25 juin 2008
Propos de MM. Raj Desai (Institut Brookings) et Andrew Natsios (université de Georgetown)
Washington - La hausse des prix et la pénurie croissante de vivres dans de nombreux pays risquent de provoquer l'instabilité sur le plan politique, mais il est de toute façon peu probable qu'elles favorisent la démocratisation.
Telle est la conclusion que deux spécialistes, M. Raj Desai, de l'Institut Brookings, et M. Andrew Natsios, de l'université de Georgetown, ont exprimée lors d'un récent colloque organisé par l'Institut Hudson à Washington.
Les grands facteurs dont il faut tenir compte pour évaluer les possibilités de démocratisation en cette période de pénurie de vivres à travers le monde sont le degré de disparité des revenus dans un pays donné et la proportion des richesses nationales provenant de l'agriculture ou des ressources naturelles.
Selon M. Desai, les pays où il existe une grande disparité des revenus et où l'économie nationale repose sur l'agriculture ou sur l'exploitation minière sont peu susceptibles de progresser vers la démocratie.
« Dans les pays où les inégalités sont fortes, a-t-il dit, les possibilités de démocratisation sont faibles parce que l'électeur moyen est pauvre et fait pression en faveur d'une redistribution des revenus et que les riches sont plus susceptibles de tenter de s'opposer à ces pressions dans le cadre d'un régime autocratique.
« Ces conflits en matière de redistribution des revenus empirent lorsque les richesses sont détenues sous forme de biens spécifiques, tels que des terres, ce qui limite la possibilité des possédants de sortir du système. L'argent qui ne peut aller nulle part tend à empêcher une évolution vers la démocratie. »
M. Desai a fait remarquer que la hausse des prix des vivres était plus susceptible de nuire aux citadins qu'aux ruraux. « Il est certain que les propriétaires fonciers et les producteurs de vivres vont en bénéficier au détriment des consommateurs de vivres. Il s'ensuit qu'on ne va pas voir la formation de coalitions populistes entre des groupes de citadins et des groupes de ruraux. »
Si les possibilités de démocratisation sont faibles, la pénurie de vivres risque de causer des troubles dans les villes, ce qui peut entraîner des changements politiques, a-t-il dit. Il est aussi possible que l'on observe une réduction de la disparité des revenus entre les ruraux et les citadins.
Ancien directeur de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), M. Andrew Natsios, qui enseigne actuellement à l'université de Georgetown, a déclaré pour sa part que la pénurie actuelle de vivres dans les villes de plusieurs pays risquaient de susciter l'instabilité politique. Ce ne sont pas des émeutiers dans un village de montagne reculé qui vont provoquer un coup d'État, a-t-il dit.
L'étude des quatre grandes famines qui ont eu lieu au XXe siècle dans des États totalitaires, a-t-il indiqué, montre que la répression politique s'est aggravée à la suite de ces famines. Ce fut le cas en Union soviétique du temps de Staline dans les années 1930, en Chine du temps de Mao Zedong à la fin des années 1950 et au début des années 1960 (le grand bon en avant), en Éthiopie du temps de Mengistu dans les années 1980 et en Corée du Nord à l'heure actuelle sous le président Kim Jong-Il.
« Après les famines, a dit M. Natsios, les pouvoirs publics ont pris des mesures internes pour accroître le degré d'oppression, qui était déjà fort élevé, afin de permettre à ceux qui étaient au pouvoir de retrouver le pouvoir politique qu'ils avaient perdu pendant la famine. »
Les États totalitaires qui sont dotés d'une armée importante, a-t-il fait remarquer, voient s'affaiblir le soutien de cette armée lorsqu'une grande famine se produit du fait qu'un grand nombre des membres de la famille des soldats meurent de faim.
« Nous savons qu'au moins un coup d'État a tenté de renverser Kim Jong-Il à cause de la famine. Il y a eu aussi deux mutineries de soldats pour la même raison. Kim Jong-Il a procédé à des purges dans l'armée afin d'éviter tout coup d'État. »
Selon l'ancien directeur de l'USAID, il n'y a pas eu jusqu'ici de famine dans les États démocratiques car ceux-ci sont dotés d'institutions qui tiennent compte des besoins de la population. L'Inde en est un excellent exemple, car c'est un pays qui a connu des famines pendant des milliers d'années, mais aucune depuis son accession à l'indépendance.