24 juillet 2009

Akira Y. Yamamoto
Né au Japon, Akira Y. Yamamoto a consacré sa longue carrière à la préservation des langues et des cultures autochtones en péril. Actuellement professeur d’anthropologie et de linguistique à l’université du Kansas, il a travaillé avec des communautés linguistiques du monde entier. Il a présidé le Comité de préservation des langues en danger de la Linguistic Society of America. Auteur prolifique, il a écrit des ouvrages sur les langues hualapai et kickapoo et sur le haïku.
Natalia Sangama, une grand-mère chamicuro, tint ces propos en 1999 :
Je rêve en chamicuro,
mais mes rêves, je ne peux les raconter
à personne,
parce que plus personne
ne parle chamicuro.
On se sent seul quand il n’y a plus que soi.
Le chamicuro (ou chamekolo) est une langue parlée à Lagunas, au Pérou. Selon l’Atlas des langues en danger dans le monde que publie l’ l’UNESCO, il n’y a plus que huit personnes qui la parlent et sa survie est gravement compromise. La revue Ethnologue 2005 présente comme suit la distribution des langues dans le monde :
Trois cent quarante-sept langues ont plus d’un million de locuteurs, mais 95 % de celles qui sont parlées à travers le monde le sont par beaucoup moins de gens.
Des langues disparaissent dans le monde entier
L’Atlas de l’UNESCO des langues du monde menacées de disparition (ci-après dénommé l’Atlas) recense 2.279 langues en péril à des degrés divers : 538 sont moribondes, ses locuteurs les plus jeunes étant des personnes âgées et les interactions linguistiques dans chacune étant peu fréquentes, voire rares. Nous devons donc supposer que ces 538 langues auront disparu dans quelques années, quand leurs locuteurs se seront éteints.
Des langues disparaissent quand les gens cessent de parler leur langue d’origine et qu’ils commencent à en pratiquer une autre, souvent celle de la communauté politique, économique, militaire ou religieuse dominante.
Outre les catastrophes humaines et naturelles, les principales raisons de la disparition de langues sont les suivantes :
• Les enfants ne sont pas scolarisés dans leur langue d’origine, ce qui fait qu’ils ne la maîtrisent pas entièrement.
• Les mass media, les divertissements et les autres produits culturels sont tous dans les langues dominantes.
• Les langues dominantes sont relativement prestigieuses, alors que les langues d’origine sont moins bien considérées.
• L’urbanisation, la migration et la mobilité liée à l’emploi entraînent la désintégration des communautés linguistiques.
• Le marché du travail exige la connaissance de la langue dominante au détriment des langues d’origine.
• Le multilinguisme n’est pas encouragé, et le monolinguisme dans la langue dominante est jugé suffisant et désirable.
• L’existence d’une langue dominante est désirable pour les États (une nation, une langue) et pour les individus, ce qui entretient l’idée que les enfants doivent choisir entre l’apprentissage de leur langue d’origine ou celui de la langue dominante.
Au nombre des forces externes qui affectent une communauté linguistique figurent les mesures prises par les gouvernements. Les politiques qui ne protègent pas suffisamment les droits linguistiques peuvent obliger les individus d’une communauté à abandonner leur langue d’origine. Les politiques de soutien encouragent ces derniers à conserver et à promouvoir leur langue. Le document de l’UNESCO intitulé « Vitalité et disparition des langues » récapitule les attitudes des gouvernements et leurs effets, lesquels recouvrent toute une gamme, depuis l’adoption de politiques qui valorisent la diversité linguistique et qui confèrent une protection juridique à diverses langues jusqu’à l’adoption de mesures qui encouragent l’assimilation passive, active ou forcée de la langue dominante.
Les facteurs externes de cette nature influencent les idées que les locuteurs de la langue autochtone se font sur la valeur et le rôle de leur langue. Selon l’étude de l’UNESCO, les membres d’une communauté linguistique ne restent généralement pas neutres vis-à-vis de leur langue : « Ils peuvent la juger essentielle pour leur communauté et leur identité, et font alors en sorte de la protéger. Ils peuvent en avoir l’usage sans la promouvoir pour autant. Ils peuvent en avoir honte, auquel cas ils ne cherchent pas à la promouvoir, ou ils la jugent préjudiciable et en évitent sciemment l’usage. »
Le point sur l’action des nations
À travers le monde, les communautés linguistiques autochtones sont confrontées à la disparition rapide de leurs langues ancestrales. Cette crise est à l’origine de démarches entreprises au niveau tant des collectivités que des gouvernements dans le but de documenter et de revitaliser les langues. Bien qu’il soit trop tôt pour assister à la promotion et à la revitalisation des langues indigènes à un degré notable, le fait est que les efforts en ce sens ont le vent en poupe.
Le Canada compte environ 600 communautés des Premières nations, 50 communautés inuites et 80 communautés métisses, ce qui représente à peu près 3 % de la population canadienne totale. (Par « Premières nations », on entend les tribus canadiennes autochtones qui ne sont ni des Inuits - les peuples autochtones de l’Arctique -, ni des Métis, les descendants des peuples autochtones qui ont épousé des Européens.) L’Atlas recense 86 langues indigènes en danger, dont trois seulement, le cree, l’inuktitut et l’anishinaabe, devraient non seulement se maintenir, mais aussi se développer. En 1998, le gouvernement a mis en place l’Initiative en faveur des langues autochtones, laquelle appuie les projets communautaires visant à la préservation des langues indigènes. Une Journée nationale des langues aborigènes a été déclarée en 1989. En 2008, le premier ministre canadien, M. Stephen Harper, a présenté ses excuses aux Premières nations et aux peuples inuits pour les mauvais traitements infligés aux enfants autochtones dans les pensionnats où ils avaient été inscrits de force après avoir été retirés de la garde de leur famille.
En Australie, l’Atlas repère 102 langues autochtones en danger. À l’heure actuelle, la situation a atteint un stade critique puisque la plupart de leurs locuteurs sont des personnes âgées et que ces langues ne sont pratiquement plus, voire plus du tout, transmises aux nouvelles générations. La Nouvelle-Galles du Sud a adopté une politique relative à l’enseignement autochtone qui prône le maintien, la revitalisation et la reprise des langues indigènes. Son message est renforcé par la Déclaration d’engagement vis-à-vis des autochtones qu’a adoptée le gouvernement de cet État, laquelle affirme ceci : « Une langue est une composante importante de l’héritage et de l’identité culturels... L’importance de l’apprentissage des langues autochtones est reconnue comme formant une partie vitale du vécu des élèves autochtones. » En 2008, le premier ministre, M. Kevin Rudd, a offert des excuses officielles aux Aborigènes pour les injustices que le gouvernement a commises à leur égard par le passé.

On estime à environ 24.000 le nombre d’Ainus autochtones encore présents à Hokkaïdo, l’île située à l’extrémité nord de l’archipel japonais, mais ils pourraient être plus nombreux si on inclut ceux qui refusent de révéler leur identité ethnique de crainte de faire l’objet de discrimination. Il pourrait y avoir une quarantaine de personnes qui parlent couramment l’ainu et un nombre croissant de personnes qui l’apprennent à titre de deuxième langue. En 1869, après la restauration du gouvernement Meiji, le peuple ainu a commencé à faire l’objet d’une assimilation forcée quand le gouvernement a établi une commission, la Kaitakushi (la Commission du développement), chargée de gouverner et de développer l’île d’Hokkaïdo. L’encouragement du japonais par le gouvernement a entraîné le déclin rapide de la langue ainu. En juin 2008, la diète japonaise a adopté une résolution sans précédent dans laquelle elle prend acte des difficultés du peuple ainu, ce qui a eu pour effet de renforcer les efforts des groupes communautaires axés sur la revitalisation linguistique et culturelle de ce peuple.
Le Mexique est un pays multiculturel et multilingue dans lequel 144 langues indigènes seraient menacées de disparition. En 2001, les droits et les communautés des peuples autochtones ont été reconnus dans la constitution mexicaine. En 2003, la Loi générale pour les droits linguistiques des peuples autochtones a été publiée sous la forme d’un décret. Les organisations autochtones locales œuvrent en étroite collaboration avec des linguistes dans le cadre de la documentation et de la revitalisation de ces langues. Un mouvement d’alphabétisation gagne du terrain parmi diverses communautés linguistiques autochtones.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée est le pays dans lequel la diversité linguistique est la plus riche au monde, 823 langues vivantes étant parlées par une population forte de 5,2 millions d’habitants (recensement 2000). De 1870 jusque dans les années 1950, la majorité des écoles de ce pays étaient établies par des missions. L’enseignement y était dispensé dans les langues vernaculaires. La pratique exclusive de l’anglais fut imposée dans les années 1950, mais cette politique fut modifiée après l’indépendance, en 1975. De 1979 à 1995, des programmes de prématernelle en langues vernaculaires firent leur apparition et se répandirent de manière informelle et, en 1995 le gouvernement imposa l’inclusion d’un enseignement dans les langues vernaculaires pendant les premières années de la scolarité, l’usage de l’anglais comme langue d’enseignement devant se faire progressivement.
Le Venezuela recense 34 langues indigènes en danger. La constitution actuelle, adoptée en 1999, stipule que l’espagnol et les langues autochtones sont les langues officielles du pays. Des linguistes mènent des travaux intenses en collaboration avec les communautés autochtones en vue de documenter et de revitaliser leurs langues.
Les langues indigènes aux États-Unis
À l’époque du premier contact avec les Européens, 300 langues indigènes classées dans plus d’une cinquantaine de familles linguistiques auraient été parlées en Amérique du Nord. La première grande classification des langues amérindiennes, que l’on doit à John Wesley Powell (1891), avait répertorié 58 familles linguistiques. Selon l’Atlas, avant 1950, on comptait 192 langues aux États-Unis et 53 ont disparu depuis, ce qui en laisse 139 comptant au moins un locuteur. Onze langues sont classées « précaires », ce qui signifie que la plupart des enfants parlent la langue autochtone de leur famille, mais dans des domaines restreints, par exemple uniquement à la maison. Vingt-cinq sont « en danger », ce qui signifie que les langues ne sont plus enseignées comme langues maternelles. Trente-deux sont « sérieusement en danger », c’est-à-dire qu’elles sont parlées principalement par les générations plus âgées. Soixante-et-onze sont dites « moribondes » parce que leurs locuteurs les plus jeunes sont des personnes âgées.
Aux États-Unis, toutes les langues autochtones sont en danger. En Alaska, où l’on dénombrait à une certaine époque 21 langues comptant plus d’un locuteur, l’eyak a vu son dernier locuteur s’éteindre en 2008. L’État qui connaît la plus grande diversité linguistique est la Californie. Sur les cinquante-huit familles de langues repérées par John Powell, vingt-deux étaient parlées en Californie. Ce sont les langues californiennes qui ont été les plus touchées, mais elles continuent de représenter des familles très diverses. Près de la moitié des langues amérindiennes de cet État ont disparu depuis les années 1950, et il n’en reste plus que trente qui comptent au moins un locuteur.
Les efforts de préservation linguistique aux États-Unis
Des spécialistes, des responsables locaux et des membres de communautés amérindiennes agissant à titre individuel continuent de sensibiliser leurs populations, les décideurs et le public au déclin rapide des langues autochtones. Le président de la nation ojibwé, Floyd Jourdain Jr., a récemment déclaré aux membres de sa tribu de Red Lake : « Notre langue ojibwé est officiellement en état de crise... Nous estimons que trois cents personnes au plus dans notre tribu la parlent couramment. Notre tribu compte officiellement 9.397 membres. » (The Bemidji Pioneer, 6 avril 2009).
La dernière personne qui parlait eyak, Mary Smith, et qui s’est éteinte en janvier 2008, avait lancé cet appel : « C’est triste d’être la dernière personne à parler sa langue. Je vous en prie, reprenez votre langue et apprenez-la pour ne pas être seul, comme moi. » (Kodiak Daily Mirror, 20 août 2006).
Depuis les années 1970, des individus et des communautés de langues ont mis en place des programmes de revitalisation de leur héritage linguistique dans les foyers, les communautés et les écoles. Comme les communautés sont diverses, les programmes de langue le sont eux aussi. Certains « ravivent » des langues qui ne sont plus parlées depuis des dizaines d’années, en s’appuyant sur la documentation disponible ; d’autres misent sur une formation individuelle, en particulier lorsque les derniers locuteurs sont âgés ; d’autres encore réintroduisent les langues parmi les écoliers et leurs parents ; certains programmes s’insèrent dans des initiatives en faveur des langues d’origine tandis qu’un bon nombre d’autres concernent l’enseignement des langues en tant que matières scolaires. Les programmes ciblent les apprenants de tous âges.
En 1998, des responsables amérindiens, des membres des communautés linguistiques et des linguistes ont participé à une conférence sur la question des langues amérindiennes (NALI, Native American Language Issue) qui s’est tenue à Tempe, en Arizona. À cette occasion, des résolutions sur les droits linguistiques ont été rédigées, discutées et adoptées par les participants. Elles ont été communiquées à la commission sénatoriale des affaires indiennes. Cette intervention est à l’origine de l’adoption de la loi de 1990 sur les langues amérindiennes, laquelle aborde officiellement les droits fondamentaux des peuples amérindiens en faisant ressortir le caractère unique de leurs cultures et de leurs langues ainsi que la responsabilité qui incombe au gouvernement d’œuvrer à leur préservation de concert avec les Amérindiens. Elle reconnaît que les langues traditionnelles font partie intégrante des cultures et des identités amérindiennes à travers lesquelles se transmettent la littérature, la religion et les autres valeurs nécessaires à la survie de leur intégrité culturelle et politique. Elle reconnaît en outre qu’une langue constitue un moyen direct et puissant de promotion de la communication internationale par les gens qui la partagent. Depuis l’adoption de cette loi, les communautés linguistiques motivées bénéficient d’un appui juridique et financier, encore que les aides soient modestes. La Linguistic Society of America (LSA) a joué un rôle de fer de lance dans les campagnes axées sur la documentation, la revitalisation et la sensibilisation du public.
Où sommes-nous et où allons-nous ?
Ces dernières années, nous avons assisté à une évolution progressive des attitudes face au bilinguisme : on dénote une certaine appréciation de l’éducation bilingue, voire son encouragement. Les changements les plus notables s’observent au sein des communautés amérindiennes. La honte des langues d’origine cède la place à la fierté. Les jeunes s’intéressent vivement à la revitalisation des langues, et le nombre de programmes linguistiques est en progression.
Au niveau institutionnel, les efforts visant à promouvoir l’enseignement des langues amérindiennes sont de plus en plus vigoureux.
Diverses organisations, tel l’Institut des langues indigènes, appuient les communautés linguistiques et les individus qui s’efforcent de documenter et de revitaliser des langues. Leurs efforts sont soutenus par des dons et un appui technique de la part d’organisations gouvernementales, non gouvernementales et internationales (consulter la Liste des ressources supplémentaires pour de plus amples renseignements).
Toutes les langues sont précieuses. Avec une langue, les individus forment un groupe. Avec une langue, les êtres humains créent un monde dans lequel ils établissent, nourrissent et entretiennent leur relation avec l’environnement. Quand on perd une langue, on perd une conception du monde, une identité unique et un réservoir de connaissances. La diversité et les droits de l’homme sont eux aussi perdants.
Laissons la parole à un ancien de la tribu navajo :
Si tu n’ouvres pas les yeux,
le ciel n’existe pas.
Si tu n’écoutes pas,
les ancêtres n’existent pas.
Si tu ne respires pas,
l’air n’existe pas.
Si tu ne marches pas,
la terre n’existe pas.
Si tu ne parles pas,
le monde n’existe pas.
(Paraphrase par Akira Yamamoto de propos tenus par un sage navajo lors d’une émission télévisée diffusée sur PBS intitulée Tribal Wisdom and the Modern World (Millenium Series).
Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les opinions du gouvernement des États-Unis.