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24 juillet 2009

L’univers des esprits

 
Portrait du vieil homme portant des lunettes et un pull, la main posée sur un tronc d’arbre (AP Images/The Denver Post/Cyrus McCrimmon)
Vine Deloria Junior était un historien et un commentateur influent du siècle dernier, du groupe Dakota des Sioux de Standing Rock.

Vine Deloria Jr.

 

Vine Deloria Junior (1933-2005) est considéré par beaucoup comme le meilleur expert du siècle dernier dans le domaine de la culture des indiens d’Amérique. Originaire de Standing Rock et appartenant au peuple sioux du Dakota, ses travaux de recherche, ses publications et ses enseignements continuent d’influencer non seulement les Amérindiens, mais l’ensemble des Américains. Ses ouvrages souvent provocateurs sur l’histoire, le droit, la religion et les sciences politiques ont aidé à changer les attitudes vis-à-vis de son peuple et à promouvoir les droits de celui-ci. Après le succès de son premier livre Custer Died for Your Sins (publié en français sous le titre de Peau-Rouge), Vine Deloria rédigera de nombreux ouvrages visant à rendre sa juste place à la culture indienne. Il sera également invité à présenter ses vues sur la gestion des affaires indiennes au Congrès des États-Unis. Membre du corps professoral des universités du Colorado et de l’Arizona, il était connu pour son sens de l’humour et de la répartie. C’est ainsi qu’il déclarera : « Lorsqu’un anthropologue demanda à un indien comment son peuple appelait l’Amérique avant l’arrivée de l’homme blanc, celui-ci répondit simplement « chez nous. »

Extrait de God is red [Dieu est rouge]

Mon père, lorsque je n’étais qu’enfant et que je l’accompagnais dans ses voyages au Dakota du Sud, me montrait souvent des buttes, des canyons, des gués et d’anciennes pistes, dont il me racontait l’histoire. C’était avant la construction des autoroutes, lorsque les routes n’étaient souvent que deux sillons creusés dans le sol le long d’une clôture. Je pouvais observer les paysages à ma guise et en graver pour toujours les contours dans ma mémoire, avivée par la proximité des lieux et les histoires que j’apprenais. Mon père pouvait se rappeler de détails que le reste du monde avait oubliés ou n’avait jamais connus. Il pouvait identifier les buttes où se déroulaient les cérémonies spirituelles initiatiques que nous appelons la recherche de visions. Il savait où se trouvait la colline où une femme vivait avec des loups, près de Standing Rock. Il connaissait les gués cachés le long des rives du Missouri. C’est là que notre peuple traversait le fleuve. Et il savait où Jack Sully, indien par mariage et voleur de bétail par profession, avait échappé à un groupe d’hommes lancé à sa poursuite.

J’ai appris à vénérer ces lieux et j’ai moi aussi raconté leur histoire du mieux que j’ai pu, bien que mes visites aient été peu fréquentes et espacées. J’ai toujours pensé que les lieux où l’histoire du passage de l’homme nous revient en mémoire acquièrent un caractère presque sacré, qu’ils ne pourraient acquérir autrement. J’ai fini par comprendre que tous les endroits que nous considérons comme sacrés ne le sont pas pour la même raison. Certains sites sont sacrés par eux-mêmes. D’autres le deviennent parce qu’ils ont été chéris par des générations d’individus, dont ils constituent une page de l’histoire et qu’ils vénèrent parce qu’ils font totalement partie de leur être. Il n’est donc pas surprenant que le renouveau du mouvement contestataire des indiens d’Amérique, dont le succès a été démontré par l’enthousiasme de tant de jeunes, ait consacré une partie importante de son énergie à la restauration des lieux sacrés et au renouveau des cérémonies sur ces sites.

C’est en écrivant mon livre God is red et en pensant aux anciens que j’avais observés lorsque j’étais enfant, à la sincérité de leur croyance, à leur humilité et à leur réticence à répondre trop rapidement aux questions importantes, que j’ai commencé à mieux apprécier nos traditions religieuses. Depuis lors, j’ai compris progressivement que les histoires qui nous ont été racontées doivent, lorsque c’est possible, être acceptées comme un véritable témoignage ; que les secrets de nos ancêtres et leur conscience profonde de la complexité de notre univers sont le fruit de leur vécu, et que nous pouvons revendiquer à nouveau une partie de leurs croyances et de leurs expériences.

Black Elk [Élan Noir, guide spirituel du clan oglala de la tribu des Lakotas] a vu lors de ses visions des gens qui participaient à toutes sortes de rites différents ; nous admettons sans réticence qu’il existe d’autres traditions que les nôtres, chacune marquée par ses propres cérémonies. Le sacré n’appartient donc à aucun groupe particulier. Cependant, l’étude des traditions tribales montre que les voies empruntées par les Indiens vers le Grand Mystère de la vie étaient en général simples et gratifiantes. Quelle que soit la tribu examinée, ou presque, on découvre une série d’histoires qui racontent comment les gens mettaient les pouvoirs spirituels au service de la vie, et que ces pouvoirs étaient presque toujours exercés dans un lieu sacré où l’expérience n’était pas définie par le temps et l’espace.

God Is Red : A Native View of Religion Copyright ©1972, Fulcrum Publishing. Tous droits réservés.

Extrait de The World We Used to Live In [Le Monde dans lequel nous vivions]

Chaque tribu indienne dispose d’un héritage spirituel qui la distingue des autres peuples. Dans le passé, la plupart des tribus avaient conscience de leur relation très particulière avec le monde et ses créatures. C’est la raison pour laquelle elles se décrivaient comme « les gens » ou » « les gens d’origine ». Se considérant comme uniques, elles suivaient de manière rigoureuse les commandements des esprits, tels qu’elles les avaient vécus depuis des générations, tout en reconnaissant que les autres gens disposaient des mêmes droits et des mêmes privilèges qu’elles-mêmes. Ainsi, l’idée de se quereller à propos des traditions qu’ils observaient ne pouvait sembler qu’absurde. À la différence des luttes féroces pour le contrôle des territoires de chasse ou de pêche, ou des actes de vengeance, les guerres de religion étaient inconcevables. Les seules rivalités liées aux croyances et pratiques spirituelles se limitaient à la recherche de « médecines », ou pouvoirs, capables de neutraliser les médecines et les pouvoirs des autres tribus.

Les tribus avaient en commun de nombreuses formes d’expression spirituelle. Nombre d’entre elles pratiquaient la dance du soleil, la hutte de méditation, la recherche des visions, la hutte de sudation, l’utilisation des pierres sacrées et d’autres rites variant légèrement, mais trouvant tous leur origine dans le passé. De manière assez systématique, certains oiseaux et d’autres animaux étaient réputés aider les gens. L’ours, le loup, l’aigle, le bison et le serpent partageaient leurs pouvoirs avec les membres de nombreuses tribus. Ils avaient des fonctions souvent similaires : soigner, prédire l’avenir, protéger du danger.

Durant toute mon enfance à Bennett, dans le Dakota du Sud, on m’a raconté les histoires des jours anciens. J’ai parfois été informé des choses mystérieuses que faisaient nos chefs spirituels. Je n’ai jamais mis en doute la véracité de ces histoires, que ce soit de manière spirituelle ou rationnelle. J’ai toujours prêté une grande attention aux histoires racontées par les autres et il m’est arrivé d’être le témoin d’événements où se manifestaient des pouvoirs spirituels étonnants. Nos ancêtres invoquaient les esprits pour demander leur aide sur un plan très pratique, qu’il s’agisse de trouver du gibier, de prédire l’avenir, de révéler les pouvoirs des médecines, de prodiguer des soins, de converser avec d’autres créatures, de trouver des objets perdus ou de changer le cours des événements grâce à leurs relations avec les autres esprits supérieurs qui contrôlent les vents, les nuages, les montagnes, le tonnerre et les autres phénomènes naturels. Sachant que la superstition est peu répandue au sein des tribus indiennes, j’ai toujours considéré ces récits comme l’expression véridique d’événements du passé. Dans la plupart des cas, les guérisseurs agissaient et prédisaient l’avenir devant des assemblées où les sceptiques pouvaient dire « Montre moi» bien avant que l’État du Missouri ne s’approprie ce slogan.

 

The World We Used to Live In : Remembering the Powers of the Medicine Men, Copyright ©2006, Fulcrum Publishing. Tous droits réservés.

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