13 janvier 2009
La poétesse Elizabeth Alexander le lira lors de la cérémonie d'investiture le 20 janvier.

Washington - Elizabeth Alexander ne donnera pas d'avant-première du poème qu'elle est en train d'écrire pour l'investiture du président Barack Obama, car elle craint que cela ne lui porte malheur.
Elle a de quoi être nerveuse, le recours à l'œuvre d'un poète étant plutôt rare, puisque seulement trois présidents ont fait appel à un poète pour cette occasion. « Je ne lui envie pas le trac qu'elle ne manquera pas d'avoir », a dit Clifford Alexander, son père.
Comme dans les cas précédents, il y a une symétrie géographique entre cette poétesse et le président nouvellement élu qui l'a choisie. Robert Frost et le président Kennedy étaient d'ardents défenseurs de la Nouvelle-Angleterre. Maya Angelou et Miller Williams ont tous deux des racines dans l'État natal de l'ancien président Clinton, l'Arkansas. Quant à l'amitié qui lie Mme Alexander et M. Obama, elle remonte à l'époque où ils faisaient tous deux partie du corps enseignant de l'université de Chicago.
Toutefois, les racines antérieures de Mme Alexander sont dans l'avenir de M. Obama.
« Je rentre à la maison », a-t-elle dit. Elle a en effet vécu à Washington, la capitale des États-Unis, de l'âge de deux ans à son entrée à l'université. « Lorsque vous grandissez dans la ville où l'on fait les lois, où vous voyez fonctionner les rouages du gouvernement, où vous pouvez visiter gratuitement des musées merveilleux et où l'art peut être le centre de votre vie, vous apprenez des choses par osmose. »
En 1963, ses parents l'ont emmenée en poussette au monument commémoratif de Lincoln écouter Martin Luther King prononcer son célèbre discours intitulé « Je fais un rêve ». Son père n'a pas pu rester, parce qu'il devait aller reprendre son travail à la Maison-Blanche où résidait le président Kennedy. Sa mère, Adèle, est restée avec la petite fille, et cette histoire s'est transmise dans la famille. « C'était une étape vers une plus grande justice.»
Son retour à Washington, à l'âge de quarante-six ans, pour lire un poème en l'honneur du premier président afro-américain des États-Unis met un point final à cette époque.
Elizabeth Alexander aborde le thème de la race dans ses écrits et dans ses cours. Elle va bientôt diriger le département d'études afro-américaines de l'université de Yale. Elle a été parmi les premiers enseignants à participer aux ateliers Cave Canem pour les poètes noirs.
Son œuvre couvre plusieurs siècles, des navires négriers aux artistes de l'époque de la grande crise économique en passant par les émeutes raciales. Sa Vénus hottentote est une description poétique de la misère de Saartjie Baartman, une Sud-Africaine exhibée pour ses caractéristiques sexuelles dans diverses foires de l'Europe au début des années 1800. Elle est morte en 1816 à l'âge de vingt-six ans, et certaines parties de son anatomie ont été exposées dans un musée parisien jusqu'en 1974. En 2002, à la demande de M. Nelson Mandela, sa dépouille a été renvoyée en Afrique du Sud où elle a été enterrée en bonne et due forme.
Évoquant l'œuvre de Mme Alexander, Grace Cavalieri, animatrice de l'émission radiodiffusée The Poet and the Poem (Le poète et le poème), a déclaré : « Je peux prendre chacun de ses poèmes pour discourir de la race. Elle aborde ce sujet audacieusement et élégamment. »
Ses livres pour enfants, Miss Crandalls' School for Yound Ladies et Little Misses of Color, racontent l'histoire d'une école qui est attaquée - le puits est empoisonné, on y met le feu - jusqu'à ce qu'elle ferme. Le livre est écrit en une série de sonnets. Elle contrôle les épisodes effrayants par la forme.
« Elle n'est pas une victime, a déclaré la poétesse Toi Derricotte. Dans ses poèmes, les Noirs sont des battants. »
Dans Un poème pour Nelson Mandela, Mme Alexander écrit : « Ma vie est noire et remplie de bonheur. »
Normalement, une séance de lecture de poésie par un poète respecté à Washington attire deux cents personnes. Or, le 20 janvier, Mme Alexander lira sans doute son poème devant un milliard de personnes. À la question de savoir si elle s'exprimerait au nom de sa race, au nom des poètes ou au nom de tous les Américains et si elle s'adresserait aux amateurs de poésie ou aux politiciens, son père a dit : « Ne lui imposez pas trop d'auditeurs. On ne peut pas tout faire avec quelques strophes. Elle exprimera ce qu'il y a dans son cœur. »
L'élection de son ami Barack Obama amène Mme Alexander à penser au grand poète américain Walt Whitman, qui était un ami du président Abraham Lincoln. « Dans les derniers jours de la campagne de M. Obama, a-t-elle dit, je n'ai pas pu m'empêcher d'évoquer ces vers de J'entends chanter l'Amérique :
J'entends chanter l'Amérique, j'entends ses diverses chansons,
Celles des ouvriers, chacun chantant la sienne joyeuse et forte comme elle doit l'être,
Le charpentier qui chante la sienne en mesurant sa planche ou sa poutre,
Le maçon qui chante la sienne en se préparant au travail ou en le quittant. »
« La multitude des voix de ces gens de tous horizons qui, ensemble, voulaient prendre la même direction est comme l'œuvre de tant de gens qui ont souhaité l'élection de M. Obama. »
Poète et responsable des études afro-américaines à l'université Howard de Washington, Ethelbert Miller a déclaré qu'il attendait un poème bien construit de la part de Mme Alexander, même s'il ne serait sans doute pas aussi dramatique que celui de Maya Angelou en 1993. « A moins que son chapeau ne s'envole au vent, on ne se souviendra pas de la lecture. Et d'ailleurs il ne s'agit pas d'une performance, mais d'écrire un poème qui se tient. »
Les poèmes de Mme Alexander sont traduits en allemand, en arabe, en bengali en espagnol et en italien, et évoquent souvent la diversité des cultures aux États-Unis.