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24 juillet 2009

CGNet : le journalisme citoyen en Inde

 
Portrait de Shubhranshu Choudhary (Avec l’autorisation de Shubhranshu Choudhary)
Shubhranshu Choudhary est un journaliste qui forme une population aborigène de l’Inde au journalisme citoyen.

Shubhranshu Choudhary

 

Shubhranshu Choudhary, journaliste indien qui a travaillé pour The Guardian et pour la BBC, est l’un des cofondateurs de CGnet, le site de journalisme citoyen qui est le sujet de cet article. Cette année, en récompense de son travail innovant et parfois risqué, il a reçu la prestigieuse Knight Fellowship accordée chaque année à des journalistes internationaux.

La liste des adhérents que publie l’Union des journalistes de l’État tribal du Chhattisgarh ne comporte qu’un nom adivasi, celui de Kamlesh Painkra. Pourtant ce dernier n’est plus journaliste.

Le Chhattisgarh (CG) est l’un des plus petits États de l’Inde centrale. Il n’a été créé qu’en 2000 à l’issue d’un redécoupage, parce que sa population aborigène, les Adivasis, y était dominante. Selon la constitution indienne, ils font partie des « Tribus répertoriées » qui constituent huit pourcent de la population du pays. Les trois-quarts des populations tribales vivent dans le centre de l’Inde.

Les Adivasis sont la population la plus démunie de la société indienne et, selon les indicateurs sociaux, ils se situent au plus bas de l’échelle sociale. Ils sont encore plus mal lotis que les anciens intouchables (dalits). Ils n’ont guère voix au chapitre au plan politique et c’est précisément pour les aider à faire entendre leur voix qu’a été créé CGNet. C’est le site Web du peuple du Chhattisgarh, un site où tout le monde est journaliste. C’est un forum citoyen qui s’est donné pour mission de démocratiser le journalisme qui, sur ce site, n’est pas réservé aux journalistes.

Kamlesh Painkra a confié : « Si CGNet n’avait pas existé, mon travail de journaliste dans le Chhattisgarh m’aurait acculé au choix suivant : me suicider ou me joindre aux maoïstes. Je n’aurais pas eu d’autre issue. » Le suicide est un acte de désespoir qui n’est pas rare dans les populations rurales pauvres de l’Inde.

Les maoïstes sont les extrémistes de gauche indiens qui mènent la sanglante rébellion des Adivasis. Incapables de prendre pied dans les villes, ils se réfugient dans les forêts depuis trente ans. La situation est si critique que le premier ministre indien a récemment qualifié l’insurrection lancée par les maoïstes de principale menace pesant sur la sécurité intérieure de l’Inde.

Absence de communication

A l’heure actuelle, non seulement il n’y a aucun journaliste professionnel issu de ces populations, mais les journalistes ne peuvent pas communiquer directement avec elles. Leur taux d’alphabétisation est catastrophique, car aucune école n’enseigne dans l’une quelconque des langues tribales, bien que la constitution indienne prévoie une discrimination positive en faveur des populations tribales en matière d’emploi et d’éducation et sur le plan foncier. Bref, la fracture sociale est profonde : les populations tribales sont coupées du reste de la société indienne.

Une radio communautaire pourrait heureusement compléter le tam-tam tribal, moyen de communication toujours utilisé, mais il n’existe qu’une seule station de radio, All India Radio, qui est publique et ne diffuse aucun bulletin d’information en langue autochtone. En effet, la réglementation indienne n’autorise pas la création de stations de radio communautaires. L’opinion des tribus et leurs problèmes ne se retrouvent guère dans les grands médias. Selon une enquête réalisée par Charkha, une organisation de médias de remplacement dont le siège est à Dehli, il y a cinq ans, au moment du lancement de CGNet, la part consacrée par les journaux locaux à des reportages portant sur la vie quotidienne des simples gens était dérisoire : deux pourcent !

Kamlesh Painkra a pris contact pour la première fois avec CGNet lorsqu’il s’est trouvé éloigné de son domicile pour avoir écrit un article sur les atrocités de la milice d’État dite Salwa Judum, c’est-à-dire « marche de la paix ». Le chef de la police lui a demandé d’écrire une lettre d’excuses pour ce qu’il avait écrit et d’y avouer son erreur, mais M. Painkra s’y est refusé. Ensuite, son frère a été jeté en prison pour avoir hébergé des maoïstes chez lui, bien qu’un de ses locataires - officier de police de la Réserve centrale indienne, une force paramilitaire - ait tenté d’intervenir en sa faveur. Un des amis de M. Painkra, qui travaille dans la police, l’a alors prévenu que celle-ci avait l’intention de lui réserver un mauvais sort et lui a conseillé de fuir. Il s’est rendu à Dantewada, mais n’y a trouvé aucun travail comme journaliste. C’est alors que les citoyens journalistes de CGNet l’ont non seulement aidé, mais ont commencé à publier ses articles.

Les citoyens journalistes de CGNet ont permis à M. Painkra de dénoncer les violations des droits de l’homme auxquelles la grande presse ne s’intéressait pas et, finalement, certains de ses articles ont été repris dans les médias et ont attiré l’attention des militants des droits de l’homme.

Les Adivasis ont une riche tradition orale. C’est ainsi que leurs poésies et leurs chants se transmettent de génération en génération. CGNet a entrepris d’enregistrer ces trésors sur des supports numériques afin de sauvegarder la richesse linguistique et culturelle de ce peuple.

CGNet a formé de jeunes Adivasis aux méthodes du journalisme citoyen : enregistrement de témoignages sur leurs problèmes et utilisation de la camera de leurs portables. Ces images sont ensuite téléchargées sur le site Web et font l’objet de discussions sur le forum au moyen de courriels.

Une voix pour les sans-voix

En avril 2007, une station de télévision a relaté la mort une demi-douzaine d’Adivasis dans le village de Santoshpur. Les autorités policières ont rapidement publié une déclaration expliquant que les Adivasis avaient été pris dans un tir croisé entre policiers et maoïstes. Mais un citoyen journaliste du CGNet avait enregistré secrètement une interview du chef de la brigade de police qui avait tué les villageois, durant laquelle il expliquait comment s’était déroulée l’opération. L’État a alors été contraint de rouvrir le dossier, que des militants des droits de l’homme ont porté devant la cour suprême du Chhattisgarh.

La force croissante du groupe animant le CGNet, tant quantitativement que qualitativement, est si encourageante que ce site espère maintenant étendre son aire d’influence aux tribus des quatre États voisins. Il créera un lien entre des populations qui ont une langue et une culture communes et ne sont divisées que par des frontières administratives. Il fournira une plate-forme permettant à des communautés similaires de partager leurs expériences vécues et d’établir un dialogue avec ce qu’elles voient comme le « monde extérieur ».

Samad Mohapatra, un journaliste expérimenté de l’État voisin de l’Orissa, a déclaré : « Je souhaite que mon État ait une plate-forme similaire et j’espère que tous ces futurs protégés de CGNet vont créer un média de remplacement plus vaste .»

Les réunions annuelles de CGNet permettent à des gens d’opinions différentes de se rencontrer et de discuter. Lors de leur dernière réunion, des représentants de sociétés minières et de tribus se sont assis autour d’une table et ont échangé leurs points de vue opposés et leurs préoccupations.

En effet, les tribus vivent dans des forêts qui représentent 44 % de la superficie du Chhattisgarh. Or le sous-sol de ces zones forestières abrite de riches filons de minerais et l’évolution économique actuelle accélère le rythme de l’industrialisation. Ces zones riches en minerais suscitent donc l’intérêt de sociétés indiennes et multinationales qui veulent les exploiter.

Les tribus qui ne bénéficient pas de l’enseignement officiel craignent d’être laissées à l’écart du développement. Les grands médias qui, pour la plupart, sont aux mains de grandes sociétés ou en dépendent fortement, n’accordent guère de place aux préoccupations des tribus.

CGNet s’efforce donc de combler ce manque. Ses membres s’attachent à compléter les médias traditionnels en traitant des sujets que ces derniers n’abordent pas ou ne peuvent pas couvrir.

Lorsque les autorités indiennes autoriseront une radio communautaire dans cette région troublée, les Adivasis formés par CGNet pourront, avec seulement un peu de technologie et quelques volontaires, avoir leur propre réseau de communication qui sera un média du peuple, pour le peuple et par le peuple.

L’International Center for Journalists (Centre international pour les journalistes) basé à Washington aide CGNet à réaliser ce rêve.

Selon Himanshu Kumar de l’ashram Vanvasi Chetna, qui travaille avec des Adivasis du Chhattisgarh depuis longtemps : « Les Adivasis sont mal traités parce qu’ils ne se sont jamais élevés contre les atrocités qui leur sont infligées. Mais maintenant CGNet donne une voix aux sans-voix. »

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

 

 

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