La démocratie dans le monde | La libre expression des peuples

18 novembre 2008

Des gouvernements et des entreprises entravent la liberté d'expression sur l'Internet

Amnesty International USA s'interroge sur les relations entre certains governements et entreprises.

 
Les images des manifestations des moines birmaniens se sont répandues sur l'Internet grâce à des blogs.
Grâce aux blogs, des images des manifestations des moines bouddhistes en Birmanie en 2007 se sont répandues à travers le monde.

Erica Razook

La diversification des médias et l'amélioration des technologies de l'information ont pour effet d'élargir l'éventail des idées auquel les gens sont exposés. Il y a toutefois des gouvernements qui veulent contrôler ces idées et empêcher leurs citoyens d'y avoir accès. Amnesty International, organisation de défense des droits de l'homme à l'échelle mondiale, s'efforce de contrer les actions de ces gouvernements répressifs.

 

Erica Razook fait partie du personnel juridique attaché au projet « entreprises et droits de l'homme » d'Amnesty International USA, dont le siège se trouve à New York.

Un exercice très simple illustre l'ampleur de la censure sur l'Internet. Il suffit de faire une recherche sur « Tiananmen Square » en passant d'abord par le site http://www.google.cn. (le site chinois, et autocensuré, de Google), et ensuite par http://www.google.com (la principale version de ce site, implanté aux États-Unis).

Les différences entre les résultats sont frappantes. Les résultats obtenus à l'aide de google.cn portent unanimement sur la description de l'emplacement géographique de la place Tiananmen et, fait choquant, ils passent entièrement sous silence le massacre des étudiants en 1989 - cet événement même qui figure parmi les premiers résultats obtenus à l'aide du moteur de recherche de google.com. Google ne fait pas figure d'exception. Microsoft, Yahoo !, Baidu et d'autres moteurs de recherche disponibles en Chine, qu'ils soient américains ou chinois, filtrent sans état d'âme les résultats des recherches à la demande du gouvernement chinois.

À une époque où nous acquérons une si grande partie de nos connaissances par le biais de l'Internet et des nouveaux moyens de communication, une telle oblitération d'événements historiques et de faits d'actualité provenant de services de presse, de gouvernements démocratiques, d'éducateurs et d'organisations de défense des droits de l'homme est le reflet de l'attaque de grande envergure qui cible la liberté d'opinion et d'expression. Ce qui est plus troublant encore que la répression de la liberté d'expression par les gouvernements, c'est de constater que des entreprises, souvent américaines, sont complices dans l'affaire.

La situation en Chine

Amnesty International a été la première organisation à soulever le thème de la répression de la liberté d'expression et d'information sur l'Internet, et ce dès novembre 2002. Dans son rapport intitulé « République populaire de Chine : Internet sous le contrôle de l'État » (http://www.amnesty.org/fr/alfresco_asset/871572eba3ff- 11dc-9d08-f145a8145d2b/asa170072002fr.pdf), Amnesty International cite plusieurs sociétés américaines - Cisco Systems, Microsoft, Nortel Networks, Websense et Sun Microsystems - qui auraient fourni des technologies nécessaires à la censure et au contrôle d'Internet en Chine. À la suite de la publication de ce rapport, plusieurs entreprises ont nié les allégations selon lesquelles elles pourraient contribuer aux violations des droits de l'homme dans ce pays. Cisco Systems s'est défendue d'adapter ses produits au marché chinois : « Si le gouvernement chinois veut surveiller l'Internet, cela le regarde. Nous sommes politiquement neutres. » Microsoft, pour sa part, a déclaré « s'employer à offrir la meilleure technologie aux peuples du monde entier », mais « ne pas avoir les moyens de contrôler l'utilisation qui en est faite ultérieurement ».

Les réponses de ce genre laissaient déjà entrevoir les ahurissants faux-fuyants sémantiques qui définissent aujourd'hui la réponse des sociétés américaines de haute technologie face aux accusations de complicité avec des gouvernements répressifs. Plusieurs entreprises se sont empressées d'accéder à la demande des gouvernements qui réclamaient des moyens directs et actifs de surveillance du courrier électronique et des blogues, et aussi de censure et de filtrage des sites Internet et des résultats des recherches. Même si elles tiennent aujourd'hui un discours plus nuancé sur les droits de l'homme, certaines entreprises continuent de composer avec les gouvernements qui ont recours à des pratiques abusives visant à exploiter la technologie pour réprimer la liberté d'expression.

En juillet 2006, Amnesty International a publié une autre étude sur le rôle des entreprises américaines dans un rapport intitulé « Undermining of Freedom of Expression in china », lequel portait spécifiquement sur la coopération de Yahoo !, de Microsoft et de Google avec les autorités chinoises déterminées à filtrer les résultats des moteurs de recherche et le courrier électronique et à censurer les sites sur l'Internet et les blogues.

Ce rapport décrit par exemple la façon dont Microsoft filtre les résultats des moteurs de recherche, ne laissant s'afficher que les informations sanctionnées par le gouvernement chinois. En outre, Microsoft a refusé à des usagers du service de blogues MSN Spaces la possibilité de rédiger leurs blogues, ou de leur donner un titre, sur des sujets qui déplaisent au gouvernement chinois, tel le « Falun Gong », « l'indépendance du Tibet » et « le 4 juin » (l'anniversaire du massacre de la place Tiananmen). Le journaliste et blogueur chinois Zhao Jin (qui a pour pseudonyme Michael Anti), virulent critique de la censure en Chine, avait un blogue sur MSN Spaces. Microsoft l'a supprimé en décembre 2005, apparemment à la demande des autorités chinoises.

Toujours pour réprimer la liberté d'expression, le gouvernement chinois a condamné un autre journaliste, Shi Tao, à une peine de dix ans de prison pour avoir envoyé un courrier électronique par le biais de son compte chez Yahoo ! à un site Internet américain prodémocratie. Ce courriel contenait des informations que le département central de la propagande avait communiquées au journal où travaillait Shi Tao. Ce dernier a pu être poursuivi en justice et condamné après la fourniture par Yahoo ! au gouvernement chinois des renseignements sur le titulaire du compte en question. Yahoo ! a eu beau affirmer, jusque dans sa déposition au Congrès, ne rien savoir « sur la nature de l'enquête » au sujet de Shi Tao, les documents rendus publics indiquent le contraire.

Inauguration de la version chinoise de la marque Google en 2006
Des représentants de l'entreprise Google ont inauguré la marque Google en chinois en 2006.

Des cadres de Yahoo ! ont comparu devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants en novembre 2007 pour répondre de l'accusation selon laquelle l'entreprise savait pertinemment qu'elle se pliait à une requête injuste de la part du gouvernement chinois concernant Shi Tao. Le président de la commission parlementaire, Tom Lantos, a en outre allégué que les représentants de Yahoo ! avaient menti au Congrès lorsqu'ils avaient affirmé ne pas être au courant de la nature de cette requête. Les membres de la commission, démocrates comme républicains, ont fermement mis en question et condamné tant la décision prise par Yahoo ! de donner suite aux requêtes du Bureau de la sécurité de Pékin que son refus d'offrir une compensation aux familles des victimes. Pour sa part, Tom Lantos a accusé le président-directeur général et le conseiller juridique de l'entreprise d'être atteints de déficience morale et a qualifié leur performance de « profondément décevante ».

Dix jours après cette audience, Yahoo ! a conclu un arrangement à l'amiable avec la famille de Shi Tao et celle d'un autre journaliste chinois incarcéré. Les journalistes cherchaient à prouver que la filiale de Yahoo ! implantée à Hong Kong était responsable de leur peine de prison. L'entreprise a nié toute responsabilité, mais elle a accepté de verser aux plaignants une somme d'un montant tenu secret. (Voir l'encadré ci-contre intitulé « Le dilemme de l'industrie de l'information ».)

Entre l'enquête initiale du Congrès en février 2006 et la dernière déposition en date tenue en novembre 2007, Yahoo !, Microsoft, Google et d'autres sociétés Internet et de télécommunications se sont ralliées à une initiative lancée par des organisations de défense des droits de l'homme, dont Amnesty, et qui concerne la formulation de normes, à caractère volontaire, en ce qui concerne la liberté d'expression et le respect des renseignements personnels, qui pourraient guider l'industrie. Pour autant, cela n'a pas empêché Yahoo ! (ni Microsoft, ni certaines entreprises chinoises) de signer un autre contrat autodisciplinaire qui empiète sur la capacité des internautes d'exprimer des opinions politiques dissidentes.

L'organisation non gouvernementale Reporters sans

frontières a rendu publics les détails de l'accord par lequel ces entreprises s'engagent à enregistrer et à conserver l'identité réelle des blogueurs ainsi qu'à surveiller et à éliminer les propos « illégaux ». (Yahoo ! et Microsoft ont bien affirmé leur intention de ne pas interdire l'usage de pseudonymes dans les blogues, mais au vu de leurs antécédents face aux demandes de censure et de divulgation de renseignements personnels qui émanent de la Chine, le fait qu'elles aient signé un tel accord n'est guère encourageant.) Fait plus troublant encore, Yahoo ! n'a pu garantir au Congrès que ce qui est arrivé à Shi Tao ne se reproduirait pas.

Les restrictions aiLLeurs

La Chine n'est certainement pas le seul pays qui réprime la liberté de la presse dans le contexte de l'Internet. Au Viêt Nam, où des lois adoptées récemment s'inscrivent dans cette tendance, Nguyen Vu Binh purge en ce moment une peine de prison de sept ans après avoir dénoncé publiquement, notamment sur l'Internet, la corruption et les violations des droits de l'homme. Truong Quoc Huy, quant à lui, a été arrêté dans un cybercafé à Ho-Chi Minh ; on ne sait pas où il se trouve en ce moment et aucune accusation n'a été portée publiquement contre lui.

Le militaire de la Birmanie mènerait actuellement une campagne visant à semer la peur parmi la population : il a mis en détention des milliers de prêtres et de civils qui croupissent dans des conditions déplorables et insalubres. Il les soumet à des passages à tabac et les terrorise, eux et leur famille, même les jeunes enfants et les gens qui étaient de simples passants au moment des manifestations pacifiques organisées en septembre.

La répression des dissidents politiques par les autorités birmanes n'a pas seulement lieu dans la rue, mais aussi sur l'Internet. Depuis des années, le pays procède à un filtrage intensif. La censure a peut-être atteint son point culminant le 29 septembre 2007 quand la junte militaire a entièrement bloqué l'accès à Internet et aurait soi-disant suspendu la majorité des services de téléphonie mobile lorsque des témoignages oculaires, des photos et des vidéos sur les violations massives des droits de l'homme perpétrées dans le pays furent portés à la connaissance du monde entier par le biais de blogues et d'autres moyens d'information en ligne.

Les protestations politiques en Birmanie et la réponse du gouvernement, du mois d'août au mois d'octobre 2007, montrent le pouvoir qu'a l'Internet non seulement de promouvoir la démocratie et les droits de l'homme, mais aussi de servir les fins des régimes répressifs qui désirent limiter la capacité de leurs citoyens de communiquer avec le reste du monde.

C'est cette dichotomie qui a donné naissance au site « irrepressible.info » [http://irrepressible.info/], lequel se propose de mener une campagne en temps réel visant à mettre la technologie de l'Internet au service de la lutte contre la censure. L'Internet est un outil sans précédent en matière de liberté d'expression, malgré les efforts croissants qui sont déployés afin non seulement de le contrôler et de le censurer, mais aussi de persécuter et d'emprisonner les personnes qui y critiquent leur gouvernement ou qui prônent la démocratie, la liberté de la presse et la protection des droits de l'homme. Créé par Amnesty International avec l'appui du journal britannique The Observer et l'initiative OpenNet, le site « irrepressible.info » expose la répression qui s'exerce contre l'Internet à travers le monde, notamment en Birmanie, en Chine, au Viêt Nam, en Tunisie, en Iran, en Arabie saoudite et en Syrie.

Il encourage les gens à publier des « fragments » d'informations qui autrement seraient censurées par les gouvernements et les entreprises qui coopèrent avec eux. Il leur demande de s'engager à demander d'une part aux gouvernements de mettre fin à la restriction injustifiée de la liberté d'expression sur Internet et, d'autre part, aux entreprises de cesser d'apporter leur concours. Ce site est un référentiel des actualités relatives à la censure sur Internet.

En novembre 2006, Amnesty a présenté les signatures de 50.000 personnes qui avaient souscrit à l'engagement proposé par ce site au président du Forum de la gouvernance Internet (IGF) de l'Organisation des Nations unies. Elles sont des milliers à continuer de se rallier à cet engagement, et Amnesty continuera d'œuvrer à la réalisation et à la protection de la liberté d'expression en ligne par le biais de cadres internationaux, dont l'IGF, et en appuyant les démarches législatives nationales qui visent à garantir que des entreprises américaines ne participent pas au déni injustifié de la liberté de parole et d'expression des idées sur Internet, dans un esprit ouvert et pacifique.

Les partisans de la liberté d'expression sur Internet attendent avec impatience le jour où les gouvernements et les entreprises rendront le présent article obsolète. J'invite instamment le lecteur à faire l'expérience mentionnée au premier paragraphe. Je forme le vœu que les anomalies signalées auront disparu et que tout le monde pourra tout savoir sur ce qui se passe sur la planète. Le degré d'obsolescence du présent article et du site irrepressible.info sera la mesure de notre performance collective.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

Article extrait de l'édition de décembre 2007 d'eJournal USA.

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