07 juillet 2008
Doh Shin et Christopher Raymond
Les recherches montrent que les réformes politiques et économiques réduisent les conflits ethniques, même dans les pays où un groupe ethnique minoritaire domine l'économie, affirment Doh Shin et Christopher Raymond. M. Shin est professeur de sciences politiques et M. Raymond est assistant d'enseignement à l'université du Missouri de Columbia.
Au début de l'année 2007, le Kenya était considéré comme l'une des démocraties les plus accomplies de l'Afrique ; à la fin de l'année, il était en proie au chaos. Des violences ethniques ont éclaté dans le pays après que le président sortant Muwai Kibaki eut été déclaré vainqueur de l'élection fortement disputée du 27 décembre 2007.
Les Luos, groupe ethnique accordant son appui au candidat perdant Raila Odinga, conçoivent de longue date un vif ressentiment à l'égard des Kikuyus, groupe ethnique du président Kibaki. De nombreux Luos ont accusé celui-ci et les Kikuyus de fraude électorale et, dans les mois qui ont suivi l'élection, leurs violentes manifestations ont fait jusqu'à 1.500 morts et déplacé 250.000 personnes.
Cette explosion de violence ethnique, survenue au lendemain d'une élection libre et régulière organisée dans l'une des démocraties les plus stables d'Afrique, a relancé le débat sur la question de savoir si les pays en développement doivent rechercher à établir simultanément la démocratie et le capitalisme.
Pendant des décennies, on a considéré que la démocratie et le libre marché fonctionnaient ensemble pour promouvoir la prospérité économique et pour accroître la qualité de vie de la population. Une étude au moins avait fait valoir que l'amalgame de l'économie de marché et de la démocratie dans les pays où une minorité ethnique domine l'économie pouvait produire un mélange détonant, du fait que les libres marchés et la démocratie favorisent souvent différents groupes ethniques, ceux-là favorisant une minorité et celle-ci la majorité.
Dans les pays tels que l'Indonésie et le Zimbabwé, par exemple, où une petite minorité ethnique domine le marché et contrôle une quantité disproportionnée de ressources économiques, l'établissement de la démocratie et l'octroi du droit d'expression à la majorité précédemment muselée peuvent inciter à l'expression d'une haine ethnique et d'un ressentiment à l'égard des nantis. L'explosion de violence ethnique qui s'ensuit a pour effet à son tour, sinon d'enrayer, du moins de freiner le développement de la démocratie et du capitalisme.
Conception d'unE EXPERIENCE
Nous avons décidé de vérifier la validité de l'affirmation selon laquelle les tentatives d'établissement d'une démocratie capitaliste dans une société ethniquement divisée, en particulier en présence d'un marché dominé par une minorité, sont appelées à échouer du fait de la violence politique qui se déclenche.
Nous avons retenu pour nos expériences deux ensembles de données multinationales. D'après les données relatives à la diversité ethnique recueillies par l'économiste de Harvard Alberto Alesina et ses collègues, nous avons réparti 125 pays, tous situés à des niveaux divers de transition politique et économique, en trois catégories selon leur composition ethnique. Ces trois catégories sont les suivantes : 1) pays où il n'existe pas de minorité dominant le marché et qui sont relativement homogènes (42) ; 2) pays où il n'existe pas de minorité dominant le marché, mais où règne une forte division ethnique (47) ; 3) tous les pays où une minorité domine le marché (36).
D'après les données de l'index Bertelsmann de transformation (BTI), nous avons comparé l'intensité des conflits dans les pays et leur niveau de réalisation en matière de réformes démocratiques et économiques. Le BTI mesure le statut politique et économique de 125 pays en développement et en transition sur une échelle de 11 points allant de 0 à 10. Pour faciliter l'interprétation, nous avons groupé les scores en deux groupes, bas (de 0 à 5) et élevé (de 6 à 10), et nous avons calculé le pourcentage des pays appartenant à chaque groupe.
Le tableau 1 indique les niveaux moyens de conflit social dans chacune des trois catégories de pays selon leur composition ethnique. Les niveaux de conflit sont les plus élevés (5,3) dans les pays où une minorité domine le marché. Viennent ensuite les pays à forte division ethnique (4,9) et les pays à faible division ethnique (3,2).
Comme l'indique le tableau 2, il existe un niveau de conflit élevé dans 44 % des pays où une minorité domine le marché (BTI de 6 ou plus), dans 26 % des pays à forte division ethnique et dans 12 % des pays à faible division ethnique. Les pays où une minorité domine le marché ont un niveau de conflit social ou de violence considérablement plus élevé que les autres pays.
Le premier tableau indique également les niveaux moyens de réformes politiques et de libéralisation économique mises en œuvre dans les trois catégories de pays. Ce sont les pays relativement homogènes qui enregistrent le plus haut niveau de réformes politiques et économiques combinées (6,9) ; ils sont suivis par les pays où une minorité domine le marché (5,4) et par les pays à forte division ethnique (5,1). Parviennent à un niveau élevé de réformes politiques et économiques (BTI de 6 ou mieux) 69 % des pays à faible division ethnique, 39 % des pays ayant une minorité dominante du marché et 30 % des pays à forte division ethnique (voir tableau 2).
Les conclusions
Il ressort de cette étude que le niveau élevé de conflit social et de violence dans les sociétés ethniquement divisées fait obstacle à la mise en œuvre de réformes politiques et économiques. Toutefois, contrairement aux conclusions d'autres recherches, l'existence dans ces sociétés de minorités disproportionnément riches ne vient pas nécessairement ajouter de difficultés supplémentaires à la mise en œuvre des réformes.
En quoi la mise en œuvre de réformes politiques et la libéralisation des marchés affectent-elles les conflits ethniques ? Pour examiner cette question, nous avons réparti les 125 pays en transition en quatre groupes, selon que leur niveau de réalisations était élevé dans chacun de ces domaines, dans l'un ou dans l'autre, ou dans les deux à la fois. On distingue ainsi quatre types de pays : pays sans réformes (32), pays à réformes économiques (17), pays à réformes politiques (13) et pays à réformes politiques et économiques (63). Le quatrième modèle est celui des pays qui ont appliqué en parallèle des réformes démocratiques et économiques. D'après un autre chercheur, ce sont aussi les pays où la probabilité d'affrontements violents entre les groupes ethniques divisés selon des lignes économiques est la plus forte.
Le tableau 3 montre, pour chaque cas, les pourcentages de pays à niveau de conflit social élevé. Contrairement à ce que laissent attendre d'autres recherches, l'incidence des conflits sociaux est la plus faible (10 %) parmi les pays ayant mené à bien les deux types de réformes en parallèlement et la plus forte (48 %) parmi ceux qui n'ont procédé à aucune réforme. Entre ces deux extrêmes se situent les pays qui ont mis en œuvre l'un ou l'autre type de réformes, 22 % des pays politiquement réformés et 14 % des pays économiquement réformés connaissant un niveau élevé de conflit social.
Ces résultats indiquent qu'au fur et à mesure que les pays transforment leurs systèmes politique et économique en des démocraties capitalistes, ils réduisent également leurs risques de conflit social. Cette conclusion vaut également pour les pays où une minorité domine le marché.
Il ressort de notre analyse simple que les divisions ethniques favorisent effectivement les conflits sociaux et la violence et qu'elles peuvent donc faire obstacle aux réformes politiques et économiques. La réussite des réformes, toutefois, constitue un moyen efficace de réduction des conflits sociaux et d'amélioration de la qualité de vie des populations, même dans les pays où le marché est dominé par une minorité.
Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis.