07 juillet 2008
Jean-François Seznec
Selon Jean-François Seznec, les États du Golfe possèdent des marchés essentiellement libres, mais leurs élections, elles, ne le sont pas. Les dirigeants partagent les bénéfices de l'expansion économique, dit-il, mais pas le pouvoir politique. M. Seznec est professeur associé invité au Centre d'études arabes contemporaines de l'université de Georgetown à Washington.
L'économie de marché semble prospérer dans certains États non démocratiques, mais apparemment sans les faire progresser sur la voie de la démocratie. Considérons le cas des six pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) : Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar.
Selon l'échelle de la liberté dans le monde conçue par Freedom House et graduée de 1 à 7, 1 indiquant la plus grande liberté, les pays du Golfe n'ont pas de très bonnes notes. L'Arabie saoudite obtient seulement 6,5 en raison des limites qu'elle impose aux droits civils et politiques. Le meilleur élève est le Koweït, avec 4, car il organise des élections législatives libres et reconnaît la liberté d'expression ; en revanche, la primauté de la famille royale n'est pas remise en question.
Pourtant, selon certaines mesures, les États du Golfe figurent parmi les marchés les plus libres du monde.
Tous les pays du Golfe sont des économies de marché. L'Arabie saoudite se classe en bonne place, au 23e rang, sur la liste dressée par la Banque mondiale des pays où il est le plus facile de faire des affaires. Tous les pays du CCG sont membres de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Le sultanat d'Oman et le Bahreïn ont conclu des accords commerciaux avec les États-Unis. Les droits de douane sont peu élevés.
Aucun de ces pays ne perçoit d'impôt sur le revenu. La corruption liée aux transactions quotidiennes est minime. Les banques et les institutions financières des pays du CCG sont des prêteurs sophistiqués. Il y a peu de limites imposées à la vente de marchandises, à l'exception des produits interdits pour des motifs religieux, notamment le porc et l'alcool.
Les États du Golfe ont également entrepris de moderniser leur structure économique et juridique afin d'attirer les investissements privés, tant intérieurs qu'extérieurs. Les sociétés étrangères peuvent aujourd'hui détenir l'intégralité du capital de leurs entreprises dans la plupart des pays du CCG, rapatrier les bénéfices librement, procéder comme elles l'entendent à des cessions d'actifs et les impôts dont elles sont redevables sont relativement faibles.
Les pays du Golfe connaissent un boom économique remarquable. Leur sujétion aux hydrocarbures diminue et ils cherchent à tirer parti au maximum de leurs faibles coûts énergétiques, de leur abondance de capitaux et de leur emplacement stratégique. Ils produisent déjà quelque 12 % des produits chimiques et engrais du monde, et leur production de produits chimiques sophistiqués tels que les plastiques à base d'éthylène augmente. Grâce à une électricité peu coûteuse, ce sont déjà de grands producteurs d'aluminium et, avec le futur accès à la bauxite de l'Arabie saoudite, ils pourraient parvenir à 20 % de la production mondiale avant 2020.
Les Limites des libres marchés
L'adhésion au libre marché a, certes, des limites. Les contrats ne sont pas faciles à faire respecter en raison des différentes traditions juridiques et du nombre limité de juges connaissant les pratiques internationales.
Pour développer leur économie, les pays du Golfe investissent des centaines de milliards de dollars dans des projets d'infrastructure, construisant des villes industrielles, des réseaux ferroviaires, des installations portuaires et des aéroports.
La plupart des très grandes sociétés de produits chimiques et métallurgiques actives dans les pays du CCG sont des entreprises publiques, encore qu'elles soient gérées comme des grandes entreprises occidentales avec une ingérence minime des pouvoirs publics. Le groupe SABIC, par exemple, a accès à des matières premières peu coûteuses et détient parmi les sociétés de produits chimiques le record mondial de la rentabilité et de la croissance. Il est en train de devenir également une extraordinaire puissance dans le domaine de la recherche et du développement et, comme le Saoudien Aramco, son homologue du secteur des hydrocarbures, forme et emploie des ressortissants saoudiens pour créer dans le royaume des industries fondées sur la connaissance.
Le succès des entreprises publiques a ses inconvénients. Leurs gestionnaires estiment qu'ils ne devraient pas être tenus de partager leurs matières premières à faible coût avec leurs concurrents locaux. Ainsi, si les très grandes entreprises publiques créent des emplois pour l'économie de marché privée, elles limitent également la croissance de leurs concurrentes du secteur privé.
Certes, certaines parties du CCG résistent aux libres marchés, notamment les manufacturiers et les commerçants traditionnels. Les salafistes militent également au nom du conservatisme religieux contre le libre marché, craignant qu'une économie ouverte n'encourage la large propagation d'une éducation et de comportements occidentaux.
Partage de la richesse, mais pas du pouvoir
Afin de réaliser leurs ambitieux objectifs économiques, les gouvernements des pays du Golfe cherchent à partager la richesse, mais pas le pouvoir politique, avec leur population.
Les autorités saoudiennes l'ont fait par le biais du marché des valeurs mobilières. Nombre des 115 sociétés inscrites à la Bourse de Ryad sont contrôlées par l'État et elles dégagent généralement d'importants bénéfices ; ces sociétés peuvent céder jusqu'à 30 % de leur capital sous forme d'actions. Les Saoudiens qui investissent dans ces entreprises publiques, placement très sûr, touchent de forts dividendes et réalisent d'importants gains en capital. En outre, la Capital Markets Authority veille à ce que toutes les sociétés cotées agissent dans le respect des règlements et à ce que les petits investisseurs aient la possibilité d'acquérir leurs actions. Aujourd'hui, 50 % des Saoudiens possèdent des actions boursières et ont ainsi un intérêt dans le développement du Royaume.
Les gouvernements des pays du Golfe craignent, en revanche, qu'un partage du pouvoir politique avec leurs populations ne mette un terme abrupt au développement. Les quelques élections libres qui ont eu lieu dans la région ont donné une majorité absolue aux salafistes et, pour compenser les gains de ces derniers, rois et émirs du CCG ont institué des conseils consultatifs composés de technocrates qui donnent une apparence participative aux politiques économiques et aux lois non controversés.
L'absence d'indépendance du pouvoir judiciaire est un autre indice des limites du partage, lequel s'arrête à la richesse sans inclure le pouvoir politique. Les juges nommés par le gouvernement statuent en droit islamique familial et criminel, mais n'ont pas compétence en matière commerciale. Les Saoudiens ont établi un système juridique parallèle, dénommé Commission des griefs pour connaître des affaires commerciales.
Et cependant, les puissants échappent au pouvoir des tribunaux. La Commission des griefs saoudienne ne statue pas sur les affaires impliquant les princes et les fonctionnaires du gouvernement, affaires qui sont rarement jugées au fond.
La croissance des libres marchés, à la fois facilitée et freinée par l'autocratie, n'a guère eu de répercussions au plan de la réforme politique dans les États du Golfe. Les économies de marché y sont maintenues par l'exercice du pouvoir politique discrétionnaire des dirigeants. Même à Doubaï, centre d'affaires de la région, la parole de l'émir a force de loi.
Le régime politique des pays du Golfe n'est pas celui d'un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, mais du gouvernement d'une minorité pour le bénéfice de la majorité. Nous sommes loin ici des accomplissements des démocraties occidentales, mais ce sont des accomplissements du crû.
La démocratie n'est pas un régime que l'on peut imposer de l'extérieur. Les changements économiques en cours dans le Golfe peuvent donner à penser que les dirigeants autoriseront, au fil du temps, non seulement une liberté des marchés, mais aussi des libertés politiques sous forme de partis politiques, de liberté d'expression et d'indépendance d'un pouvoir judiciaire éduqué. La promotion de la participation et des réformes économiques pourra peut-être, à terme, favoriser aussi la démocratie.
Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis.