20 juillet 2009

Gabrielle Tayac
Gabrielle Tayac, historienne, est conservatrice au Musée national des Amérindiens de Washington. Elle descend de la tribu des Piscataways, qui vivait dans la région de la baie de Chesapeake. Son grand-père, le chef Turkey Tayac (1895-1978), était guérisseur traditionnel. Elle explique dans cet article à quel point il est important de présenter une image fidèle de l’histoire et de la culture des peuples autochtones.
“La terre et moi-même sommes animés d’un même esprit."
- Le chef Joseph
Le chef Joseph (1840-1904) du groupe des Nimipus des Nez Percés, a passé la plus grande partie de sa vie au milieu des incursions territoriales des colons blancs attirés par la Ruée vers l’or, dans l’ouest des États-Unis. Le gouvernement américain avait promis de réserver des terres pour les Nez percés, notamment celles de leurs ancêtres, qui constituent aujourd’hui les États de l’Oregon, du Washington et de l’Idaho. Mais, en 1863, ils ne disposaient plus que de 2,4 millions d’hectares, soit un dixième de la superficie de leurs terres d’origine. Le Chef Joseph accepta à contrecœur d’aller vivre dans la réserve mais, face à la réaction violente de plus jeunes guerriers, l’armée américaine poursuivit les Nez percés. En dépit d’une brillante stratégie militaire, le Chef Joseph dut déclarer forfait en 1877, car son peuple été affaibli par la faim, le froid et la maladie. C’est lors de cette reddition qu’il prononça la phrase citée en exergue. Il n’eut jamais plus le droit de retourner sur sa terre natale qu’il aimait tant, la vallée de Wallowa. Aujourd’hui, les Nimipus ont non seulement survécu, mais ils participent à l’économie moderne par leurs activités de pêche et d’exploitation forestière, ainsi qu’en travaillant dans le secteur de l’éducation et du commerce. Avec plusieurs collègues du Musée national des Amérindiens situé à Washington, nous avons pensé que l’histoire du chef Joseph et sa conception de la terre devraient être la première chose que découvrent les visiteurs qui entrent dans notre musée.
Pour comprendre la situation passée et actuelle des peuples amérindiens, il est utile de garder à l’esprit quatre grandes idées. Premièrement, ces peuples ont des cultures diverses, unies par le principe selon lequel les êtres humains doivent être les gardiens d’un monde vivant. Deuxièmement, les individus se définissent par leur appartenance à une communauté tribale, à laquelle ils doivent rendre compte de leurs actes. Troisièmement, le traumatisme causé par la confrontation destructive avec les colons européens a façonné notre identité d’aujourd’hui. Enfin, les peuples amérindiens continuent, par leurs formes d’expression créatrices, passées et actuelles, à contribuer à la culture et aux sciences mondiales.
L’Amérique amérindienne est, comme l’explique le directeur de collections du musée Paul Chaat Smith (Comanche), « ancienne et moderne, et en constante évolution ».
Environ 4 millions de personnes se définissent soit comme Amérindiens soit comme descendants d’Amérindiens. Les Amérindiens se trouvent dans l’ensemble des États-Unis et 70 % d’entre eux vivent en dehors des réserves, ces terres qui ont été affectées à des tribus lors de la signature de traités. Beaucoup d’entre eux sont mariés avec des personnes ayant d’autres origines ethniques et raciales, les Amérindiens ayant, de tous les groupes ethniques des États-Unis, le taux de mariages mixtes le plus élevé. Malgré les récents progrès réalisés sur le plan économique, notamment grâce aux casinos autorisés dans les réserves grâce au pouvoir de juridiction dont sont dotées les tribus, les Amérindiens se caractérisent encore par un plus grand nombre de problèmes de santé, une pauvreté plus marquée et un niveau d’instruction plus bas que les autres groupes qui constituent la population américaine.
Les tribus sont étonnamment diverses, chacune ayant une culture, une langue, une histoire et un gouvernement traditionnel qui lui sont propres. La plupart des Amérindiens cherchent à concilier leur culture ancestrale et leur participation à une mondialisation croissante.
Pendant longtemps, du fait de la discrimination et de l’incompréhension du reste de la société, les Amérindiens ont été dévalorisés et leurs cultures semblaient moribondes. Mais au cours des trente dernières années, grâce aux efforts collectifs de personnes d’origines très variées, les tribus ont bénéficié d’un regain de vie à mesure qu’il était de plus en plus accepté d’exprimer son identité. Notre musée, qui a ouvert ses portes en 2004, est le fruit de cette quête. Créé par une loi du Congrès datant de 1989, le Musée national des Amérindiens a réuni sous une administration publique une collection privée importante comprenant plus de 800.000 objets, présentée dans le cadre de la Smithsonian Institution. Et, ce qui est peut-être le plus important, le Musée permet aux Amérindiens de s’exprimer en leur propre nom, de façon à expliquer leur histoire, leurs philosophies et leurs identités à un public mondial.
Le Musée national des Amérindiens marque un profond changement dans la façon dont sont considérées les cultures amérindiennes. Présenter au public les peuples amérindiens, selon le point de vue de ces derniers, est un rôle essentiel que remplit le Musée. Si les préjugés sont difficiles à dissiper parmi les adultes, notre grand espoir est d’instruire les enfants. Les écoliers sont l’un des principaux publics de notre musée et notre service de l’éducation met au point, en coopération avec des spécialistes des tribus, du matériel pédagogique adéquat destiné aux salles de classe. Des informations sont également proposées sur Internet pour illustrer la diversité des cultures amérindiennes dans différents domaines des arts et des sciences, car la plupart des gens n’auront pas la possibilité de visiter le musée. Par exemple, ceux qui connaissent la culture américaine savent généralement que la tradition du dîner de Thanksgiving (l’action de grâce) s’inspire d’un échange pacifique ayant eu lieu entre des Amérindiens et des colons puritains au XVIIe siècle. Mais, même aux États-Unis, peu de personnes savent que l’idée de Thanksgiving se fonde sur une pratique cérémoniale quotidienne traditionnelle des Amérindiens, qui consiste à exprimer sa gratitude et sa responsabilité face à l’abondance du monde qui nous entoure. Différentes saisons donnent lieu à différentes expressions de gratitude, comme la « cérémonie des fraises » qui a lieu en juin tous les ans dans les tribus du nord-est des États-Unis.

Des mondes vivants
“Avec beauté je m’exprime, je suis en paix et en harmonie"
- Bénédiction des Navajos
Les enseignements fondamentaux de diverses cultures amérindiennes sont souvent qualifiés « d’instructions originelles », ce qui signifie que ces préceptes ont été inculqués aux êtres humains par un créateur ou d’autres êtres spirituels. Ces idées ont été transmises oralement, au moyen d’histoires, de chansons et de danses, car les Amérindiens du nord du Mexique n’avaient pas de système d’écriture avant que les tribus n’adoptent l’alphabet européen. Il n’existe pas une philosophie amérindienne unique, mais des centaines. Vivre en équilibre avec le monde naturel et les univers spirituels, respecter notre rôle dans le monde en tant qu’êtres humains et assumer nos responsabilités vis-à-vis de notre famille et de notre communauté constituent des valeurs culturelles partagées destinées à guider nos peuples dans le monde actuel.
Prenons un exemple : les Navajos, dont la bénédiction est citée plus haut et qui se désignent comme les Dinés, c’est-à-dire le peuple. Ils vivent dans une réserve de près de 7 millions d’hectares, dans les terres arides qui bordent les frontières de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et de l’Utah. Ils sont presque 300.000, et constituent ainsi la plus grande tribu des États-Unis. S’ils étaient traditionnellement des bergers et des tisserands, ils exercent aujourd’hui toutes les professions et se trouvent sur tous les continents. L’un des principes de base de la philosophie des Dinés est le hozho, que l’on traduit, de façon approximative par le terme « beauté ». Mais le hozho est une idée plus complexe, qui évoque des notions d’intégralité, d’équilibre et de rétablissement. Bon nombre des cérémonies et des pratiques des Dinés visent à rétablir l’harmonie chez les individus, ainsi que dans les communautés et le monde. Lorsqu’une personne déclare : « Avec beauté, je parle », elle exprime donc une notion bien plus compliquée, à savoir que ses pensées devraient être apaisantes, holistiques et nuancées. À mesure que les Dinés ont, au cours des dernières décennies, repris le contrôle de leurs systèmes éducatif et administratif, ils ont commencé à fonder leurs écoles, leurs tribunaux et leur économie sur ce principe.
Les philosophies amérindiennes sont riches et variées. Ces anciens systèmes de pensée, qui restent pertinents aujourd’hui, intéressent de plus en plus de personnes d’origines très diverses. Pendant la plus grande partie de l’histoire américaine, malheureusement, les religions et philosophies amérindiennes ont été incomprises dans le meilleur des cas et interdites par la loi dans le pire des cas. De nombreuses nations amérindiennes s’emploient aujourd’hui sans relâche à recouvrer des traditions qui ont été perdues et à préserver ce qu’elles ont pu garder.
La communauté
« Être Indien ne consiste pas à être en partie ceci ou en partie cela ; mais à faire partie de quelque chose » - Angela Gonzales (Hopi), 2007
Les relations interpersonnelles sont au cœur de l’identité amérindienne. La définition de la famille est souvent plus large que ce que nous observons aux États-Unis aujourd’hui, où la plupart des familles sont nucléaires, c’est-à-dire se composent principalement des parents et des enfants. Dans les cultures amérindiennes, la famille ne comprend pas seulement les personnes avec qui on est uni par les liens du sang, mais également le clan ou la société. L’appartenance à une tribu est également un élément clé de l’identité, déterminé par le degré d’ascendance indienne, ou la « quantité de sang indien » à avoir pour être membre de la tribu. Être amérindien n’est pas seulement faire partie d’un groupe ethnique ou racial, mais également appartenir à une communauté précise qui définit elle-même ses propres membres. Certaines tribus établissent la descendance du côté de la mère, d’autres du côté du père, et d’autres encore ont adopté les règles établies par le gouvernement américain au début du XXe siècle. Chaque tribu est unique.
Parce qu’ils ont été victimes de politiques raciales discriminatoires, les Amérindiens et les Afro-Américains ont beaucoup en commun. Ils ont, les uns comme les autres, été considérés pendant des siècles comme inférieurs sur le plan biologique et culturel à la plupart des Américains d’origine européenne. Des lois interdisaient aux Blancs de se marier avec eux, lois qui étaient appliquées plus strictement dans le cas des Afro-Américains. Il est intéressant de noter que les Amérindiens et les Afro-Américains avaient les uns comme les autres des modes de vie autochtones, ce qui a facilité leurs premiers contacts. Au tout début de l’histoire coloniale américaine, les mariages mixtes entre ces deux groupes n’étaient pas rares le long de la côte atlantique. Leur lutte contre la discrimination a également été liée. Encouragés par le mouvement pour les droits civils des années 1960, beaucoup d’Amérindiens ont créé leurs propres mouvements sociaux pour reconquérir leurs droits. L’identité amérindienne est peut-être le sujet dont les Amérindiens eux-mêmes discutent le plus. Du fait des tensions qui existent entre les obligations à l’égard d’une communauté tribale et le fait de vivre à une époque de changement et de mondialisation rapides, beaucoup d’Amérindiens ont l’impression de devoir constamment jongler avec « deux mondes ». Mais à mesure qu’évoluent les politiques et les mentalités concernant la valeur des cultures amérindiennes, certains jeunes Indiens commencent à penser qu’ils ne vivent peut-être en fait que dans un seul monde et sont des individus à part entière, dotés d’une identité tribale qui peut s’adapter à toutes les circonstances.
Expression
«La voie indienne est une tradition de réflexion.»
- John Mohawk (vers 1990)
Les cultures amérindiennes excellent à de nombreux égards. Leur génie créatif s’exprime dans leurs innovations agricoles anciennes, l’art contemporain, les concepts d’administration qui précèdent l’arrivée des Européens, ou encore les traditions de respect de l’environnement. Les peuples autochtones ont beaucoup à offrir au monde, alors même qu’ils intègrent au sein d’un seul monde leurs identités tribales et leurs réalités contemporaines.
Les opinions exprimées dans cet article ne correspondent pas nécessairement aux vues ou à la politique du gouvernement des États-Unis.