandi.
Martin Luther King et Mohandas Gandhi ont adopté la non-violence tant comme principe que comme stratégie. (© Black Star/Bob Fitch)

D'autre part, la résistance armée a tendance à contrarier les indécis, qui se réfugient alors auprès du pouvoir en place pour obtenir une certaine sécurité. Les insurrections violentes permettent également au gouvernement de justifier ses activités de répression. Inversement, les opposants au pouvoir reçoivent le soutien de l’opinion publique lorsque le gouvernement utilise la force contre des mouvements de résistance non armée. Ce phénomène a été comparé à l’aïkido : comme dans cet art martial, l'opposition au pouvoir utilise la force de l’État pour aboutir à ses fins.

En outre, grâce au soutien de la majorité de la population dont bénéficient les mouvements populaires, les participants aux campagnes non armées ne se limitent pas aux seuls hommes jeunes et en bonne santé qui forment l’essentiel des rangs des guérillas armées. La résistance non armée favorise également la création d'institutions parallèles, qui sapent l'autorité du pouvoir en place et qui forment la base d’une nouvelle structure de gouvernement autonome et démocratique.

La résistance armée se prend souvent à son propre piège en légitimant l'utilisation de méthodes répressives. Les régimes totalitaires se félicitent d’ailleurs souvent de la violence de l’opposition et vont parfois jusqu’à l’encourager par l’intermédiaire d’agents provocateurs, car elle justifie la répression de l’État. En revanche, le recours à la violence de la part de l’État à l’encontre de dissidents désarmés marque souvent un tournant dans la rébellion non violente. La violence exercée à l'égard de manifestants pacifiques peut être le fait générateur qui transforme des protestations occasionnelles en insurrection générale.

Diviser pour régner

Les mouvements de résistance non armée sèment en outre la division dans les rangs des partisans du pouvoir. Les méthodes à employer pour mettre fin à la résistance non violente font rarement l'unanimité chez les détenteurs du pouvoir, qui sont mieux équipés pour écraser les révoltes armées. L'usage de la violence envers un mouvement pacifique peut souvent remettre en cause chez la population et chez les élites la légitimité du gouvernement en place, qui hésite donc à utiliser la force contre des mouvements non violents. En outre, certains groupes favorables au gouvernement s'inquiètent moins des conséquences d'un compromis avec les dissidents lorsque la résistance est non violente.

Les mouvements non armés peuvent également profiter des défections ou de la résignation de forces militaires ou de police démotivées, alors que les insurrections armées donnent une légitimité à l'appareil répressif de l'État, qui s’imagine être le défenseur de la société civile. La force morale de la non-violence joue un rôle essentiel dans la capacité d’un mouvement d’opposition à faire évoluer le sentiment des parties au cœur de la problématique, à savoir la population, les élites politiques et l’armée. Ces mêmes parties n’ont en revanche aucune difficulté à approuver l’usage de la force contre les insurrections violentes.

La résistance non violente est efficace non seulement pour semer la zizanie chez les partisans du statu quo et démotiver les forces de l’ordre, mais aussi pour interpeller la nation dans son ensemble, voire les États étrangers, comme ce fut le cas en Afrique du Sud lors de la lutte contre l’apartheid. Télévisées dans le monde entier, les images  de manifestants pacifiques, y compris des Blancs, des membres du clergé et d’autres citoyens modèles, ont donné une légitimité aux forces de lutte contre l’apartheid et déstabilisé le gouvernement sud-africain plus efficacement que la rébellion armée n’avait su le faire. La montée en puissance de la résistance non violente dans le pays s’est accompagnée de pressions extérieures prenant la forme de sanctions économiques et d’autres manifestations de la solidarité de la communauté internationale, augmentant ainsi le coût du maintien de l'apartheid.

Le développement de l'interdépendance mondiale explique que l'opinion publique en dehors de la zone en cause joue un rôle souvent aussi important dans les conflits que la population locale. Tout comme Gandhi s’était adressé aux Britanniques de Manchester et de Londres, les dirigeants du mouvement des droits civiques aux États-Unis se sont adressés à l'ensemble du pays, et notamment au gouvernement du président John Kennedy.

La dissidence au sein du bloc soviétique a été portée à la connaissance du monde entier par la télévision, légitimant ainsi des manifestations locales qui n'apparaissaient plus comme des événements isolés organisés par des instables. Lors du mouvement populaire de soulèvement contre Ferdinand Marcos en 1986, les médias de divers pays ont joué un rôle fondamental dans la décision du gouvernement américain de réduire son soutien au dictateur philippin. À la fin des années 1980, la répression violente exercée par Israël lors des manifestations non violentes de la première intifada des Palestiniens s’est traduite par une vague de soutien sans précédent à la lutte palestinienne contre l'occupation militaire israélienne. Comme l’a fait remarquer l’intellectuel américano-palestinien Rashid Khalidi, les Palestiniens « ont enfin réussi à faire comprendre à l'opinion mondiale la réalité de l’oppression dont ils sont victimes ». 

Élément dynamique de la résistance non violente, la création de structures parallèles établit une base morale et pratique qui contribue aux efforts de changement social radical. Les structures parallèles de la société civile vident progressivement de tout sens les systèmes de contrôle de l'État, comme le montrent les exemples vécus en l’Europe de l’Est jusqu’aux événements de 1989.

Aux Philippines, Ferdinand Marcos n’a pas perdu le pouvoir en 1986 en raison d'une défaite de ses forces armées ou d’une invasion du palais de Malacañang, mais parce qu’il a perdu le soutien nécessaire au maintien de son autorité, le palais devenant finalement le seul endroit qu’il pouvait réellement contrôler. Le jour même de son investiture pour un nouveau mandat présidentiel, Corazon Aquino, veuve d'un rival assassiné de Marcos, était intronisée symboliquement présidente du peuple. La plupart des Philippins savaient que l’élection de Marcos avait été irrégulière, et la majorité de la population s’est ralliée à la présidente Aquino plutôt qu’au président Marcos. Ce transfert d’allégeance d'une source d'autorité et de légitimité à une autre est l’un des éléments clés du succès de tout soulèvement non violent.

Lorsqu’une révolution non violente se déroule avec succès, et avec un soutien populaire suffisant, l’autorité politique peut être soustraite à l'État et transférée à des institutions parallèles de la société civile, dont l'efficacité et la légitimité augmentent progressivement. L’État devient alors de plus en plus impuissant et de plus en plus inutile, les institutions parallèles assumant progressivement une part grandissante de la fonction gouvernementale, en fournissant des services à la population et en créant des équivalents fonctionnels aux institutions de l’État.

Des mouvements ancrés dans la tradition locale

Les dirigeants de l’ex-Union Soviétique et de certains régimes totalitaires d’Europe de l’Est ont contesté la légitimité des groupes d’opposition qui allaient prendre part à ce que l’on appellera plus tard les révolutions des fleurs, sous prétexte que ces groupes auraient reçu une aide financière de la part de fondations financées par des États occidentaux. Ils ont notamment fait valoir que ces mouvements en faveur de la démocratie auraient en fait participé à des coups d’État déguisés, fomentés par les États-Unis et par d’autres pays occidentaux. Ces financements ne sont pas plus à même de susciter une révolution démocratique que le soutien matériel et financier soviétique aux mouvements communistes ne l’avait été au cours des décennies précédentes, lorsque l’URSS cherchait à provoquer des révolutions armées. Un défenseur birman des droits de l’homme a déclaré, en faisant allusion à la tradition séculaire de résistance populaire dans son pays, qu’un étranger serait tout aussi inutile pour apprendre au peuple birman à organiser une campagne d’agitation non violente que celui qui chercherait à « apprendre à une grand-mère comment éplucher des oignons ». 

Quelles que soient leurs idéologies, les révolutions sont le produit de certaines conditions objectives. Aucune somme d’argent ne peut inciter des centaines de milliers de personnes à quitter leur travail, leur maison, leur école et leur famille pour faire face à des chars d'assaut et à des forces de police armées jusqu’aux dents. Une motivation sincère est indispensable.

L’histoire montre que les puissances étrangères provoquent les changements de régime par des invasions militaires, par des coups d’État et par d’autres méthodes violentes de prise du pouvoir, en général dans le but d’installer un régime minoritaire et non démocratique. En revanche, les mouvements populaires non violents provoquent les changements de régime en mobilisant les majorités favorables à la démocratie.

Aucun État étranger et aucune organisation non gouvernementale étrangère ne sauraient inventer de formule passe-partout : chaque pays a une histoire, une culture et une dynamique politique qui lui sont propres. De même, aucun État étranger et aucune organisation non gouvernementale étrangère ne sauraient recruter ou mobiliser en masse les forces populaires requises pour créer un mouvement capable de remettre en cause l’ordre politique établi, voire de renverser un gouvernement.

Ce sont donc les organismes démocratiques de la société civile qui, par leur action délibérément non violente, offrent le meilleur espoir pour l’établissement de la liberté et de la démocratie dans les pays totalitaires, et non les luttes armées ou les interventions de puissances étrangères.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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