24 juillet 2009
Joseph Bruchac
Inspiré par son héritage indien abenaki, Joseph Bruchac a choisi de devenir un conteur autochtone et de consacrer sa vie à faire découvrir les traditions de diverses tribus amérindiennes. Les Abenakis sont l’une des cinq tribus qui formaient la confédération wabanaki, dans le nord-est de l’Amérique du Nord. Joseph Bruchac est l’auteur de plus de soixante-dix livres pour adultes et pour enfants (recueils de poèmes, œuvres d’imagination, ouvrages documentaires), lesquels lui ont valu de nombreux prix littéraires, dont l’American Book Award, le Children’s Book Award décerné par la revue Scientific American, le Cherokee Nation Prose Award et le prix Hope S. Dean du Livre pour Enfants. Joseph Bruchac est le fondateur du centre littéraire Greenfield Review. Il a démontré ses talents de conteur un peu partout aux États-Unis et à l’étranger.
Beauty before me I walk
beauty below me I walk
beauty all around me I walk
in beauty all is restored
in beauty all is made whole…
[La beauté devant moi, je marche
La beauté sous mes pieds, je marche
La beauté autour de moi, je marche
Dans la beauté tout est restauré
Dans la beauté tout est complet]
- Extrait de « Nightway », chant d’un Diné(guérisseur)
« Tous les matins, quand je me lève pour aller boire au robinet, je n’oublie jamais de remercier l’eau. » Voilà ce que m’a dit, il y a trente ans, Dewasentah, une mère du clan Onondaga, qui ne perdait jamais l’occasion de me rappeler le lien sacré qui existe entre toutes les choses et la responsabilité qu’ont les êtres humains d’en prendre conscience.
L’une des manières dont cette relation s’exprime dans la vie américaine, c’est à travers ce que les Européens appellent le « cérémonial ». Selon la définition du dictionnaire, un cérémonial est un acte ou une série d’actes réglés qui sont exécutés de manière solennelle dans le respect d’une procédure rituelle ou tribale. Sans disputer la véracité de cette définition, on peut ajouter que, pour les Amérindiens, le cérémonial est la vie elle-même. Tom Porter, un sage Mohawk, m’a dit que nous avons beaucoup de cérémonies parce que l’homme a la mémoire courte. Si seulement nous pensions à exprimer nos remerciements chaque jour et à nous comporter de manière reconnaissante et respectueuse, cela suffirait. Mais à chaque fois que nous oublions de le faire, nous avons besoin qu’on nous donne davantage d’actes cérémoniaux à accomplir au nom du devoir de mémoire.
Les pratiques cérémoniales amérindiennes vont du simple, telle que l’offre de tabac accompagnée d’une prière, au complexe, à l’image des traditions médicinales des Dinés. Ces traditions, dites ways [voies], sont associées à un chanteur de rites guérisseurs, ou hataalii, qui a consacré des années à la mémorisation des paroles et du protocole de chacune, avec sa finalité qui lui est propre. La plus courante, la Blessingway [voie du sacrement], est souvent invoquée pour restaurer l’équilibre physique et spirituel d’un individu. Une autre, dite Enemyway [voie de l’ennemi], s’impose lorsqu’un Diné a été touché par un ennemi au cours d’une bataille, ce qui provoque un déséquilibre spirituel. Pour assurer une guérison, il faut faire un dessin sur le sol à l’aide de grains de sable colorés et de morceaux d’écorce broyés. La peinture sèche qui est réalisée est un mandala qui dépeint une scène du récit de la création, peut-être la victoire des Jumeaux Héros sur un monstre. La personne qu’il faut guérir est assise sur le dessin tandis que le hataalii fait l’incantation correspondant au mal qui l’assaille. Cette procédure s’étale parfois sur plusieurs jours. Beaucoup de gens sont invités à y assister parce que la présence d’individus désireux d’apporter leur soutien exerce un effet positif.
Même les événements qui ne sont à première vue que des amusements font souvent partie des pratiques cérémoniales amérindiennes. Tel est le cas du sport amérindien qu’on appelle aujourd’hui la crosse. Connu sous le nom de Tewaarathon en langue mohawk, c’est « Le Grand Jeu » ou « le Jeu du Créateur ». Il était pratiqué sur un terrain qui pouvait avoir des kilomètres de long, et tous les habitants d’un village, voire de plusieurs, pouvaient y participer. Les jeux de ce genre visaient en général à promouvoir la guérison de la personne à qui ils étaient dédiés. Quand le prophète iroquois Handsome Lake tomba malade lors de sa dernière visite à la nation Onondaga, en 1815, une partie de crosse fut immédiatement organisée pour tenter de redonner de la vitalité à ce sage qui était à l’article de la mort. (Il ne fut pas guéri, mais il fut sensible à l’hommage qui lui était rendu et tint ces propos : « Je vais bientôt gagner ma nouvelle demeure. Bientôt je m’avancerai dans le nouveau monde car il y a un chemin direct qui m’y conduit. »)
Certaines des cérémonies amérindiennes parmi les mieux connues ont été sensationnalisées ou interprétées de travers. Les anthropologues qui décrivent les cérémonies du potlatch, couramment pratiquées parmi de nombreuses populations amérindiennes, les assimilent à « un combat à coups de richesses » ; lors de ces cérémonies, un membre important de la communauté essaie de dominer son rival en offrant, ou en détruisant, de vastes quantités de possessions personnelles. Alarmés à la vue de ce qu’ils percevaient comme du gâchis, le gouvernement canadien et le Bureau des Affaires indiennes des États-Unis avaient interdit les potlatchs pendant la plus grande partie du vingtième siècle. Manifestation certes ostentatoire et destinée à affirmer ou à restaurer un prestige personnel, le potlatch représente plus que ce qu’y voyaient les Européens. Cette institution tire son nom du mot patshatl en langue Nootka qui signifie « don ». On pourrait dire que l’accumulation de richesses est une norme sociale désirable dans la société américaine, alors qu’en fait c’est le contraire qui est vrai dans les cultures amérindiennes. Sitting Bull, le grand chef Lakota, dit un jour que son peuple l’aimait précisément parce qu’il était pauvre.
La tradition du don dans le cadre d’une cérémonie visant à exprimer sa reconnaissance en faisant montre d’une grande générosité est un phénomène largement répandu parmi toutes les populations indiennes d’Amérique du Nord. Je connais une famille cheyenne, au Montana, qui avait promis de faire un don généreux si le fils rentrait sain et sauf du Viêt-Nam. Tout le temps que dura son absence, les membres de sa famille accumulèrent d’énormes quantités de choses à distribuer (des couvertures, des boîtes de conserve, etc.). Quand le fils revint sain et sauf, ils procédèrent à la distribution de ces biens. En fait, ils étaient tellement heureux qu’ils firent don en plus de leur réfrigérateur, de leur téléviseur, de leur tourne-disque, de leur radio, de leur camionnette et de tous leurs vêtements. Pour finir, ils renoncèrent au titre de propriété de leur maison. Ils montraient ainsi non seulement la force de leur amour pour leur fils, mais aussi leur reconnaissance envers Maheo, le Grand Mystère. Ils devinrent célèbres dans leur communauté. Bien que pauvres, ils étaient riches aux yeux de leur peuple.
Dans le meilleur des cas, un potlatch était une façon de redistribuer des richesses matérielles au lieu de les laisser entre les mains d’un petit nombre de personnes. Vers la fin des années 1800, les potlatchs fournissaient l’occasion non pas de faire don de couvertures et d’autres biens, mais de les brûler, apparemment en raison de l’afflux de marchandises européennes et du potentiel d’accumulation de richesses excessives de la part de ceux qui négociaient avec les Blancs. Aujourd’hui, le potlatch a retrouvé sa place originale dans beaucoup de nations tribales du Nord-Ouest, celle d’une cérémonie dont le but est d’exprimer sa reconnaissance et de se faire honorer en faisant des dons.
Un cérémonial nous rappelle, à travers des chants, des contes, des danses et des costumes, à travers un comportement et des sacrifices rituels aussi, que nous ne faisons qu’un avec le monde qui nous entoure. Être en équilibre avec nous-mêmes et avec le monde, voilà la manière d’être, la manière voulue et naturelle. Par le biais d’un cérémonial, nous pouvons prendre conscience de cet équilibre et le rétablir.
Our Stories Remember, de Joseph Bruchac. Copyright ©2003, Fulcrum Publishing.
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