07 juillet 2008
Daniel Kaufmann
À long terme, dans les régimes démocratiques, la liberté d'expression et la liberté de la presse, ajoutées à l'obligation de rendre des comptes, ont des effets positifs sur le développement économique, dit Daniel Kaufmann, directeur du programme Gouvernance à l'Institut de la Banque mondiale.
Le développement économique est-il impossible sans la démocratie ?
Il est facile d'affirmer résolument que la démocratie est une condition préalable fondamentale d'une économie de marché efficiente et de la croissance économique. Ou de dire que certains régimes démocratiques, tels que nous les connaissons dans le monde occidental industrialisé, offrent la seule façon de promouvoir le développement économique dans les autres régions du globe.
Mais ces affirmations sont-elles de nature dogmatique ou reposent-elles sur des faits solides ? L'analyse des preuves empiriques débouche, malheureusement, sur une réponse complexe. Il ne s'agit pas ici d'expérimentation dans le domaine des sciences exactes, mais d'une question nuancée relevant des sciences sociales et politiques.
Ambigüité des faits
Les effets à court terme de la démocratie sur la croissance sont ambigus.
Plus d'une dizaine d'études sérieuses ont été consacrées aux effets de la démocratie sur la croissance économique et le tableau qu'elles brossent est clairement mitigé. Sur la base de vastes échantillons choisis dans plusieurs pays, un certain nombre d'études ont conclu qu'en moyenne, la démocratie n'avait pas d'effets majeurs sur la croissance. Une autre étude, toutefois, qui n'a, elle non plus, guère trouvé de preuves directes d'un effet de la démocratisation sur les taux de croissance, met en revanche en évidence certains effets indirects potentiellement importants : la démocratie peut être associée à des niveaux supérieurs de formation de capital humain, de stabilité macroéconomique et politique et de libéralisation des marchés. Ces facteurs peuvent, à leur tour, se traduire par des taux de croissance plus élevés.
D'autres chercheurs ont trouvé des preuves d'une corrélation entre la démocratisation dans les régimes politiques fortement répressifs et la hausse des taux de croissance. Toutefois, au-delà d'un certain niveau de libéralisation politique, disent-ils, les réformes démocratiques supplémentaires ne continuent pas d'induire d'autres augmentations des taux de croissance. Au contraire, selon ces recherches, il peut se produire un ralentissement de la croissance aux stades intermédiaires de la libéralisation politique. Mais par ailleurs, une autre étude récente indique que la transition vers la démocratie n'est pas associée à des taux de croissance inférieurs.
Pour résumer, d'après ces études, il n'existe pas de lien de causalité linéaire et clair entre démocratie et croissance. Mais il n'existe pas non plus de base solide qui permettrait de conclure que la libéralisation politique mènerait à un ralentissement de la croissance.
Court terme et long terme
Ces études portent généralement sur les tendances à court terme. Par ailleurs, il convient également de se rappeler d'un fait fondamental des tendances en matière de développement : quel que soit le type de régime politique, il faut s'attendre à une croissance économique plus rapide dans les pays à faible revenu que dans les pays industrialisés. Cela provient de ce que les pays pauvres ont la possibilité de rattraper leur retard en appliquant des technologies existantes qu'emploient déjà les pays avancés pour accroître leur productivité. En moyenne, les pays en développement ont des taux de croissance plus élevés que les pays riches, comme l'illustre, par exemple, une comparaison entre la Chine ou l'Inde avec les États-Unis ou l'Allemagne.
Le ralentissement de la croissance observé au cours du processus de libéralisation politique peut être attribuable en partie à une réduction progressive des possibilités de rattrapage technologique dans un contexte de plus en plus fortement industrialisé, et non à l'influence du régime politique lui-même. En tout état de cause, il ne semble pas y avoir de corrélation positive convaincante entre démocratie et croissance dans le court terme.
Il est va autrement si l'on envisage la situation dans le long terme et en adoptant une vision plus large de la démocratie.
Le problème peut en effet provenir en partie d'une vision trop étroite de la démocratie où celle-ci est réduite à un régime qui tient des élections et qui compte plusieurs partis politiques. Nombre de pays qui faisaient l'économie des élections il y a 20 ans en organisent aujourd'hui et, bien que de mauvais gré parfois, ils autorisent généralement les activités de plusieurs partis politiques.
Reste certes à déterminer la mesure dans laquelle ces élections sont « libres et régulières ». Et au vu des récents incidents de parcours au Kenya et au Zimbabwé, par exemple, il serait sans doute bon de parler d'élections « propres, libres et régulières », pour faire référence de manière plus explicite aux problèmes de corruption, d'achat des votes, de fraude électorale pure et simple et d'autres atteintes à l'intégrité du processus électoral, dont la notion d'élections « régulières » ne rend compte que partiellement. De même, étant donné la domination exercée par la machinerie politique et de financement des pouvoirs publics de certains pays, la présence de plusieurs partis ne suffit pas à garantir une authentique concurrence politique.
Elle n'est pas non plus nécessairement garante de la liberté d'expression. En fait, d'après Freedom House, le nombre de pays classés parmi les démocraties est passé de 75 (46 % de l'échantillon mondial total) en 1990 à 123 (64 %) en 2006. Cette même organisation signale aussi qu'il n'y a pas eu sur le plan mondial de 1995 à aujourd'hui, en moyenne, d'amélioration significative de la liberté de la presse. Les données de 2007 indiquent que 37 % des pays seulement (et 27 % des pays en développement) jouissent d'une entière liberté de la presse. Et toujours d'après Freedom House, dans bien plus de 40 % des démocraties du monde (et dans près de la moitié des pays en développement démocratiques), la presse n'est pas libre.
La question de la participation citoyenne
En outre, les définitions étroites de la démocratie ne tiennent pas compte de la notion, plus large, de « voix citoyenne », par laquelle on entend la liberté d'expression et la participation des citoyens à la vie politique, ni de celle de la nécessité pour l'État de rendre des comptes. Dans nos travaux de mesure de la gouvernance (calcul des Indicateurs de gouvernance dans le monde - IGM)), l'un des six indicateurs que nous employons, celui de la participation citoyenne et de la responsabilité démocratique, repose sur cette large définition. Nos recherches, ainsi que celles de divers universitaires, laissent à penser qu'il existe un lien de causalité important entre l'amélioration de la gouvernance et l'accroissement des revenus.
Le premier graphique illustre la relation entre la participation citoyenne et la responsabilité démocratique d'une part et le revenu par habitant dans le monde d'autre part. Contrairement aux conclusions des études à court terme citées plus haut, cette relation peut s'interpréter comme étant une tendance à long terme. Les faits indiquent que si la relation à court terme entre la démocratie formelle et la croissance économique n'est peut-être pas très claire, il existe dans le long terme un lien robuste entre la participation citoyenne et la responsabilité démocratique, largement définies, d'une part, et le développement économique d'autre part.
On peut également considérer, de manière plus spéculative, qu'un important mécanisme par lequel la participation citoyenne peut favoriser le développement économique est celui de la lutte contre la corruption : une liberté d'expression, une transparence et une concurrence politique plus grandes sont autant de facteurs qui peuvent s'opposer à la corruption systémique. Et l'importance de la lutte contre la corruption pour le développement économique n'est plus à démontrer. La relation particulière entre participation citoyenne et lutte contre la corruption est illustrée dans le deuxième graphique.
Mais ces deux graphiques montrent aussi qu'aucune de ces relations n'est absolue. Il existe des exceptions (aberrations) telles que Singapour, dans le deuxième graphique. À l'évidence, Singapour, ville-État qui a de très bonnes notes dans les domaines clés de la gouvernance autres que la participation citoyenne, est un cas particulier qui se prête mal à une reproduction dans les pays de plus grande superficie.
Les navires pirates
L'analyse de ces types de relations dans le domaine des sciences sociales exige d'avantage que l'examen d'importants ensembles de données concernant divers États. Il est également essentiel de se pencher sur les études de cas détaillées de divers pays.
Il y a plus d'une décennie, nous avons effectué des recherches sur les déterminants du succès des projets d'investissement financés par la Banque mondiale dans les pays en développement. Nous avons constaté, sans ce que cela nous surprenne, que la qualité des politiques économiques avait son importance. Chose plus surprenante toutefois, du moins pour les économistes, nous avons également remarqué que les libertés civiles avaient, elles aussi, un effet appréciable : plus les libertés civiles du pays en développement considéré étaient robustes, plus le projet d'investissement avait des chances de réussir.
Des études de cas « microhistoriques » peuvent apporter d'autres éléments. Une remarquable étude due à un historien économiste qui vient de paraître compare l'organisation interne des navires de la marine marchande, de la marine de guerre et des pirates au XVIIIe siècle. Les bâtiments de la marine marchande et de la marine de guerre opéraient sous le régime de la dictature, le commandant détenant une autorité absolue et incontestée. Il en allait tout autrement des navires pirates, qui étaient régis selon des structures et des règlements démocratiques bien définis (souvent écrits), une règle de droit interne qui répartissait l'autorité entre le commandant et l'équipage. Il y avait des contrepoids et des limites imposées à l'autorité du commandant et des règlements précisaient les conditions du partage des prises, le résultat étant que les navires pirates étaient d'une extraordinaire efficacité en ce qui concerne l'organisation de la coopération interne, et ce entre une bande d'individus armés de sabres et assoiffés de sang. C'étaient donc des entreprises remarquablement efficaces, qui se distinguaient radicalement par là des navires de commerce et de combat de l'époque, au régime autoritaire, sujets à de fréquents conflits internes et à des mutineries.
La démocratie est-elle une condition préalable essentielle de la croissance rapide ? Ou la responsabilité démocratique est-elle sans importance pour le développement à long terme ? Nous concluons que ce n'est ni l'un ni l'autre.
Au-delà des élections
Tout bien considéré, les institutions de politique et de gouvernance qui favorisent la concurrence politique, la responsabilité redditionnelle et les freins et contrepoids peuvent, dans le long terme, faire une différence. Les choses sont moins claires dans le court terme.
Il est également important d'adopter une large perspective englobant toute la gamme de la liberté d'expression, de la participation citoyenne et de la responsabilité démocratique. Les définitions étroites de la démocratie fondées exclusivement sur la tenue d'élections et sur l'existence théorique de plusieurs partis politiques laissent souvent de côté les questions de la participation populaire.
Il convient aussi d'adopter une vision plus large et s'inscrivant davantage dans la durée étant donné les difficultés de la transition qui mène à la démocratie, comme l'indiquent les réalités sur le terrain. Les résultats économiques peuvent varier dans le court terme à la suite d'une telle transition, et les revers sont possibles. Le développement est un processus complexe, ardu et souvent fragile. On peut généralement appliquer un certain nombre de leçons dans ce domaine, viser par exemple à la stabilité macroéconomique et à la réduction de la corruption, mais il n'existe pas de modèle unique à mettre en œuvre pour réussir son développement.
En tout état de cause, cependant, les faits indiquent que les libertés civiques et la liberté d'expression peuvent aboutir à l'instauration de gouvernements plus transparents et plus efficaces, et à un développement économique plus robuste et plus participatif. Outre des élections propres, libres et régulières et des systèmes politiques multipartites plus efficients, il est également important que la presse et les autres médias soient libres et solides. Dans le monde actuel, les innovations qui se manifestent dans les médias sociaux, tels que le blogging et les textos, qui s'ajoutent à la radio communautaire dans les régions rurales pauvres, viennent modifier le contenu des notions de la participation citoyenne et de la responsabilité démocratique et sont porteuses d'un vaste potentiel d'amélioration de la gouvernance et des effets du développement.
Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l'auteur et ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques de la Banque mondiale ou du gouvernement des États-Unis.