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20 juillet 2009

Les peuples autochtones au XXIe siècle

 
Un danseur amérindien. (Avec l'autorisation d'Ernie Paniccioli)
Un Amérindien en costume traditionnel de danse descend un escalier roulant.

Wilma Mankiller

Wilma Mankiller est la première femme à avoir occupé le poste de chef principale de la nation cherokee. En 1998, cette femme de lettres et militante de longue date en faveur des droits des Amérindiens a reçu la Médaille présidentielle de la liberté.

Que réserve l’avenir aux peuples autochtones du monde entier et que veut-dire, au XXIe, être autochtone ?

La réponse à ces questions varie considérablement parmi les 250 à 300 millions d’autochtones répartis pratiquement sur l’ensemble de chaque région du monde. Une diversité considérable caractérise les quelque cinq mille groupes autochtones distincts, chacun ayant une histoire, une langue, une culture, un système de gouvernance et un mode de vie qui lui sont propres. Il y en a qui vivent encore de la pêche, de la chasse et de la cueillette tandis que d’autres gèrent des entreprises diversifiées.

Mais où qu’ils se trouvent dans le monde, les peuples autochtones se heurtent à des obstacles communs dans leur lutte pour protéger leurs terres, leurs ressources naturelles et leurs pratiques culturelles. Ce qui complique considérablement le combat dont l’enjeu est la protection de leurs droits humains et fonciers, c’est que peu de gens connaissent l’histoire ou la vie contemporaine des peuples autochtones. Or en l’absence de tout contexte historique ou culturel, il est presque impossible de comprendre les questions autochtones qui se posent aujourd’hui.

Des problèmes enracinés dans le colonialisme

Quand on examine les défis auxquels se heurtent les peuples autochtones à travers le monde, il est important de se rappeler que bien des problèmes sociaux, économiques et politiques ont leurs racines dans les politiques coloniales. Les peuples autochtones sont liés entre eux par une expérience commune, celle d’avoir été « découverts » et soumis à une expansion du colonialisme sur leurs territoires qui s’est soldée par la mort d’un nombre incalculable de personnes et par la perte de millions d’hectares de terres et de ressources. Les peuples autochtones virent leurs droits ignorés et ils furent astreints à toute une série de mesures destinées à promouvoir leur assimilation dans la société et la culture coloniales. Trop souvent, ces mesures laissèrent dans leur sillage la pauvreté, une mortalité infantile élevée, un chômage chronique, l’alcoolisme et la toxicomanie avec leur cortège de problèmes connexes.

Le 13 septembre 2007, consécutivement à l’action d’un grand nombre d’autochtones et de groupes de défense de leur cause, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la Déclaration sur les droits des peuples autochtones. Si la grande majorité des États membres ont voté en sa faveur, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, le Canada et l’Australie s’y sont opposés. Mais la position de ces pays commence à évoluer. M. Kevin Rudd, le premier ministre de l’Australie, a récemment annoncé que son gouvernement se rallierait à cette Déclaration, ce qui constitue un pas important pour les autochtones en Australie et dans le reste du monde. Avec l’élection du président Barack Obama, beaucoup espèrent que les États-Unis reviendront eux aussi sur leur décision.

Cette Déclaration protège le droit des autochtones à l’autodétermination et leurs droits affirmés dans les traités ainsi que celui d’assurer « librement leur développement économique, social et culturel ». Dans un tel contexte, l’accès à leurs terres ancestrales et leur droit de les administrer eux-mêmes tiennent une place centrale dans les efforts que déploient les autochtones, des tribus des Manipuris en Inde au peuple andin du Pérou, de l’Equateur et de la Bolivie.

À mesure qu’ils recouvrent la maîtrise d’une part croissante de leurs terres et de leurs ressources, les autochtones s’emploient à développer leur économie ainsi qu’à reconstruire leurs communautés et leurs nations. Outre celles créées par des individus, un nombre remarquable d’entreprises appartiennent couramment à des communautés et à des gouvernements tribaux. Ces entreprises recouvrent toutes sortes d’activités, qu’il s’agisse d’une coopérative féminine de tissage sur les rives du Rio Negro au Brésil ou d’entreprises de négoce de poissons dirigées par les Luos au Kenya. Des foires commerciales mettant en valeur des produits et des entreprises autochtones sont organisées tous les ans à Winnipeg (Canada) et à Melbourne (Australie). Aux États-Unis, un bon nombre de programmes sociaux et culturels sont financés par les recettes tirées d’entreprises tribales, maisons d’édition, centres commerciaux et casinos par exemple.

Tout en développant leur économie et en s’attaquant aux problèmes sociaux, les autochtones attachent une très haute importance à la préservation de la culture, des langues, des pratiques des guérisseurs, des chants et des cérémonies de leurs tribus. Que tant d’autochtones aient pu conserver leurs savoirs traditionnels, les valeurs fondamentales qui les ont toujours soutenus au fil du temps et un sentiment de cohésion tient du miracle, face à l’adversité considérable qui est leur lot.

Un tronc commun de problèmes

Malgré leurs nombreuses différences, les peuples autochtones du monde entier partagent certaines valeurs, dont un sentiment de réciprocité, parfois fragmenté mais malgré tout présent, et la prise de conscience très nette que leur existence fait partie de la terre et qu’elle en est indissociable. Ce sentiment profondément ressenti d’interdépendance les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis de l’ensemble du monde vivant nourrit le devoir et la responsabilité de conserver et de protéger ce monde naturel sacré qui nous fournit des vivres, des médicaments et une subsistance spirituelle.

Les valeurs comptent dans les communautés autochtones, où les personnes les plus respectées ne sont pas celles qui ont amassé des richesses matérielles ni remporté un grand succès personnel. Le plus haut respect est réservé à celles qui aident leur prochain, à celles qui comprennent que leur propre existence se joue dans le contexte de relations réciproques.

Par ailleurs, la manière dont les populations tribales se gouvernent diffère d’une région à une autre. Aux États-Unis, on compte plus de 560 gouvernements tribaux qui ont une relation de gouvernement à gouvernement avec l’État fédéral. Ces gouvernements tribaux exercent toute une gamme de droits souverains, dont celui d’administrer leur propre appareil judiciaire et leurs propres forces de police, d’assurer le fonctionnement de leurs écoles et de leurs hôpitaux et de gérer une vaste panoplie d’entreprises commerciales. Les gouvernements tribaux créent des dizaines de milliers d’emplois et font rentrer des millions de dollars dans l’économie des États où ils sont établis. Les populations tribales ne sont pas les seules à en retirer des avantages - tout le monde y gagne dans la communauté. L’histoire, le quotidien et l’avenir des gouvernements tribaux aux États-Unis sont étroitement liés à ceux de leurs voisins.

Wilma Mankiller (AP images)
Wilma Mankiller est la première femme à devenir la chef principale de la nation cherokee.

La superficie des terres relevant des gouvernements tribaux varie de quelques millions d’hectares à moins de vingt-cinq, suivant leurs propriétaires. De même, la taille des populations varie, la nation navajo et la nation cherokee regroupant chacune plus de 250.000 personnes alors que certains gouvernements tribaux comptent moins d’une centaine de membres. Il y a lieu de noter que ni la base démographique ni la superficie des terres ne déterminent le degré d’autodétermination des intéressés. Tout comme la minuscule principauté de Monaco jouit des mêmes droits internationaux que la Chine et les États-Unis, les gouvernements tribaux dont les terres et la population sont de petite taille sont des entités souveraines qui possèdent les mêmes pouvoirs que les tribus riches en terres et en population.

À l’aube du XXIe siècle, les autochtones se heurtent à un grand nombre de défis critiques d’ordre politique, social, économique et culturel. L’un des plus gros obstacles à surmonter consistera à élaborer des modèles concrets pour saisir, maintenir et transmettre aux générations futures les savoirs et les valeurs traditionnels. Rien ne peut remplacer le sentiment de continuité que confère la compréhension véritable des connaissances tribales traditionnelles. Indubitablement, les langues, cérémonies et systèmes de connaissances de certaines communautés autochtones sont aujourd’hui perdus à tout jamais, mais dans bien d’autres communautés la culture est bien vivante, la langue originale est toujours parlée et des centaines de cérémonies sont organisées en commémoration des changements saisonniers qui surviennent dans le monde naturel et dans la vie des êtres humains. Chaque année, des autochtones élaborent de nouveaux projets pour préserver des aspects distincts de leur culture, tels que leur langue et leurs plantes médicinales.

Pour contempler l’avenir des autochtones, il faut se tourner vers le passé. S’ils ont été suffisamment tenaces pour survivre aux pertes considérables qui leur ont été infligées, et qui leur ont coûté des vies humaines, des terres, des droits ou des ressources, ils doivent être bien équipés pour relever les défis qui les attendent. Dans de nombreuses régions du monde, les autochtones ne se contentent pas de survivre : ils s’épanouissent. En Amérique du Sud, où vivent environ quarante millions d’autochtones, des dirigeants autochtones visionnaires, tels qu’Evo Morales, président de la Bolivie, et Rigoberta Menchú, lauréate du prix Nobel de la paix, sont le fer de lance d’une renaissance culturelle et politique.

Aux États-Unis, l’avenir des populations autochtones s’annonce un peu meilleur en grande partie en raison des efforts des gouvernementaux tribaux en faveur de l’autonomie et de l’autodétermination. Je pourrais citer une foule d’exemples inspirants de gouvernements tribaux et de populations tribales qui s’emploient à reconstruire et à revitaliser leur communauté et leur nation.

L’université Harvard vient d’achever plus de dix ans de travaux de recherche poussée dont les conclusions ont été publiées dans un livre à l’optimisme prudent et paru sous le titre anglais The State of Native Nations. Ces travaux révèlent que la plupart des indicateurs sociaux et économiques évoluent dans une direction positive ; beaucoup de gouvernements tribaux sont solides, le niveau d’instruction s’améliore et un grand nombre de communautés tribales connaissent une renaissance culturelle.

Au sein des communautés autochtones, les conversations vont bon train sur ce que signifie être autochtone de nos jours et ce que cela signifiera à l’avenir.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est faire partie d’une communauté qui a connu une pauvreté et une oppression dévastatrices, mais qui trouve des moments de grâce et de réconfort dans ses récits traditionnels, sa langue, ses cérémonies et sa culture.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est faire partie d’un groupe qui possède des connaissances parmi les plus précieuses et les plus anciennes de la planète, d’un peuple qui connaît encore une relation directe avec la terre et un sens de responsabilité à son égard.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est se fier de nouveau à sa façon de penser et non seulement articuler sa propre vision de l’avenir, mais aussi avoir dans sa communauté l’ensemble des compétences et l’encadrement nécessaires pour faire de cette vision une réalité.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est, envers et contre tout, pouvoir rêver d’un avenir dans lequel les gens du monde entier appuieront les droits de l’homme et l’autodétermination des peuples autochtones. Les terres et les ressources peuvent être colonisées, mais les rêves ne le seront jamais.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est créer des réseaux et partager des savoirs traditionnels et des pratiques exemplaires avec les autres communautés autochtones de la planète en ayant recours à l’iPhone, au BlackBerry, à Facebook, à MySpace, à YouTube et à tout autre outil que la technologie met à notre disposition.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est être chef d’entreprise, médecin, scientifique, voire une astronaute qui laissera l’empreinte de son pied sur la lune et rentrera chez elle pour participer à des cérémonies qu’organise son peuple depuis la nuit des temps.

Je suis une autochtone du XXIe siècle et, comme ce fut le cas de mes ancêtres, mon existence se joue dans le contexte de relations réciproques avec les membres de ma communauté, la nation cherokee, ma famille biologique et la famille que j’ai choisie.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est honorer ses ancêtres qui ont gardé leur regard résolument fixé sur l’avenir, indépendamment de ce que leur réservait le présent.

Être autochtone au XXIe siècle, c’est prendre note des injustices passées, mais ne jamais laisser la colère qui en découle ou la totalité des défis de notre époque nous paralyser au point de nous rendre incapables d’agir.

C’est suivre le conseil de nos parents, les Mohawks, qui nous rappellent qu’il est difficile de voir l’avenir les yeux embués de larmes.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

 

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