24 juillet 2009

Jonathan Hook
Jonathan Hook est directeur d’un nouveau programme de l’Université du Nord Texas (UNT), l’International Indigenous and American Indian Initiative. Membre de la nation cherokee, il a beaucoup travaillé avec les Amérindiens et des groupes d’autochtones du monde entier. Il a été directeur du Bureau de la justice environnementale et des affaires tribales à l’Agence des États-Unis pour la protection de l’environnement, à Dallas, au Texas. Il a par ailleurs travaillé avec le département d’État et l’UNT à la réalisation d’une série de vidéoconférences internationales mettant en contact des élèves autochtones de divers pays.
Par les fenêtres du palais des congrès, j’aperçois au-dessus d’Anchorage les rayons d’un rare soleil qui dansent sur le flanc oriental de montagnes assez proches. À l’intérieur, des auditeurs de nombreuses nations parés de costumes aux couleurs chamarrées ajustent le casque qui leur permet d’écouter les interprètes et applaudissent. Les prises de position sont passionnées lors de ce sommet qui débat des perspectives autochtones internationales concernant la réponse des Nations unies au changement climatique et les moyens d’atténuer ce phénomène.
Des expériences communes lient les populations tribales
De nombreux problèmes communs préoccupent les communautés autochtones de par le monde. La plupart résultent de l’expansion matérielle et culturelle des Européens au cours des cinq derniers siècles. D’innombrables expériences personnelles similaires tissent les motifs d’une évolution historique qui a constitué la tapisserie que nous formons aujourd’hui : qui nous sommes et ce que nous sommes. Expériences de perte de sa terre et de sa langue, de disparition de l’autonomie culturelle, de coexistence avec des vues du monde incompatibles et de l’effet croissant du changement climatique. Gouvernements, ONG, groupes communautaires et universités, parmi lesquelles l’Université du Nord Texas (l’UNT), travaillent diligemment à trouver des réponses à ces questions. Mon itinéraire personnel s’est trouvé imbriqué dans le processus historique qui a conduit à la création du programme International Indigenous and American Indian Initiative (IIAII, Initiative internationale en faveur des peuples autochtones et des Amérindiens) de l’UNT, qui est le premier de ce type au Texas.
Je suis citoyen de la nation cherokee, l’une des quelque 600 nations autochtones recensées sur le territoire des États-Unis. Enfant, j’ai souvent écouté les histoires de déportation, de lutte et de survie. J’ai été délégué à l’assemblée constituante de la nation cherokee et je me suis toujours intéressé aux communautés autochtones et à leurs problèmes.
Il y a quelques années, je me trouvais assis aux côtés des chefs du peuple sutiava, dans l’ouest du Nicaragua, écoutant l’averse quotidienne de l’après-midi. Ils m’ont montré un petit dictionnaire et ont déploré une grande perte culturelle et personnelle : la mort récente de la dernière personne qui parlait ce qui avait été leur langue. La perspective de la disparition de sa langue, sans doute le plus fort signe d’identité culturelle, constitue pour un peuple autochtone, où qu’il soit, une formidable source inquiétude.
D’autres visites à des communautés autochtones dans l’État du Sarawak, en Malaisie, et dans les montagnes de l’Oural, en Russie, m’ont permis de constater des soucis parallèles quant au risque de disparition de la langue et, partant, de la continuité culturelle, ainsi qu’au sujet de la sauvegarde de l’environnement, de la préservation de la terre et de la survie économique. Partout j’ai rencontré un grand désir de discuter de l’expérience amérindienne et de rencontrer des représentants de peuples autochtones des Amériques.
La technologie au service du dialogue
Comme il est toujours difficile de financer des voyages, un hôte russe a suggéré l’organisation d’une vidéoconférence. Cette idée a été retenue et sa mise en œuvre a été facilitée par le consulat américain d’Ekaterinbourg, en Russie, par l’ambassade des États-Unis en Malaisie et par le département d’État. C’est ainsi que nous avons pu avoir notre première vidéoconférence internationale d’élèves autochtones d’écoles secondaires sur le thème de la culture et de l’environnement. La communauté amérindienne était représentée par la ville tribale de Kialegee Creek, des élèves de la Nation Kiowa et le président du Conseil de la nation ponca. La question considérée au plan international comme la plus cruciale a été celle du changement climatique.
Cette vidéoconférence a débouché sur l’invitation de plusieurs élèves amérindiens à venir visiter l’Altaï, en Sibérie. Deux élèves kiowas et un ancien de cette tribu m’ont donc accompagné en Sibérie, où nous avons campé avec des élèves et des adultes de la région au bord de la rivière Katun. Dès notre arrivée, nous avons formé un cercle, assis sur des bancs. Au centre se tenait un homme de l’Altaï, magnifiquement paré d’un costume traditionnel de style mongol et monté sur son cheval, son arc tendu. Il est descendu de sa monture et nous a fait une démonstration d’instruments à cordes et de chant « de gorge » typique de l’Altaï. Pendant les soirées fraîches nous nous regroupions autour de feux de camp, racontant des histoires et chantant des chants de nos cultures respectives. Les pluies d’après-midi nous trouvaient buvant un thé et nous abritant sous les chaudes yourtes de feutre, explorant nos similarités culturelles et échangeant nos visions de l’avenir. Le lien entre les Kiowas et les Altaïens était tangible et presque palpable.
Quelques mois plus tard, nous avons eu la visite de quatre jeunes éducateurs de l’Altaï venus rencontrer des chefs amérindiens et leurs communautés dans l’Oklahoma et au Nouveau-Mexique. Nous avons rendu visite aux Keetoowahs et aux Cherokees dans le nord-est de l’Oklahoma, et aux Kiowas et aux Comanches dans l’ouest de cet État. À Albuquerque, au Nouveau- Mexique, les Sibériens ont participé à une réunion du Conseil de l’ensemble des Indiens pueblos, en présence du gouverneur Bill Richardson. Puis, juste au nord de Santa Fe, ils ont été les invités d’un chef pueblo tesuque, qui avait fait préparer un repas totalement traditionnel de sa tribu constitué de maïs, de venaison, d’élan, de sel local, de légumes du jardin de notre hôte et de fruits de son verger.
L’Université du Nord Texas a exprimé un grand intérêt pour notre vidéoconférence et les activités s’y rapportant. Son président a offert d’héberger notre seconde vidéoconférence internationale annuelle des élèves autochtones. Davantage d’élèves amérindiens ont participé à l’événement et fait des démonstrations de danses culturelles à la communauté universitaire.
Lorsque j’étais directeur du Bureau de la justice environnementale et des affaires tribales à l’Agence des États-Unis pour la protection de l’environnement à Dallas (Texas), j’ai travaillé avec les autorités tribales, les directeurs de l’environnement et des communautés de 65 nations amérindiennes. L’UNT a formé un partenariat avec mon bureau pour monter des actions telles qu’une évaluation, pilotée par des autochtones, des risques cumulatifs pour les terres tribales ainsi que pour offrir des chances d’éducation à des Amérindiens grâce à la collaboration de l’université Haskell des nations indiennes. J’ai commencé à travailler avec l’UNT sur d’autres projets relatifs aux Amérindiens, à la diversité et au multiculturalisme.
Le Programme autochtone international
L’État du Texas abrite la quatrième population amérindienne, par la taille, des États-Unis, mais ne dispose d’aucune infrastructure pour la soutenir. Il n’existe ni lien officiel avec l’État, ni Commission indienne. Et, jusqu’en 2009, année où l’UNT a inauguré son programme IIAII, dont le nom reflète la communauté des questions que se posent les peuples autochtones du monde entier, aucune université de l’État n’avait de programme amérindien. Le but de ce nouveau programme est de permettre une croissance institutionnelle des autochtones par l’écoute des communautés indigènes nationales et internationales, par la réponse à leurs questions et par une collaboration non paternaliste avec elles.

Pendant des millénaires, les peuples autochtones ont attaché une grande importance à l’éducation et à la capacité à s’adapter de façon créative. Les enfants amérindiens ont été exceptionnellement aimés, soignés et instruits dans leur environnement tribal. Mais cinq cents ans de maladies, de génocide et de décimation culturelle ont privé de nombreuses générations d’outils pour s’adapter et surmonter les obstacles auxquels ils se heurtent dans les systèmes sociaux, éducatifs et d’emploi à l’occidentale. Généralement, des institutions religieuses, politiques et éducatives occidentales ont imposé de façon paternaliste leurs modèles culturels aux communautés autochtones. Cela a entraîné une déculturation progressive et une aversion générale des Amérindiens pour les programmes imposés. Aujourd’hui, de toutes les universités du Texas, c’est l’UNT qui a le plus grand nombre d’étudiants amérindiens.
Parmi les mécanismes d’un véritable engagement, notons des réunions avec notre Conseil consultatif autochtone récemment créé, une observation attentive pendant les visites dans les communautés, la lecture de publications (autochtones ou non) et l’écoute active des requêtes des autorités et des organisations tribales. Le Conseil consultatif comprend des Amérindiens du Texas et de l’Oklahoma. Ses membres ont des compétences couvrant un large éventail allant de la prestation de soins à l’autorité spirituelle en passant par l’éducation, le droit, le militantisme communautaire, la gestion publique tribale, l’environnement et l’économie. Ce Conseil est prêt à jouer un double rôle : veiller à l’intégrité culturelle des communautés et identifier des projets les intéressant. Être responsable vis-à-vis des communautés autochtones signifie répondre à leurs demandes spécifiques mais aussi les anticiper pour devenir une institution « amie des Amérindiens ». À cette fin l’UNT offre :
• de multiples cours orientés vers les autochtones ;
• un cursus d’études amérindiennes permettant l’obtention de diplômes et une importante présence de professeurs et de personnels autochtones à tous les niveaux ;
• le recrutement et le financement d’étudiants amérindiens ;
• des initiatives dans l’exécution de la Loi relative au rapatriement et à la protection des tombes des Amérindiens ;
• la préservation des langues ;
• une forte présence à la bibliothèque d’œuvres produites par des Amérindiens ;
• une organisation étudiante autochtone viable ;
• des activités de recherche portant sur les peuples autochtones ;
• un mentorat par des professionnels amérindiens ;
• d’étroites relations avec des nations et des organisations amérindiennes, et avec des collèges tribaux.
L’orientation internationale répond aux préoccupations communes des communautés autochtones du monde entier concernant les effets actuels et potentiels du changement climatique, et correspond à la capacité singulière de l’UNT à s’occuper de cette question. La réelle réussite du programme sera mesurée par le changement des existences à l’université et dans les communautés du monde entier. En écoutant, en Alaska, des histoires sur les effets du changement climatique sur les communautés autochtones, je me suis souvenu du jour, il y a bien longtemps, où ma fille avait fait une présentation à des enfants. Ceux-ci étaient assis en cercle autour d’elle et se jetaient à tour de rôle une pelote de laine qui se défaisait au fur et à mesure, créant une sorte de toile d’araignée. Puis elle demanda successivement à chaque enfant de tirer par petits coups sur son fil. Tous pouvaient ressentir les saccades, ce qui démontrait l’effet que chacun d’entre nous a sur les autres et sur l’ensemble de tous les êtres vivants. Notre nouveau programme existe pour célébrer, nourrir et soutenir le cercle mondial de la vie.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.