07 juillet 2008

Bruce Scott
Capitalisme et démocratie n'ont pas fait simultanément leur apparition dans l'histoire, note Bruce Scott, et la question se pose de savoir, dit-il, s'ils pourront continuer de dominer les systèmes d'échanges commerciaux et de gouvernement du monde. M. Scott est professeur de gestion des affaires, titulaire de la chaire Paul Whiton à la Harvard Business School et auteur d'un ouvrage à paraître intitulé Capitalism, Democracy and Development (Capitalisme, démocratie et développement), qui sera publié cette année par Springer Verlag.
Au moins depuis 1835, date de la parution du remarquable ouvrage d'Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique, les États-Unis sont connus pour leur mariage particulier du capitalisme et de la démocratie qui entraîne une décentralisation des pouvoirs décisionnels tant en économie qu'en politique.
Bien qu'il n'y ait pas de consensus sur la définition du capitalisme, celui-ci est devenu, depuis 1990, le système économique quasi universel, englobant la Chine et l'Inde, Cuba et la Corée du Nord faisant figure d'exception.
La démocratie est encore plus difficile à définir et le nombre de démocraties dans le monde varie selon la définition retenue. Le politologue Robert Dahl, de l'université Yale, calcule que plus de la moitié des 200 pays membres des Nations unies, comptant peut-être les deux tiers de la population mondiale, peuvent être classés parmi les démocraties.
Ainsi donc, le capitalisme, bien que défini de manière peu précise, est parvenu à une domination quasi-totale de l'économie mondiale, et la démocratie est devenue la norme, encore que moins dominante en fait : La Chine a bâti un système capitaliste remarquablement efficace, mais a conservé un régime politique autoritaire.
Nous devons définir le capitalisme et la démocratie avec plus de précision avant de pouvoir déterminer s'ils conserveront leur place dominante en tant que systèmes de commerce et de gouvernement. Il convient de noter en premier lieu qu'il existe diverses variétés de capitalisme, la variété américaine se distinguant, par exemple, de la variété européenne avec ses marchés plus strictement réglementés et ses salaires plus égalitaires.
En second lieu, les débats relatifs à la démocratie tendent à porter sur les mécanismes de participation du peuple, mais négligent la question de savoir si cette participation débouche sur de réels résultats démocratiques. Dans son discours prononcé à Gettysburg en 1863, le président Abraham Lincoln a dit de la guerre civile américaine qu'elle serait une épreuve qui déterminerait si « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » pouvait durer. Comme ses propos l'impliquaient, le gouvernement par le peuple n'est pas automatiquement un gouvernement pour le peuple. Au moment où Lincoln s'exprimait ainsi, les États-Unis avaient déjà à leur actif près d'un siècle de gouvernement par le peuple, mais évitaient de regarder en face la question de l'esclavage, comme si les Noirs ne faisaient pas partie du peuple. Ils évitaient presque autant la question des droits politiques des femmes.
Par ailleurs, le modèle constitutionnel américain répartit la souveraineté entre trois pouvoirs - législatif, exécutif et judiciaire - alors que la plupart des autres régimes démocratiques s'inspirent de l'exemple britannique et placent la souveraineté principalement entre les mains des élus populaires de la chambre basse du parlement.
Définition du capitalisme
Les considérations qui suivent visent à donner une définition fonctionnelle du capitalisme, à montrer sa montée au fil de l'histoire et à déterminer un certain nombre de conditions favorables, voire essentielles, à l'instauration de la démocratie.
De nombreux économistes définissent le capitalisme plus ou moins comme un système de droits de propriété doublé d'un système de marchés pour la production et la consommation de biens et de services, régi, pour reprendre la célèbre métaphore d'Adam Smith, par la « main invisible » qui fixe les prix conformément au jeu de l'offre et de la demande.
Je préfère la définition du capitalisme de certains politologues, qui y voient un système de gouvernance ayant pour origine la permission donnée aux acteurs non étatiques d'exercer un pouvoir économique, conformément à un ensemble de règles et règlements. Selon cette définition, le capitalisme repose sur une délégation du pouvoir de l'État aux acteurs économiques et sur le pouvoir coercitif exercé par l'État pour concevoir, surveiller et en dernière analyse appliquer la réglementation du marché. Le mécanisme des prix joue dans le cadre d'un marché donné, la main visible du gouvernement agissant pour en assurer l'application et la mise à jour.
Si, pour être légitime, l'État doit rendre compte de ses actes, le capitalisme n'a pas besoin d'une instance gouvernementale démocratiquement élue pour se développer. Venise, qui est peut-être le premier exemple de l'histoire d'un capitalisme durable (datant au moins d'avant 1200), n'était pas une démocratie, mais essentiellement une monarchie constitutionnelle, les sept îles qui la composaient ayant formé une union volontaire gouvernée par un doge élu.

Le capitalisme a fait son apparition bien avant les grands États démocratiques, et les politologues considèrent l'existence de processus décisionnels décentralisés dans le domaine économique comme une condition préalable de la décentralisation du pouvoir politique par la démocratie.
Bien que la démocratie au niveau de la cité semble dater de l'antiquité grecque et romaine, nous ne possédons pas d'exemple convaincant d'État démocratique avant les observations de Tocqueville sur l'Amérique, et cet exemple américain présente le seul cas, disent certains, où les deux systèmes du gouvernement démocratique et du capitalisme se sont développés conjointement, à partir d'environ 1630.
L'historien Fernand Braudel, qui situe les origines du capitalisme de 1400 à 1800, s'est déclaré incapable de le définir, mais a reconnu, chose importante, que c'était un système de relations économiques incompatible avec cet autre système de relations économiques qu'est le féodalisme. Le commerce des biens et des services existait déjà, certes, dans de nombreux contextes féodaux, notamment chez les Aztèques et les Incas, au Japon des shoguns, en Chine impériale, en Inde et dans l'Empire ottoman.
Cession du pouvoir
Le capitalisme exige la liberté de mouvement et d'emploi de la main-d'œuvre et le droit d'acheter et de vendre la terre, ce qui n'est pas compatible avec le féodalisme. Il reconnaît le légitime rendement du capital sous la forme de paiement d'intérêts et accorde aux acteurs non étatiques le droit de mobiliser des capitaux par des moyens juridiques tels que les partenariats, les sociétés de capitaux et les sociétés par actions modernes. Ces libertés et ces droits impliquent bien entendu la fin du féodalisme, mais ils ne peuvent exister que si l'État souverain est disposé à céder ce pouvoir aux acteurs non étatiques.
Dans cette optique, il est clair que le capitalisme a émergé en Europe bien avant nulle part ailleurs, à l'exception des États-Unis où les colons européens ont amené avec eux de nombreuses idées et institutions.
Reste la question de savoir pourquoi le capitalisme a émergé en Europe, question à laquelle on ne saurait donner de réponse unique. On notera cependant que l'expérience européenne était caractérisée aux XVIe et XVIIe siècles par un état de guerre continu. Ces affrontements politico-militaires ont fait peser de fortes pressions sur les entités politiques existantes en Europe, où l'on a estimé que leur nombre dépassait 500 en 1500 mais n'était plus que de 40 à la fin des guerres napoléoniennes et de 25 en 1940.
À l'instar de la concurrence économique d'aujourd'hui, les chances de survie des entités politiques étaient alors bien meilleures si elles disposaient de forces armées efficaces, et la taille de ces forces a augmenté dans des proportions considérables au cours des siècles. Pour survivre, les entités politiques avaient également besoin d'argent ou du moins de pouvoir d'emprunt. La décentralisation du pouvoir en faveur d'éventuels entrepreneurs et commerçants constituait une source potentielle de revenus pour les dirigeants disposés à tolérer cette décentralisation. Et les monarchies constitutionnelles, qui empruntaient avec le consentement du parlement, avaient des coûts d'emprunt bien moindres.
Les conditions préalables historiques du capitalisme semblent avoir été l'existence de menaces concurrentielles pesant sur la souveraineté et l'autonomie d'une part, et un gouvernement responsable de ses actes de l'autre. Ni l'une ni l'autre de ces conditions n'ont existé au Japon, en Chine, en Inde et dans l'Empire ottoman pendant des siècles.
Le terrain favorable à la naissance de la démocratie semblent inclure le contrôle des forces armées et de la police par les élus, un État ayant le monopole du pouvoir coercitif, y inclus le pouvoir coercitif des tribunaux et le pouvoir d'assurer la sécurité des personnes et des biens, l'existence de marchés de production et de consommation, et l'acceptation des valeurs de l'Age des lumières, notamment de la notion que l'autorité politique ultime est conférée à des institutions issues des capacités rationnelles de l'humanité.
Un certain nombre de facteurs sont favorables au maintien de la démocratie, notamment l'accroissement des revenus, l'absence d'inégalités excessives en matière de répartition des richesses et du pouvoir, l'existence d'une classe moyenne forte et bien mobilisée, et un code de déontologie accepté, faisant la part des intérêts individuels égoïstes et des devoirs du citoyen.
D'autres facteurs peuvent menacer la démocratie, l'un d'eux étant la présence d'importantes sources de revenus autres que le travail, telles que les rentes minières du pétrole dont le Nigéria et le Vénézuéla donnent des exemples. Les revenus de telles sources créent d'immenses richesses, débouchent sur le népotisme chez les dirigeants et, de là, sur l'exercice d'un pouvoir discrétionnaire.
L'établissement des conditions favorables à la démocratie exige plusieurs décennies, et les départs prématurés n'ont pas nécessairement pour effet d'accélérer le processus, comme l'indiquent les exemples de la Bosnie, du Kosovo, de l'Irak, du Liban et de la Cisjordanie. Nombre de pays européens, tels que la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, étaient bien gouvernés longtemps avant de devenir des démocraties.
Les constitutions et les élections ne sont pas nécessairement constitutives de démocraties, comme le démontrent de nos jours le Nigéria, le Vénézuéla et le Zimbabwé. Les constitutions et les élections peuvent faire l'objet de manipulations de la part des dirigeants élus, et la concentration de l'attention sur l'établissement de ces aspects procéduraux du gouvernement par le peuple peut, en fait, retarder la mise en place d'un tel gouvernement, sans parler de la mise en place d'un gouvernement pour le peuple, qui présente des difficultés encore plus grandes.
Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis.