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24 juillet 2009

Conversation mondiale : entretien avec José Barreiro

 
Portrait de José Barreiro (Avec l’autorisation du National Museum of the American Indian)
José Barreiro, grand expert des peuples autochtones d’Amérique latine et des Caraïbes, est lui-même un descendant des Tainos.

José Barreiro, universitaire, est directeur du bureau Amérique latine et directeur adjoint de la recherche du Musée national des Amérindiens (NMAI) à Washington, D.C. Descendant de Tainos et né à Cuba, il a consacré sa carrière universitaire à des recherches sur les peuples  autochtones d’Amérique latine et des Caraïbes. Il est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands experts de ces questions. Avant de travailler pour le NMAI, il était professeur d’études amérindiennes à l’université Cornell. Il a publié de nombreux travaux universitaires et a poursuivi parallèlement une riche carrière de journaliste, d’éditeur et de romancier.

 

Question - Quelle est l’intensité des liens entre les peuples autochtones du monde entier ?

M. José Barreiro - Lorsque j’étais jeune reporter, je me suis rendu, en 1977, à une réunion de la Commission des droits de l’homme des Nations unies à Genève, en Suisse. Cela a été l’une de mes expériences les plus instructives. Je faisais partie de la délégation de la nation mohawk, pour laquelle je travaillais à l’époque en tant que reporter du journal Akwesasne Notes, car ma femme est elle-même mohawk et nous vivions dans sa réserve. C’était une petite conférence à l’échelle de l’ONU mais, pour les peuples amérindiens, c’était un immense événement car, pour la première fois, ils allaient ainsi se retrouver et se rencontrer les uns les autres. Beaucoup étaient venus de loin. Les deux premiers jours, les discours ont tourné autour des problèmes de droits de l’homme rencontrés dans différents pays. L’unité se faisait sur les souffrances endurées : pertes des terres, pertes de la mémoire culturelle et autres violences de ce genre.

Je me souviens d’un vieux chef sénéca, Corbett Sundown, qui essayait de communiquer avec un ancien de la tribu des Mapuches du Chili. Comme je parle espagnol, j’ai servi d’interprète. Le Mapuche lui a dit : « Pourquoi ne parlons-nous pas de qui nous sommes en tant qu’Indiens ? » La réponse de Corbett a été de l’inviter, tôt le lendemain matin, à une cérémonie de fumigation de tabac, version iroquoise d’une célébration d’action de grâces. La nouvelle s’étant répandue, il y avait foule le lendemain. Il fit un discours magnifique et complet, exprimant son appréciation de la nature, plaçant l’être humain au centre du cercle constitué par la création et remerciant le monde souterrain, la Terre Mère et toute la création. Alors, il a dit : « Réunissons nos esprits dans une attitude de gratitude », puis il a jeté du tabac dans le feu et sa fumée a porté son discours au monde et à toute la création. Les Mapuches, les Mayas, les Hopis, les Maquiritaris, les Aymaras et les Quechuas, tous pouvait se reconnaître dans ce geste symbolique. Voilà, ont-ils dit. C’est pour cela que nous sommes ici. C’est cela qui fonde vraiment notre unité ; nous avons quelque chose de semblable à exprimer.

Question - Quelles sont les difficultés communes ?

M. Barreiro - Il y a eu l’adoption forcée d’une culture étrangère et la tentative de destruction des cultures autochtones. Les pensionnats où étaient placés les enfants étaient inspirés par l’idée : « tuer l’Indien pour sauver l’homme ». [Du début au milieu du XXe siècle, aux États-Unis, au Canada et en Australie, les enfants des tribus amérindiennes étaient ôtés à leurs parents et placés comme pensionnaires dans des écoles pour y recevoir une éducation de style occidental. On les empêchait de parler leur langue maternelle et, souvent, de voir leurs proches.] Cela a entraîné toute une pathologie sociale - pauvreté, alcoolisme - pire à certains endroits qu’à d’autres, mais partout présente et devant être combattue. Elle suscite beaucoup de dévouement de la part des travailleurs sociaux, des éducateurs et des soignants.

Lorsque les technologies modernes s’imposent très brutalement, il y a une perte certaine de l’autre culture. Parfois c’est intentionnel. C’était déjà le problème avec la mise en pension des très jeunes enfants. Il n’était pas admis qu’il puisse y avoir quelque chose dans ces enfants. On supposait que l’enfant était vide et qu’on allait verser la civilisation dans leur jeune cerveau afin de créer une nouvelle personne. Mais ça n’a jamais marché. Cela a généré des tas de pathologies sociales. On nous disait que tout ce que pensait notre peuple était faux. Vous ne pouviez pas prendre les vôtres comme modèle. Cela créait de graves dysfonctionnements dans l’esprit de ces enfants.

Mais là où les peuples ont été assez forts, lorsque la télévision par satellite, ou la voiture, entre autres, sont arrivées, il y a eu une bien meilleure capacité à s’y adapter. Au lieu de vous servir d’un arc et de flèches pour chasser, vous vous servez d’un fusil. Vous conduisez une voiture au lieu de monter sur un cheval, souvent sans abandonner celui-ci complètement. Il peut alors devenir un symbole culturel. Allez, par exemple, à la foire annuelle des Crows, au mois d’août. Vous y verrez un grand nombre d’Indiens des Plaines, dormant dans quelque 1.500 tipis, et un troupeau de cinq à huit mille chevaux. Défilés, rodéos, pow-wows, tout cela n’est pas pour les touristes, mais pour les tribus réunies. Le touriste est accueilli, mais il est secondaire. Le cheval est essentiel pour les Crows. Leur art est riche : la façon dont ils parent leurs chevaux, leurs ouvrages en perles. Ce sont-là de vrais peuples indiens. J’ai été sur les sommets de hautes montagnes du Guatemala où les Indiens quiches ont des choses semblables. Quand ils se réunissent dans leur propre cadre culturel, les gens tiennent à leurs vieilles traditions. Vous voyez cela dans tout le continent américain.

Question - Comment va votre propre tribu, les Tainos ?

M. Barreiro - Nous avons eu très tôt beaucoup de mariages avec des Espagnols et des Africains arrivés là comme esclaves. La population a fortement diminué du fait des guerres et des maladies. Mais nous avons été relativement isolés pendant des siècles en tant que guajiros, agriculteurs des montagnes et des plaines. De sorte qu’il y a une continuité des connaissances familiales qui sont largement indigènes. Cette culture familiale, les traditions médicinales, la connaissance des plantes, le mode de vie terrien, l’identification des esprits de la nature, tout cela est resté. Aujourd’hui, après 50 ans de régime socialiste, supposé complètement athée, il existe davantage d’éléments spirituels à Cuba que n’importe où ailleurs dans les Amériques. Il est étonnant de voir à quel point tout cela s’est maintenu et se manifeste aujourd’hui de multiples façons. C’est vrai aussi à Puerto Rico, en République dominicaine et, en termes de Tainos, aux Grandes Antilles, les grandes îles, mais beaucoup moins à la Jamaïque et à Haïti. Vous le voyez dans la façon dont sont bâties les maisons dans les campagnes, dans les cultures, dans la médecine à base de plantes, dans les prières et dans beaucoup d’autres choses.

Question - Quels sont aujourd’hui les principaux problèmes en Amérique latine et dans les Caraïbes ?

M. Barreiro - Les problèmes économiques sont en général très graves. Il y a eu une rupture. La modernité avec ses nouveaux moyens de communication et de transport, furieusement rapides, a pénétré ces communautés. La rupture la plus grave concerne l’agriculture locale. Je me souviens des marchés indiens du sud du Mexique et du Guatemala, au début des années 70 : même dans les zones montagneuses les plus reculées, on avait des marchés indiens où l’on trouvait en abondance au moins les produits agricoles locaux. Les gens pouvaient se nourrir.

La plupart du temps, les communautés autochtones ont un profond attachement au lieu. Lorsque l’on s’engage dans la voie de la déprédation de la forêt et de l’abandon de la production alimentaire locale, les gens commencent à émigrer. Il n’y a pas d’emplois. Quelqu’un arrive avec l’idée de planter des asperges pour les marchés des États-Unis, d’Europe, ou d’ailleurs, ce qui permettra de gagner de l’argent et de trouver des emplois d’ouvriers agricoles. Mais ce processus détruit la production alimentaire locale qui permet aux gens de se nourrir. Il débouche sur une production qui est vendue exclusivement à l’extérieur du lieu où vivent ces gens. Or, ceux-ci ne peuvent pas s’offrir des aliments en conserve venant d’ailleurs.

Les Amérindiens qui arrivent ici du Mexique, du Guatemala et du Honduras, sont des villageois qui n’auraient pas quitté leur région s’ils n’y avaient pas été contraints par la difficulté de la situation économique. Je simplifie un peu, mais, en gros, lorsque vous avez encore une solide agriculture locale, la culture traditionnelle reste forte, les mariages durent plus longtemps, les enfants grandissent sans qu’apparaissent les pathologies accompagnant la pauvreté et les gens vivent mieux. À partir de là, on peut éduquer les gens, et ils peuvent réaliser leur potentiel. La plupart réussiront à faire quelque chose sur place. Le rêve de la terre reste fort. Et c’est le rêve d’être capable de bâtir sa vie en lien direct avec celle-ci. D’une certaine façon, c’est ce que veut dire le terme « primitif ». On l’utilise dans un sens péjoratif, mais il signifie que les gens ont une relation primaire avec la terre. Ils savent la différence entre cet arbre-ci et cet arbre-là. Chacun a sa raison d’être. Ces gens ont un niveau de connaissances en écologie et géographie locales qui leur permet de réussir leur vie. C’est ce que la culture traditionnelle permettait : réussir sa vie. C’est comme cela que les gens s’en souviennent.

Question - Les peuples autochtones ont une relation spirituelle à la terre, qui est différente de la façon dont l’Occident voit les choses, n’est-ce pas ?

M. Barreiro - Il existe une différence de vision du monde et elle comporte deux éléments essentiels. Le premier est que, dans ce monde, tout a une résonnance spirituelle, même les choses que nous considérons comme mortes, inanimées, voire les choses fabriquées. La terre elle-même est vivante. C’est la source de la vie. Tout, sur cette terre, a un esprit communicatif qui peut être dormant ou éveillé. De sorte qu’on a là un principe transcendant de la philosophie autochtone.

Le second est que dans ce monde tout doit être révéré, qu’il s’agisse de la lune, d’un insecte ou d’un arbre. Aussi, bien sûr, les êtres humains. Dans les cérémonies traditionnelles, c’est de cela qu’il s’agit : action de grâces, gestes de gratitude. Et dans gratitude, il y a réciprocité. La réciprocité est la base du respect. Vous donnez et vous recevez. Le don suscite le don. Le respect engendre le respect. Et la réciprocité est étendue non seulement aux autres êtres humains, mais encore aux autres éléments du monde qui soutiennent nos vies, à ce que la Terre Mère nous donne. Nous travaillons avec elle. Le soleil participe. La pluie participe. Et la Terre Mère pourvoit aux besoins de ses enfants.

Question - Les liens au sein de la communauté tribale sont profonds, n’est-ce pas ?

M. Barreiro - Chez les peuples autochtones, on cherche toujours à savoir « où est sa place ». Les individus n’existent pas vraiment. Nous sommes des animaux sociaux ; nous sommes des êtres spirituels, liés à des communautés. C’est-là un élément essentiel. C’est pourquoi les entreprises ont souvent du mal dans les réserves. Le cousin Joe crée une station-service, mais il a beaucoup de parents pauvres. Il ne peut pas leur refuser un plein d’essence, de sorte que son affaire fait faillite. C’est une histoire vraie qui se répète souvent. Mais si vous lui donnez quelque chose aujourd’hui, le cousin revient deux semaines plus tard : il a eu la main heureuse à la chasse et il vous offre un quartier de son daim. Quand elle fonctionne correctement, cette réciprocité fait toujours partie de l’équation. Et vous apprenez toujours quelque chose. Il y aura toujours, bien sûr, celui qui cherche à profiter de la situation, mais il se fera une mauvaise réputation.

Question - Est-ce que des institutions telles que ce musée et d’autres organisations permettent un vrai dialogue et des partenariats ?

M. Barreiro - Nous avons ici ce musée construit dans le cadre de l’Institution Smithsonian. C’est un musée conçu et guidé par des Indiens qui signifie beaucoup pour les peuples autochtones de ce continent. Ils sont heureux qu’il y ait un musée amérindien ici, au milieu du Mall, à 400 mètres du Congrès des États-Unis. Une telle institution a une grande puissance. Il y a un élément de notre culture et de notre identité qui peut supplanter les problèmes qui gênent un vrai discours. Après tant de conflits et de haines, peut-être entrons-nous, pour ce pays et pour le monde entier, dans une nouvelle ère où nous trouverons une façon de nous en sortir dans les traditions autochtones de conclusion d’un pacte, d’une paix.

Je pense que si nous trouvons une bonne base pour l’établir, ce dialogue peut devenir central, essentiel pour le monde. Il ne s’agit pas seulement de l’Amérique : il y a des peuples autochtones partout dans le monde et de très anciennes cultures qui ont conservé de forts éléments de leurs racines tout en développant leur propre modèle de civilisation. Ce sont comme les anciens de la famille humaine. Les gens de Wall Street ne sont pas des anciens ; ce sont des enfants qui s’adonnent à une activité qui leur met des œillères. La vie est bien plus large que cela. Je l’affirme parce que je me souviens avoir marché dans des lieux perdus extrêmement démunis où j’ai vu, dans une hutte, une vieille femme, un vieil homme, impressionnants par leurs connaissances et par leur niveau d’intelligence et de compétence humaine. Eux aussi sont de vrais maîtres. Je les reconnais pour mes maîtres. Et il y a des gens comme ça qui sont aussi professeurs - ce n’est pas comme si l’éducation vous retirait cette qualité. En définitive, je crois que c’est le discours vers lequel nous nous acheminons.

À l’occasion de la création de ce musée, des mécanismes de coopération se sont développés. Au cours d’un processus qui a duré environ 30 ans, tant au niveau des Nations unies qu’à celui des États-Unis, la création de réseaux a été le bien le plus précieux pour les autochtones : des communautés très éloignées ont envoyé deux ou trois personnes qui à New York, qui à Genève, qui à Washington. Ce faisant, ils ont rencontré des juristes spécialisés dans la défense des droits de l’homme. Ils se sont rencontrés et ont rencontré des fondateurs, des militants en faveur de la protection de l’environnement et du respect des droits de l’homme, des gens ayant de saines idées économiques, des responsables d’organisations éducatives. De ces multiples rencontres a surgi une formidable énergie de partenariat. La coopération du public américain, lui-même, est aussi très importante. Les tribus n’auraient pas survécu sans le fort soutien du public américain qui a gardé de la compassion pour ce qui est arrivé aux Amérindiens et une certaine intelligence de ce qui s’est passé. Aujourd’hui, il y a toute une série de partenaires actifs et de partenaires potentiels. Nous espérons que le musée sera un carrefour de discussion mondiale et de discours autochtones. Les peuples indiens en ont besoin et le monde en a encore plus besoin.

José Barreiro a accordé cet entretien à Lea Terhune, directrice de la rédaction de ce numéro d’ eJournal USA.

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

 

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