20 juillet 2009

Angayuqaq Oscar Kawagley
Angayuqaq Oscar Kawagley est professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université de l'Alaska à Fairbanks. Né en Alaska dans une famille inuit de la tribu Yupik, M. Kawagley a été recueilli par sa grand-mère lorsqu'il avait deux ans, après le décès de ses parents. Elle ne parlait que le langage des Yupiks, qui fut donc sa première langue. La culture tribale fut également sa première culture. Les Yupiks font partie des tribus arctiques rassemblées sous le terme d’Inuits. M. Kawagley a exercé les fonctions de directeur de plusieurs organisations sans but lucratif consacrées aux sciences, à l'éducation et à la santé. Il est membre du groupe de travail des Indiens d’Amérique et des Inuits d’Alaska sur le changement climatique, formé sous les auspices de l’université d’Haskell.
Il n’y a pas si longtemps, j’ai regardé un programme télévisé intitulé « L’Alaska vous appartient ». Ma première réaction a été que cette déclaration devait être motivée par des considérations politiques ou économiques. Mais plus j’y ai réfléchi, plus ce titre m'a paru peu conforme à ma vision du monde. Comment peut-on prétendre que l'Alaska appartienne à qui que ce soit ? Mes traditions ancestrales enseignent que c'est nous qui appartenons à la terre ! C'est ainsi qu'a commencé ma réflexion sur le schisme entre ma vision yupik du monde et celle de la civilisation dominante.
Mon pays est le pays du froid. C’est Mamterilleq (désormais connu sous le nom de Bethel, Alaska) qui m’a fait ce que je suis. Le froid a créé mon langage, ma vision du monde, ma culture et nos technologies. Aujourd’hui, le froid disparaît à un rythme accéléré et le paysage se modifie. Ce bouleversement du paysage désoriente les Yupiks et les autres peuples indigènes. Certains des comportements de Mère Nature n’ont plus de sens, car ils ne sont plus synchronisés avec les cycles de la flore et de la faune.
Les Yupiks de ma tribu du fleuve Kuskokwim avaient l’habitude d'examiner le feuillage des aulnes pour savoir quand les éperlans allaient remonter la rivière. Les arbres nous disaient quand installer nos filets. Au printemps, l’éclosion des bourgeons des aulnes nous indiquait que les saumons allaient arriver. Tout fonctionnait ainsi. Mais ces indicateurs ne sont plus fiables quand le printemps arrive deux à quatre semaines plus tôt que d'habitude ! Et il ne s’agit là que d’un exemple des changements qui affectent notre delta au confluent du Yukon et du Kuskokwim.
Paysage et identité
Autrefois, le paysage formait notre façon de penser, qui elle-même façonnait notre identité. J’ai grandi en symbiose avec la nature. Je n’avais pas à posséder la terre ni à asservir les plantes ou les animaux, qui possèdent souvent des pouvoirs supérieurs aux miens.
Nous savons que Mère Nature a une culture, et c'est une culture indigène.
C’est la raison pour laquelle les peuples indigènes doivent imiter la Nature. Nous savons qu’Ellam Yua, la Personne ou l’Esprit de l’Univers, vit en Elle. C’est la raison pour laquelle la Nature est notre guide, notre professeur et notre mentor.

Nous devons passer beaucoup de temps dans la nature pour communier avec la Grande Conscience. Cette communion est indispensable à l’équilibre de toute personne indigène. Elle nous aide à devenir altruistes, à montrer le plus grand respect pour tout ce qui nous entoure, la flore, la faune et les autres éléments de Mère Nature tels que les vents, les rivières, les lacs, les montagnes, les nuages, les étoiles, la Voie lactée, le soleil, la lune et les courants des océans. La Terre Mère me fait connaître tout ce que j’ai besoin de savoir pour résoudre chaque problème. Mais les temps ont changé. Il est devenu plus difficile de vivre en harmonie avec la Terre Mère.
Les missionnaires et le système éducatif ont été les premiers à bouleverser les choses. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, les églises chrétiennes ont créé pour les Yupiks des écoles financées par le gouvernement américain.
Des pensionnats furent créés pour les jeunes Inuits. L’enseignement dispensé avait pour objectif de donner aux populations autochtones une vision du monde reposant sur la mécanisation, la technologie et le consumérisme. Ce système éducatif n’était rien moins qu’une forme d’oppression visant à faire disparaitre leur langue et leur culture. À cette époque, les États-Unis avaient déjà acquis une grande expérience de l’organisation et de la gestion des pensionnats destinés aux Indiens d’Amérique. Les enfants devaient quitter leurs parents et leurs villages pour de longues périodes. Lorsqu’ils revenaient au village, ils étaient devenus des étrangers.
Leurs besoins et leurs désirs entraient en conflit avec la vie du village. Cette éducation assimilatrice s’est avérée si efficace que la plupart des jeunes autochtones ont été poussés à renier leur identité tribale.
À partir de la fin des années soixante, et jusqu’à nos jours, les peuples inuits ont fait de grands efforts pour modifier le système éducatif afin qu’il tienne compte des langues, des cultures et des technologies autochtones. Les villages ont commencé un lent processus de guérison. Notre mission en tant qu’éducateurs est de former des êtres humains qui se sentent chez eux dans leur propre pays, dans leur environnement, dans leur monde. Ces efforts portent progressivement leurs fruits, grâce au travail des peuples indigènes eux-mêmes, et au soutien de ceux qui partagent leurs vues.
L’alliance de la sagesse traditionnelle et de la technologie
Les Yupiks se sont attachés à réformer le système éducatif destiné à leurs enfants. Aujourd’hui, les tribus font preuve du même militantisme pour lutter contre les effets du changement climatique. Les Yupiks examinent la manière dont leurs ancêtres ont réagi aux changements climatiques du passé et mettent en œuvre ce qu’ils ont appris. Dès qu'ils ont une idée de ce qui peut être fait, ils élaborent un plan et sollicitent l’assistance d'ingénieurs, d'hydrologues, de géographes et d'autres experts scientifiques dont les connaissances et les talents sont à l’origine des meilleurs conseils.
C’est ainsi que les habitants du village de Newtok, qui avait souffert d’une forte érosion, ont pris l’initiative de planifier la relocalisation du village. Ils ont recherché les financements, identifié un nouveau site potentiel et demandé aux anciens et aux géologues de valider leur choix. Le village a pris la responsabilité de la conception et de l’organisation de l’ensemble du déménagement, qu'il s'agisse des maisons, du terrain d'aviation, des puits ou d'autres installations publiques.
Les Yupiks prennent également des mesures énergiques pour nettoyer les sites de frai des saumons. Ils rencontrent périodiquement les experts gouvernementaux responsables des activités de pêche afin de les informer de leurs préoccupations et d’exprimer leurs besoins en matière d’assistance technique.
Les peuples autochtones sont conscients du fait que l’assistance technique qui leur est proposée dans différentes disciplines scientifiques permet de renforce les méthodes et les savoirs traditionnels et de faire progresser leurs plans et leurs travaux. Conjuguées, les deux approches se renforcent mutuellement et permettent de procéder de manière plus efficace, du moins peut-on l'espérer. Grâce à ce type de collaboration, le conflit entre visions du monde que résume le slogan « l’Alaska vous appartient » peut devenir une source de compréhension mutuelle et de solutions aux nombreux défis que nous devons tous relever.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.