La démocratie dans le monde | La libre expression des peuples

07 juillet 2008

Libéralisation économique sans démocratisation en Chine

 

 

 

Kellee S. Tsai

 

Il ne faut pas s'attendre dans un avenir proche à une démocratisation de la Chine, dit Kellee S. Tsai. D'après elle, au contraire, le boom économique et l'augmentation des revenus peuvent très bien renforcer le gouvernement communiste qui est doué d'une grande capacité d'adaptation. Mme Tsai est professeur de sciences politiques à l'université Johns Hopkins à Baltimore (Maryland).

En 1978, la Chine ne recueillait même pas de statistiques officielles sur les entreprises privées, étant donné que celles-ci étaient illégales et d'un nombre négligeable. Trois brèves décennies plus tard, le secteur privé est devenu le principal moteur de croissance de l'économie chinoise. La Chine compte, en 2008, plus de 34 millions d'entreprises privées qui emploient plus de 200 millions de personnes et qui génèrent 60 % du produit intérieur brut du pays.

Le rythme spectaculaire du développement du secteur privé a amené de nombreux observateurs à penser que la classe capitaliste naissante du pays exigerait la démocratie. Cette attente repose sur la supposition, logique, d'un futur renversement du gouvernement autoritaire par une classe commerçante de plus en plus prospère, selon le principe qu'il ne saurait y avoir de « taxation sans représentation », ce qui reproduirait le modèle du développement de la démocratie en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Cependant, cette idée reçue d'une relation de cause à effet entre les libres marchés et la liberté politique cadre mal avec la situation actuelle en Chine. Les chefs d'entreprises privées n'agissent pas collectivement en faveur de l'instauration d'un régime démocratique et ceux qui s'obstinent à critiquer le parti communiste chinois sont censurés, muselés ou exilés. Au lieu d'entraîner une libéralisation politique, l'expansion des forces du marché a renforcé la résistance et la durabilité du régime chinois en place.

Des capitalistes divisés

Les propriétaires d'entreprises privées ne constituent pas en Chine une classe capitaliste homogène ayant des intérêts communs. Les vendeurs des rues et les restaurateurs n'ont pas les mêmes préoccupations que les magnats du secteur immobilier et les sociétés du Fortune 500. Les nouveaux millionnaires et milliardaires ont amassé leur fortune dans le contexte de l'actuel système politique. Les colporteurs et les propriétaires d'ateliers artisanaux sont trop occupés à travailler pour songer à ce qu'une transition politique vers la démocratie pourrait faire pour répondre à leurs doléances quotidiennes.

Même les capitalistes des échelons intermédiaires, dont on pourrait penser qu'ils s'intéresseraient à la participation politique pour assurer la primauté du droit et la protection des droits de propriété privée, n'ont pas de terrain commun. Les différences qui les divisent au plan de l'identité sociale et politique empêchent toute action collective fondée sur la classe.

Étant donné la date relativement récente des réformes de libéralisation économique, le secteur privé chinois se compose de gens provenant d'horizons extrêmement divers. Certains hommes d'affaires sont d'anciens agriculteurs qui ont abandonnée l'exploitation collective pour établir des entreprises commerciales dès les premiers stades des réformes. Certains sont d'anciens fonctionnaires de l'État qui se sont tournés vers le secteur privé à la suite de compressions de personnel ou d'un sous-emploi. D'autres encore sont des intellectuels marginalisés ou d'anciens bureaucrates désenchantés qui ont renoncé à la politique pour se procurer des moyens de vivre décents. Et un grand nombre d'entre eux sont des membres du parti communiste qui ont fait appel à leurs relations politiques pour obtenir un accès préférentiel au crédit bancaire, à la propriété foncière et aux autres avoirs de l'État.

De telles différences empêchent la formation d'une classe et d'une action collective fondée sur la classe. En fait, les chefs d'entreprises privées qui se considèrent comme des « capitalistes » sont très rares et ils préfèrent généralement se définir par leur ancienne profession.

La Chine fragmentée

On pourrait faire valoir que la fragmentation de la classe capitaliste chinoise s'inscrit simplement dans le court terme. Il se pourrait que la prochaine génération d'hommes d'affaires acquière une cohésion plus grande en tant que classe, décide qu'un régime démocratique servirait mieux ses intérêts et s'unisse pour engager une transition démocratique. Un tel scénario, bien que plausible, reste toutefois peu convaincant.

Tout d'abord, les hommes d'affaires auprès desquels j'ai enquêté indiquent, pour la plupart, qu'ils souhaitent que leurs enfants, ou le plus souvent leur enfant unique, aient une meilleure éducation et choisissent une profession libérale ou administrative ou deviennent fonctionnaires de l'État, de préférence à la vie dure que mènent leurs parents. Dans la plupart des cas, les capitalistes d'aujourd'hui n'aspirent pas à une continuité générationnelle de leurs efforts commerciaux. Dans la mesure où les parents chefs d'entreprise obtiendront ce qu'ils souhaitent, les bénéfices privés ne constitueront qu'un moyen temporaire permettant d'opérer une transition qui mènera à des moyens d'existence plus respectables. Les entreprises privées actuelles qui seront transmises à la prochaine génération le seront en petite minorité, à en juger d'après la fréquence des changements intervenant dans les enregistrements, et il est peu probable qu'elles s'uniront pour former une force politique favorable à la démocratie.

Les capitalistes actifs dans des secteurs comparables et à volume d'activité équivalent ont des doléances et des opinions politiques différentes en raison de variations locales de la réglementation régissant le secteur privé. De même que l'identité des entrepreneurs chinois varie considérablement selon leurs origines, les conditions effectives de la conduite des affaires présentent aussi des variations régionales.

Certaines localités sont connues pour offrir des conditions particulièrement favorables aux entreprises privées. Un exemple notoire est celui de Wenzhou dans la province côtière méridionale du Zhejiang. Bien avant la légalisation des entreprises privées par le gouvernement central, les autorités municipales de Wenzhou autorisaient déjà les agriculteurs paupérisés à établir des commerces de détail et de petites usines.

En revanche, d'autres localités ont exercé une discrimination systématique à l'égard des capitaux privés tout au long de la période de réforme. Les administrations locales des régions ayant hérité de vastes secteurs étatiques ou collectivistes de l'époque maoïste (1949-1976) se sont montrées peu disposées à accorder aux chefs d'entreprises l'accès aux ressources essentielles (telles que les prêts bancaires) dont ils avaient besoin pour exploiter leurs entreprises. De même, les localités qui ont bénéficié d'injections substantielles d'investissements étrangers directs continuent d'accorder aux investisseurs étrangers un traitement plus favorable qu'à leurs homologues nationaux.

Les capitalistes chinois doivent donc relever différents défis selon la région du pays où ils exercent leurs activités et leur influence sur la politique varie en conséquence. Les associations commerciales autonomes organisées de Wenzhou mènent de vigoureuses actions de plaidoyer au nom de leurs membres, alors que les associations commerciales d'autres localités sont dominées par le gouvernement et de moindre utilité pour les entrepreneurs. Dans ce sens, la fragmentation démographique interne des capitalistes se reflète dans les variations spatiales de l'activité économique privée. Si les hommes d'affaires mécontents d'une localité se montraient plus énergiques en politique, ils éprouveraient des difficultés à obtenir des appuis à l'échelle de l'ensemble de la nation en faveur de leurs revendications.

Répression de la dissidence

Les chefs d'entreprises privées ne sont pas le seul segment de la société chinoise qui connaisse des contraintes territoriales limitant une action politique organisée. Les agriculteurs, les ouvriers et les intellectuels qui souhaiteraient faire valoir leurs doléances font face à des difficultés analogues pour mobiliser un soutien interrégional.

Ces dernières années, le nombre de protestations et de manifestations de masse a augmenté considérablement : selon les statistiques officielles, il y a eu 58.000 manifestations en 2003, 74.000 en 2004 et 87.000 en 2005. Si la mobilité accrue de la population et l'expansion des nouvelles technologies de communication ont affaibli certains des obstacles s'opposant à l'organisation populaire avant les réformes, ces protestations sont restées circonscrites à certaines localités.

Le seul mouvement qui a présenté un défi potentiellement sérieux aux autorités est le Parti démocrate chinois (PDC) dont l'existence fut brève. En 1998, des comités locaux du PDC ont été créés dans 24 provinces et villes, mais les autorités ont réagi promptement et ont détenu, arrêté ou exilé les dirigeants, ce qui a mis un terme aux efforts d'établissement d'un bureau central du PDC.

Ensuite, la répression des adeptes du Falun Gong en 1999-2000, la mise en quarantaine de citoyens lors de l'épidémie de SRAS en 2003 et la rapide répression des manifestations tibétaines en 2008 démontrent bien que Pékin est toujours capable de contrôler sa population en temps de crise.

Résilience du communisme

Les observateurs qui attendent une transition démocratique en Chine constatent que l'expansion des forces du marché a été accompagnée d'une multitude d'effets déstabilisateurs, notamment une augmentation évidente des inégalités de revenus et un accroissement des possibilités de corruption des autorités. Si la contestation s'intensifie, les capitalistes, classe porteuse de l'exigence démocratique, sont visiblement absents de ces bouffées de mécontentement. En outre, rares sont les manifestations qui visent à remettre directement en question le monopole du pouvoir politique détenu par le parti communiste chinois. La tentative d'établissement du PDC elle-même est passée par la voie hiérarchique officielle, se situant ainsi dans le cadre des règles du régime politique en place.

En définitive, les réformes axées sur le marché mises en œuvre sous le régime autoritaire chinois ont eu pour effet d'induire une hausse inattendue du taux de croissance économique, qui a profité à de larges segments de la société. Les bénéficiaires de ce modèle de développement capitaliste autoritaire sont peu enclins à revendiquer des réformes politiques qui risqueraient de déstabiliser la société et de mettre un terme à la croissance.

En outre, tout au long de ses 87 années d'existence, le parti communiste chinois a fait preuve d'une remarquable aptitude à se redéfinir et à se revigorer au moyen de réorientations radicales en matière d'idéologie, de composition de ses rangs et d'objectifs de politique générale. Jusqu'à présent, le recours à la libéralisation commerciale a constitué pour le parti une source de légitimité plutôt qu'un facteur de déclin. C'est pour ces raisons que la Chine contemporaine continue de faire exception au modèle communément répandu qui associe liberté économique et liberté politique.

Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis.

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